19 h 45VOL UNITED PHILADELPHIE – LONDRES
–BON SANG, QU’EST CE QUI SE PASSE ? Quarante minutes qu’on est à bord et toujours pas de décollage. Aucune annonce en cabine, on n’attend tout de même pas encore un passager !
– T’énerve pas, chou. Pense plutôt au travail qui t’attend à ton retour à Cambridge.
– Ça, tu peux le dire, mes recherches sur l’hémagglu-tinine sont au point mort et je désespère. Mais tout de même, quarante minutes ! Tu vois, j’avais raison de vouloir un vol direct et pourquoi pas chez Virgin ? ajoute Hélène, en m’envoyant un grand coup de coude dans le flanc.
Au même moment, les haut-parleurs de la cabine se mettent à grésiller : « We are sorry, so sorry, we have to wait thirty minutes more, the crew will give you an extra-drink of your choice. Thank you for your patience ».
Suivent quelques notes de musique.
– Alors là, c’est la première fois que je vois ça, s’exclame Hélène. Tu te rends compte, une compagnie américaine qui nous honore d’un drink gratuit, c’est pas beau ça !
Amusé, je souris.
– Tu vois, ils savent que notre virologue talentueuse est à bord, et ils ont décidé de nous gâter.
– Avec tout ça, il va être bientôt 20 heures, heure locale, on n’est pas près d’arriver. Mais qu’est ce qui se passe, on a un t********e à bord ou quoi ? As-tu vu des barbus Paul ?
Dans un long soupir, je fais le tour de la cabine du regard :
– Non, pas de barbus à l’horizon. Rien de suspect ni d’original, à part ces sikhs enturbannés et le couple d’obèses, mais ce n’est pas parce qu’on est gros que l’on cache des bombes ! Relax !
Toutefois, d’enjouée, mon humeur tourne peu à peu à l’irritation. Décidément, j’ai eu tout faux dans l’organisation de ces vacances, un vol avec escale pour faire des économies, une fatigue supplémentaire, les tracas des attentes en zone de transit, les fouilles réitérées et maintenant ce retard au décollage inexpliqué. Pour passer ma nervosité, j’essaye deux trois mouvements d’extension-flexion des jambes et quelques contractions abdominales. Avec satisfaction, je constate que mes quinze jours de repos se sont avérés bénéfiques, tout du moins sur le plan musculaire. Enfin, le voyant lumineux « Fasten seat belt » s’allume. OK, c’est parti !
Les hôtesses, agglutinées en classe affaires depuis quelques minutes, semblent tout excitées. À voir leurs chuchotements précipités, leur conversation doit être passionnante. Elles gagnent progressivement leur place respective. Amusé par leur jeu, je m’étonne toutefois de leur mine sérieuse. Dur boulot tout de même, et peu gratifiant. Recherchant parmi elles l’hôtesse rêvée, je ne vois rien de mythique autour de moi, à savoir la belle hôtesse d’autrefois, qui prenait presque la main du passager angoissé. En bon connaisseur de la gent féminine, mon regard ne s’éternise sur aucune d’entre elles. Pourtant, à l’embarquement, j’avais remarqué une superbe blonde sanglée dans son uniforme bleu marine, elle a disparu. Dommage me dis-je, en glissant un œil amusé au profil de mon épouse, encore courroucée. Au moins Hélène ne sera pas jalouse si je me montre trop aimable avec les hôtesses ! L’avion s’ébranle doucement et gagne l’aire de décollage, prenant sa place dans la file d’attente des appareils en instance de départ. Les moteurs ronflent de façon rassurante, pas de bruit anormal, tout semble en ordre. Enfin nous décollons. Adieu Philadelphie, adieu Liberty Bell, adieu la ville de William Penn et de Benjamin Franklin. Le regard fixé sur les lumières de la ville défilant sous nos yeux, sur l’immense port qui se déroule le long des multiples canaux de la baie à l’embouchure de la rivière Delaware, je me remémore une fois de plus le drame de 1918 et la panique locale qui se prolongea des semaines. Je repense en particulier à cette fameuse parade de la Liberté, rituel qui rappelle les origines et l’ancienneté, le prestige de Philadelphie, première capitale des États-Unis. Cette parade exceptionnelle dans le contexte particulier de ce mois de septembre 1918, doit soutenir l’effort de guerre impressionnant du pays où, tous les hommes sans exception sont enrôlés dans les usines ou sous les drapeaux, de 18 à 45 ans. La parade est maintenue par les autorités, alors que sur la base navale voisine, l’épidémie explose, transmise par les marins.
