16 h 30AÉROPORT DE PHILADELPHIE
L’AVION SE POSE À L’HEURE PRÉVUE, soit deux heures trente après notre départ de Fort Lauderdale. Excité par cette arrivée, je ne peux m’empêcher de souffler à Hélène : Philadelphie, l’un des tout premiers ports de l’Amérique avec Boston. Tu te souviens ce qu’ils ont vécu ici en 1918 ? Plus de 500 morts par jour pendant plusieurs semaines, pas une famille épargnée.
Peine perdue, Hélène acquiesce sans répondre.
– Quand même, c’est dur à avaler cette histoire, et on appelait cela, la grippe espagnole, c’est fou non ?
Toujours pas de réaction d’Hélène. Il faut dire qu’elle connaît mes réflexions sur le sujet. En effet, je suis intarissable et répète à l’envi ces anecdotes plus horribles les unes que les autres, hélas toutes aussi véridiques et laissées dans l’ombre durant des décennies. J’en rajoute même :
– Tu sais que cette pandémie a probablement joué un rôle dans la genèse de la Seconde Guerre mondiale ! Intéressant l’histoire, n’est-ce pas ?
Hélène hausse les épaules. Manifestement le sujet ne l’intéresse guère. J’enchaîne pourtant :
– J’ai fait quelques recherches supplémentaires à Cambridge. Je suis arrivé aux conditions du traité de Versailles, à l’état de santé de Woodrow Wilson1, tombé malade avant la signature du traité, tu t’en souviens ? Beaucoup pensent, et moi le premier, qu’il fut victime, lui aussi d’une great influenza et non d’un AVC. Mis hors de combat par le virus pendant dix jours, il ne put résister à la volonté implacable de Clemenceau de punir les « Boches ». Wilson, malgré le soutien des Anglais, ne put tempérer l’ardeur du « vieux lion », qui obtint finalement les conditions que l’on sait, faisant du coup, de tout Allemand de l’époque, un futur revanchard désirant effacer une certaine injustice dans le traitement réservé à son pays… Encourageant notamment les idées d’un certain Adolphe quelques décennies plus tard, n’est-ce pas Hélène ?
J’étais conscient de lui répéter pour la énième fois l’histoire de la maladie du président américain, mais c’était ma manière de combler nos silences, de remplir le vide affectif que je sentais grandir entre nous. Au moins ce virus servait-il à quelque chose, il maintenait une connivence intellectuelle et, par ricochet, cimentait artificiellement notre couple. En revanche, si passion il y avait eu entre Hélène et moi, celle-ci, avec le temps, s’effritait. Nous avions deux heures d’attente à Philadephie avant notre vol pour Heathrow, toujours avec United.
Hélène rouspète, déplorant un vol sans escale. La galerie marchande où nous nous trouvons est envahie par une cohorte de touristes japonais. Au milieu, un couple d’Amish totalement indifférent au tumulte général, à ces cris stridents, à la sono déchaînée d’un magasin de CD voisin, passe tranquillement son chemin. « Ils sont décidément impayables ces Amish », me dis-je. Ils vivent en autarcie comme au XVIIe siècle, sans électricité, sans radio, sans TV, fabriquant tout leur nécessaire de leurs mains. Ils traversent cet aéroport moderne comme si de rien n’était. Où vont-ils chercher un monde meilleur ? Soudain mon portable vibre dans ma poche de chemise, je sursaute.
C’est Margaret, ma secrétaire à Cambridge, qui m’appelle :
– Paul, bonjour, vous arrivez bientôt je crois, ça tombe bien. J’ai reçu plusieurs coups de fil pour vous et des mails venant d’Asie. D’abord, un mail bizarre de Hong Kong, puis un autre de Pékin d’un correspondant français travaillant à Maison-Alfort. J’ai le sentiment qu’ils sont importants. Voici le mail de Hong Kong :
« Au Docteur Thuillier Paul.
Venant au congrès vétérinaire de Monaco dans quelques jours, je voulais vous signaler la décision brutale du gouvernement chinois de fermer tous les élevages de volaille du Sud de la Chine dès ce jour. Il semblerait qu’il y ait des mouvements inhabituels dans les hôpitaux de Shanghaï et de Canton, aucune information officielle mais contact téléphonique d’un ami médecin à l’hôpital de Canton.
Chen Laï
(J’ai passé avec vous ma thèse de virologie à Cambridge, il y a cinq ans). »
Mail de Pékin cette fois :
« Salut Paul, heureux de te voir à Monaco dans quelques jours, j’espère que l’on pourra profiter du Larvotto et faire quelques emplettes boulevard Princesse Charlotte. Ici j’ai ouï dire qu’il se passe des choses dans la volaille locale, rien de bien clair mais beaucoup de remue-ménage. Une atmosphère plus lourde qu’habituellement, bizarre. On se voit très bientôt.
Georges B. » Un B pour Brisson, un vieux copain vétérinaire, spécialisé dans les maladies virales des bêtes à plumes.