Tous les hôpitaux de la ville débordent, mais les autorités, pour ne pas effrayer la population, refusent de suivre l’avis des médecins qui est d’interdire la parade. Cette foule rassemblée, chaleureuse, qu’on se rappelle le sens du mot Philadelphie1 (« aime ton frère »), cette foule de plusieurs centaines de milliers de personnes, fut le vivier idéal pour le virus mortel. Pour certains, il s’agissait de la fameuse peste noire, telle que décrite avec respect et appréhension dans les quelques articles de « l’Illustration » parus en 1911, lors de l’épidémie de Mandchourie.
La Peste. Quel sens donner à ce mot qui rappelle les horreurs moyenâgeuses, les crécelles, les séances de flagellation, les charniers à l’entrée des villes et des villages, la panique généralisée, l’ambiance de fin du monde et un clergé vengeur, attribuant ce cataclysme à la non-rémission des péchés de chacun. Un effluve « miasmatique », pénétrant, incontournable, irréversible, « pestilentiel », où se mêlent l’odeur salubre du bois brûlé et celle, épouvantable, de la chair humaine en décomposition, où seul le feu peut tenter d’effacer les suintements purulo-sanglants de ces corps entassés, amassés dans des fosses communes creusées à la pelle par des hommes épouvantés et peut-être déjà, eux-mêmes atteints. Odeur, gagnant peu à peu chaque maison ou chaumière, comme un incendie s’étend de toit en toit, attisé par un vent vengeur, poussant la population survivante vers les bois alentours. Sans remonter jusqu’à l’époque de Justinien au VIe siècle à Constantinople, c’est ce tableau sinistre de la Peste moyenâgeuse, que vécurent les habitants de Philadelphie en 1918… Ambiance de panique généralisée, comme en Mandchourie, quelques années plus tôt, où tout étranger, rapidement suspect, était abattu sans coup férir par la police, car possible agent vecteur de ce terrifiant fléau. Vivrons-nous à nouveau ce tableau d’épouvante, après la fausse alerte de l’an passé ?
À ce propos, je songeais à mes récentes conférences auprès de publics divers, sociétés de bienfaisance ou associations d’anciens combattants. Chacune était pour moi l’occasion de rappeler les événements qui se déroulèrent en Amérique à l’automne 1918, la population confrontée au processus fulgurant de l’atteinte virale, terrassant ses victimes en quelques jours, parfois en vingt-quatre heures. Les hommes jeunes surtout, alertes, en pleine force de l’âge, se voyaient condamnés dans un tableau de toux, crachats et vomissements sanglants.
Progressivement, le malade présente des difficultés respiratoires, devient rapidement cyanotique. Sa peau noircit, ses ongles bleuissent, le virus entraîne en effet une destruction tissulaire pulmonaire qui se manifeste par des saignements de nez, et des hémorragies variées parfois vaginales ou rectales, voire les deux. Corps foudroyés, dégageant très vite une odeur insupportable, pestilentielle. Comment contrer ce fléau ? Un seul remède, disposer d’un vaccin efficace et vacciner toute la population en cas de pandémie. Lors de ces conférences, cette phrase déclenchait un feu roulant de questions sur le comportement très contrasté des États, après l’explosion de la pandémie mexicaine l’an passé… Pourquoi tel État n’a-t-il rien fait ? pourquoi tel autre en fit trop ? pourquoi l’OMS fut-elle aussi pessimiste ? Autant de questions qui me mettaient dans l’embarras. Il est en effet impossible de prévoir le degré de nuisance (la pathogénicité) d’un virus mutant.
Parti loin dans mes rêveries, je suis rappelé soudain à la réalité par Hélène :
– Regarde cette hôtesse, elle tousse tout le temps, je la trouve bizarre, fatiguée, non ?
Jetant un œil distrait à l’hôtesse en question, je me fends d’un « Mouais » annihilant sur-le-champ tout commentaire supplémentaire.
– Eh bien j’insiste, je ne la trouve pas bien du tout, cette petite, ajoute Hélène vexée, avant de se replonger dans un précis d’immunologie qu’elle n’avait pas eu le courage d’ouvrir pendant ces vacances.
Cambridge approche et les cours, les conférences, les staffs, les congrès sur notre sinistre compagnon, le fameux virus, tout cela est de retour. L’un comme l’autre, agacés sans doute par notre incompréhension mutuelle, nous ne faisons guère attention à l’annonce au micro du chef de cabine, réclamant un médecin en classe affaires. L’annonce se répète avec un ton plus marqué, traduisant une certaine inquiétude. Devant l’absence de mouvement dans la cabine, l’appel me fait cette fois réagir :
– Chérie laisse moi passer, je vais voir si je peux faire quelque chose.
Je me dégage avec difficulté, étirant mes membres anky-losés et me dirige calmement vers la classe affaires, où la moitié des sièges est inoccupée. Un homme, la trentaine, est allongé entre deux sièges. Il présente des difficultés respiratoires. Que vais-je pouvoir faire, mes compétences médicales sont bien lointaines. M’adressant à l’hôtesse, justement la jeune personne que j’avais remarquée au départ.
– Avez-vous pris sa tension ?
La jeune femme semble expérimentée, elle me fait un rapide rapport, digne d’une infirmière diplômée. Sa pression artérielle est à 110-70, son pouls à 140, sa température probablement élevée, il respire très mal.
– Depuis quand est-il ainsi ?
– Je ne sais pas. Mais nous n’avons rien remarqué auparavant.
– Est-il seul ?
– Oui.
– D’où vient-il ?
– D’après son billet, cet homme vient d’Asie via Los Angeles, me répond l’hôtesse, probablement la chef de cabine, au vu de ses galons et du badge doré sur sa poitrine.
Il s’agit d’un ingénieur agronome qui travaille pour Unilever ; il retourne au siège londonien de la firme. Depuis son embarquement, ajoute-t-elle, il tousse beaucoup, semble endormi. Brutalement, il s’est affaissé sur son siège. La jeune femme me signale qu’il a réclamé au début du vol, de l’aspirine et de nombreuses serviettes en papier. Elles sont toutes pleines de sang, précise-t-elle d’un ton assuré. Je réalise vite que je me suis mis dans une situation délicate, peut-être au-dessus de mes compétences. Toutefois, ce saignement abondant m’interpelle.
– Savez-vous s’il prenait des médicaments ? dis-je en jetant un œil discret sur le corps avachi de cet homme svelte, paraissant sportif.
– Je ne sais pas.
– Non, rien du tout, répond le passager lui-même, relevant brusquement la tête. Je ne suis pas bien depuis deux jours, je crois avoir pris froid dans un hôtel à Shanghai. Je tousse beaucoup mais là, ça ne va pas fort. Je respire vraiment de plus en plus mal et j’ai des coliques, arrive-t-il à susurrer, propos suivis d’une quinte de toux sèche, violente. Cette toux s’accompagne d’une expectoration muqueuse, abondante, contenant un peu de sang. Puis il retombe, plié en chien de fusil entre les deux fauteuils, toujours polypnéique2. J’aperçois un mouchoir chiffonné au sol, souillé de sang noirâtre.
– Montrez-moi votre trousse d’urgence, dis-je à l’hôtesse, pour me donner une contenance et réfléchir à la situation, manifestement troublante.
Des tonicardiaques, des anti-angoreux, des ampoules de cortisone, des anti-inflammatoires, quelques comprimés d’anti-paludéens et quelques tranquillisants constituent la pharmacopée du bord. Il ne manque qu’un « kit chirurgical ».
– Écoutez, je vais l’examiner mais, mis à part surveiller sa tension et le mettre sous oxygène, je ne vois pas ce qu’on peut faire d’autre pour l’instant. Je me penche sur l’homme, défais sa chemise pour l’ausculter avec le stéthoscope flambant neuf, que me tend fièrement l’hôtesse. Voilà que je joue au Laennec3 maintenant.