Ces mails et ces coups de fil impromptus m’agacent un peu. Depuis quelque temps, j’ai pris l’habitude de ces turbulences, à propos de nouveaux foyers de grippe aviaire ou porcine, avec parfois, quelques victimes humaines. Là en Ouzbékistan, ici en Anatolie, là dans la proche banlieue de Moscou, ici en Macédoine ou dans un élevage de dindons dans le Staffordshire. Récemment, en Macédoine, trois enfants sont morts dans la même famille, les parents épargnés. Je me dis, là encore, que les gamins ont trop joué au foot avec les têtes des poulets malades. Quant aux parents, ils ont vite fait de nourrir la famille avec ces volailles affaiblies, économie oblige ! Donc, rien de bien nouveau. Toujours, cette angoissante interrogation, grippe aviaire ou porcine, mais quid de l’Homme ? Pas de transmission interhumaine, pas de mutation virale… pour l’instant. En permanence, ici ou là, un nouveau foyer explose. Heureusement à ce jour, il s’agit d’infections en général bénignes, comme l’an passé au Mexique, uniquement des virus à bas profil pathogénique, peu dangereux.
Tout comme Webster ou Navarro, les spécialistes mondiaux, Hélène reste alarmiste. Tous croient dur comme fer, que le big bang, la pandémie d’un virus hautement pathogène, est pour bientôt. Je peux encore soigner ma forme physique et nourrir mes neurones avant le… grand chambardement !
Pendant ce temps, exaspérée par la cohorte bruyante des Japonais, Hélène s’assied à son tour et se plonge dans le Sun Sentinel que j’avais gardé avec moi.
– Dis donc Paul, curieux cette disparition de Chinois à Port-Everglades. Décidément, on les voit partout ces nouveaux capitalistes ! Les triades ont l’air d’avoir les coudées franches dans le pays !
À la porte 19, l’hôtesse appelle les passagers pour Londres. Il est 19 heures à Philadelphie, arrivée demain à Heathrow vers 7 heures et demie du matin, heure locale.
– On ne sera pas frais après 15 heures de vol en classe économique, ajoute Hélène avec un air de reproche.
Je jette un œil distrait sur les passagers. Autour de moi, rien de nouveau, toujours le même public. Avec le terrorisme latent qui accompagne tout déplacement, chacun, par réflexe, étudie son voisin. Quelques Hindous enturbannés en transit pour Londres, quelques hommes d’affaire. Une bonne chose, le groupe de Japonais se dirige vers une autre porte et nous n’aurons pas à subir leurs cris stridents. En revanche, une bonne trentaine de jeunes anglais turbulents sont du voyage, un groupe scolaire, sans doute. Quant aux Amish ils ont disparu. Je me demande s’ils sont en quête d’un nouvel Eden sur terre… sans virus. À noter un couple d’obèses, format américain. En les voyant, Hélène me dit : « Tu vas voir qu’avec notre chance habituelle, on va se les farcir ». Gagné ! Je me retrouve en effet à côté du couple format XXXL. Je fulmine, constatant qu’à chaque fois que je prends l’avion, j’hérite soit du seul bébé qui hurle dans la cabine, soit de la personne la plus encombrante du vol. Hélène en rajoute, joue les devinettes :
– À ton avis, Paul, combien le BMI2 de cette dame, 50 ou plus ? me chuchote-t-elle à l’oreille.
– Probablement dans les 50, ce qui la situe tout de même dans la catégorie des super-obèses.
Hélène insiste lourdement, sans doute pour atténuer ma mauvaise humeur. Et tu lui proposerais quelle chirurgie à ce… pachyderme ?
– À propos, penses-tu qu’elle paie deux places ? Comme pour les bagages, ne serait-il pas logique de payer un tarif adapté au poids de chacun ? Je comprends pourquoi les compagnies américaines en faillite si elles ne peuvent augmenter le prix des billets avec une telle clientèle !
Toutes ces réflexions n’améliorent guère mon humeur, je reste renfrogné, prêt à mordre, peu enclin à plaisanter. Sa remarque ravive mes sombres pensées. Avant Hélène, j’étais chirurgien et le « gros » c’était mon truc. Quel plaisir de transformer le corps humain, de faire d’une masse gélatineuse, en quelques mois, un être normal, non handicapé, remis sur les rails. Quel bonheur de voir dans le regard de ces patients, une éternelle reconnaissance. Cette satisfaction du travail accompli, je ne l’avais plus. Hélène me l’avait retirée, du moins c’est ce que je pensais. Tout était sa faute en somme. Perdu dans mes pensées, je constate avec plaisir que le compagnon de l’énorme dame, change de place et suit l’hôtesse qui le conduit à une place sans doute plus adaptée à son espace vital, au premier rang de la classe économique. Cela fait déjà un de moins. Hélène, amusée par la situation, moins concernée directement, lit distraitement les titres d’un journal que l’Américaine, qu’elle a négligemment jeté sur le siège voisin du mien, désormais inoccupé.