Un ensemble de bruits sourds, caverneux, me vient à l’oreille. Ce ne sont pas les râles crépitants, fins comme de la soie, intermittents tels que décrits dans les cours de médecine d’autrefois, mais une sorte de souffle profond, caverneux, audible aussi bien à droite qu’à gauche, traduisant une atteinte diffuse. Et ces saignements ? Bizarre non ? Une tuberculose à forme expansive ? Mais ces hémoptysies brutales chez un homme semble-t-il en bonne santé il y a quelques jours, bizarre ! La chef hôtesse interrompt brutalement mes pensées.
– C’est curieux, Docteur, mais notre ancien commandant de bord était dans le même état tout à l’heure !
– Comment cela, votre ancien commandant ?
– Oui, euh… notre retard au départ… c’était pour remplacer, au débotté, le commandant de bord qui s’est mis à tousser, à cracher du sang et à respirer difficilement en prenant son poste. Il a fallu le remplacer en catastrophe, ce ne fut pas facile de trouver un commandant libre un vendredi soir. En hiver, à Philadelphie, ils jouent tous au snow bird4 et repartent au chaud entre deux vols, dit-elle, d’un ton légèrement envieux.
Pour le coup, je deviens très attentif et concentré.
– Pardon madame, vous dites que votre commandant présentait les mêmes symptômes, les mêmes signes que ce monsieur ?
– Oui, Docteur.
– Vous le connaissez bien, ce commandant ?
– Oui, bien sûr nous voyageons souvent ensemble. J’arrive de congé, je ne suis pas allée avec lui la semaine dernière en Chine via Hawaï. J’avais une réunion de famille importante. Il est revenu hier de Los Angeles. Il m’a du reste appelée, pour me dire qu’il ne se sentait pas bien, qu’il avait attrapé un coup de froid en Chine. Décidément lui aussi ajouta-t-elle dubitativement. En prenant son poste, il a fait un malaise, comme je vous l’ai déjà dit. On a dû l’évacuer d’urgence. Je n’ai pu lui parler, il était inconscient.
– Quel âge a-t-il ?
– Il vient de fêter ses quarante-cinq ans.
– Dans quel hôtel descendez-vous en général dans vos escales long-courrier ? demandai-je tout en sortant de la poche de la chemise du passager affalé, une note d’hôtel du Marriott’s à Shanghai.
– Oh, toujours le même, on descend au Marriott’s, que ce soit à Paris, au Caire ou à Shanghai !
Cette fois, en entendant ce mot Marriott’s en même temps que je le lis sur la note d’hôtel du passager, je sens mon cerveau monter en pression, mes neurones s’activer, mon esprit se mettre en alerte. L’alarme a sonné dans ma tête. VIRUS !
Je me fige, mon visage pâlit certainement, mes mains tremblent. Ce changement d’attitude n’échappe pas à l’hôtesse.
– Qu’y a-t-il, Docteur ?
– Rien, je… réfléchis.
Des idées abondent à jet continu, je me sens emporté par une marée de pensées qui m’anéantit soudain, un véritable tsunami cortical. Je sens mes jambes vaciller, je m’accroche à la banquette, la tête penchée sur l’homme toujours affalé sur son siège, ne voulant pas affronter le regard interrogateur de la chef hôtesse.
Un temps infini semble s’écouler. Je demeure abattu, exhausted , comme après un marathon. Gardons notre sang-froid. Voici deux hommes jeunes, en état de détresse respiratoire, quelques heures après leur retour de Chine où ils ont séjourné dans la même ville, Shanghai, dans le même hôtel, en même temps. De mon côté, je reçois simultanément des mails troublants sur la situation virale en Chine du Sud. Je rumine à nouveau V.I.R.U.S… ! Je marmonne ces quelques lettres entre mes lèvres serrées, virus influenza hautement pathogène, H5N1 ou H1N1, comme le refrain d’une comptine qui vous trotterait dans la tête.