– Tu as vu, Paul, ce qui se passe sur la côte Ouest ? Bizarre, non ? Un gros titre annonce en première page de USA Today : « Menace de grève totale sur tous les aéroports de la côte Ouest, dès ce jour à partir de 20 heures, heure locale. » Donc 23 heures, heure de Philadelphie.
– C’est curieux, les syndicats ne semblent pas avoir de motif bien clair. En revanche, le gouvernement fédéral annonce, en cas de grève effective, la fermeture ipso facto de tous les aéroports, côte Est incluse.
– Drôles de mesures de représailles. Étonnants tout de même ces Américains ! Ce n’est pas chez nous que les choses se passeraient ainsi ! ajouta-t-elle.
19 h 30 à ma montre, on devrait décoller vers 20 heures, heure locale.
Je m’efforce à la tolérance, mais décidément, cette grosse m’insupporte pour rester poli, pensais-je en contemplant le monstrueux coude informe, avachi sur le bras du fauteuil, séparant nos territoires respectifs.
Ça va être commode si je veux travailler un peu sur mon portable après le décollage ! Pour ma conférence à Monaco, je dois revoir mes articles. De retour à Cambridge, je n’aurai guère le temps de peaufiner mes diapos. J’ai par exemple, l’intention d’évoquer l’épidémie de 1911 qui s’abattit sur la Mandchourie, que peu de scientifiques connaissent. Et pour cause, les rares médecins russes présents ont tous disparu à l’époque, fauchés par cette fameuse peste noire ou trucidés quelques années plus tard, lors de la Révolution, sans avoir eu le temps d’éclaircir les raisons de l’explosion de cette épidémie mortelle ! Tout cela, quelques années avant the great influenza, qui frappa d’abord le Middle-West Américain en 1918. Curieusement, le virus communiste et le virus de l’influenza ont explosé dans la même année. Pour en revenir à l’épidémie de 1911 en Mandchourie, les journaux de l’époque parlèrent de peste noire, mais aucune étude scientifique sérieuse ne fut réalisée aux fins fonds de l’Empire russe.
Une idée bizarre me trotte dans la tête. 1911, Mandchourie ; 1918, grippe espagnole ; peut-on dire maintenant… 2009, grippe mexicaine ; et demain (ou après-demain) nouvelle grippe « espagnole » ? Ou pour parler scientifiquement, pandémie liée à un virus hautement pathogène ? Au cours de mes recherches, j’ai essayé de retrouver, notamment dans les travaux de Harry Welch, le grand scientifique américain de l’époque et le seul à avoir eu une vue planétaire du phénomène, des éléments pouvant étayer cette thèse. Peste noire, great influenza et grippe espagnole chez nous, tout cela ne fait qu’un, le responsable étant ici encore le fameux virus influenza H1N1 ou H5N1.
Sur l’empire du Milieu, peu de renseignements. Je me souviens en revanche des approches faites quelques années auparavant en 1900, par des médecins anglais sur la peste qui ravagea Bombay et sa région. Mais il s’agissait de peste bubonique, rien à voir avec ce qui nous intéresse.
Ces réflexions sur la terrible pandémie de 1918 me rappellent les difficultés, l’angoisse, voire la terreur des scientifiques de l’époque. Je me remémorai les travaux de Park qui mettait en évidence dans tous les cas, la présence du « bacillus influanzae », bacille découvert en premier par Pfeiffer sur les échantillons étudiés dans son laboratoire. Pour mettre en route une vaccination efficace, il fallait recréer la maladie chez un animal donné, après avoir isolé le germe pathogène. Après cette première étape, il fallait isoler à nouveau l’agent pathogène du sérum de l’animal et l’inoculer aux rats de laboratoire. À l’époque, les expériences révélaient que les rats mouraient certes, mais avec des symptômes que l’on ne retrouvait pas dans l’influenza. Bien que suggestifs, ces résultats n’étaient pas suffisants. En 1918, l’expérimentation avait lieu cette fois directement sur l’être humain, et les résultats devaient être établis dans l’extrême urgence ! Des marins volontaires servirent de cobayes. Las ! Aucun d’entre eux ne fut malade. En revanche, certains médecins participant à l’expérience, moururent de l’influenza ! Qu’aurais-je fait dans un tel contexte ?
1. Wilson, le président des États-Unis, était fermement opposé à Clémenceau durant les travaux conduisant au traité de Versailles. Malade pendant dix jours, il revint aux affaires, diminué. Il accepta les conditions imposées par Clémenceau au grand dam de ses conseillers. Dans le même temps, sa femme, sa fille ainsi qu’un jeune secrétaire furent atteints par l’épidémie grippale. Ce dernier en mourut. Nous sommes début avril 1919. Rappelons qu’en février 1919, rien qu’à Paris, l’épidémie grippale fit 2676 morts !
2. BMI : mesure de l’obésité (Body Mass Index). C’est le rapport du poids à la taille au carré.