Nous y sommes. L’attaque est lancée, moment qu’Hélène attend avec une morbide impatience ! Le drame dans son explosion, sa sauvagerie, la peste noire du haut Moyen Âge, l’horreur entre toutes, les cavaliers de l’Apocalypse, etc. L’heure de vérité, la voici ! Et nous sommes, Hélène et moi, dans un avion, quelque part au-dessus de l’Atlantique Nord ! Que dois-je faire ? Que dire ? Je suis sûr de moi, cette toux, ces émissions sanglantes, cette brutalité d’apparition, cette prostration, cette fièvre, ce séjour récent en Chine, ce même hôtel, ces hommes tous deux en bonne santé auparavant, ça ne peut être que cela, ce ne peut être autre chose, un virus hautement pathogène. Le virus a muté, il est présent, il nous attaque. Je repense aux mails reçus par ma secrétaire. Il s’est passé quelque chose en Chine du Sud, c’est certain, nous y voilà ! Je me redresse, regarde l’hôtesse intensément, lui dis d’un ton péremptoire :
– Surveillez sa tension, laissez quelqu’un auprès de lui pour qu’il ne s’étouffe pas, je vais voir si on peut faire quelque chose d’autre. Je reviendrai dans quelques minutes.
Les vingt mètres qui me séparent de ma place me semblent un long calvaire. Moi, le marathonien, il me semble n’avoir jamais fourni autant d’efforts dans mes courses les plus extrêmes, que ces quelques pas pour rejoindre ma place à côté d’Hélène. Je regarde les passagers autour de moi, certains dorment, d’autres discutent, sourient, deux amoureux s’embrassent.
– Qu’est-ce qu’il t’arrive ? dit Hélène en m’aidant à m’asseoir. Tu as eu un malaise ? T’en fais une tête, vingt minutes que tu es parti ! Mais qu’est-ce qu’il a ce type, en classe affaires ? Raconte…
Je me tais, je m’installe lourdement, mes mains agrippant nerveusement les accoudoirs. Je suis sonné, épouvanté, K. O. debout ! Hélène revient à la charge :
– Mais enfin, qu’est-ce qu’il a ce type ?
– Oh, rien de grave, t’inquiète ! T’inquiète justement, me répétai-je à moi-même, t’inquiète oui affirmativement et quelle inquiétude !
Que faire ? Que dire ? À Hélène d’abord. Elle sait tout ou presque sur la question. Depuis des années, elle va d’un congrès à l’autre dans toutes les zones sensibles, Chine, Corée, Macédoine, Indonésie, Égypte. Elle passe son temps à réfléchir au problème, comparer ses conclusions avec les scientifiques du monde entier, virologues, bactériologistes, médecins, pharmaciens, vétérinaires, étudier les moyens dont nous disposons si le drame survient, à savoir la mutation brutale de ce damné virus H1 ou H5N1, développant une pathogénicité nouvelle, instantanée, implacable, avec une contagiosité explosive, à l’échelle planétaire, amplifiée par le monde moderne et les transports aériens.
Hélène sait pertinemment que le seul remède c’est la mise au point d’un sérum efficace devant être injecté à chaque patient, à chaque sujet atteint. La quadrature du cercle ! Six milliards d’individus sur la planète. En quarante-huit heures, l’atteinte sera généralisée. L’affaire du Mexique en 2009, nous a offert une belle avant-première. Tout le monde est prêt pour faire face à une nouvelle pandémie. La voici. À propos, je réalise que j’ai laissé nos masques, que nous avons l’habitude de prendre à chaque voyage aérien, dans nos bagages en soute.
En 1918, il fallut dix-huit mois entre les premiers cas signalés dans le middle West Américain et le retour aux îles Tonga d’un soldat engagé sur le front Européen, ce qui provoqua la disparition de la moitié de la population de cet archipel. Il fallut près de deux ans pour que la Chine soit atteinte à son tour. Hélène est l’une des mieux placées pour savoir ce que furent cette great influenza et le résultat ultime, peut-être 100 millions de morts, mais chiffres incontrôlables en Afrique et en Chine, estimation la plus plausible en vingt-quatre mois. Elle sait que ce virus a tué plus en deux ans que, plus près de nous, le sida en vingt-cinq ans. Je me remémorai les propos tenus par un des amis d’Hélène également chirurgien de formation, devenu responsable de la lutte contre les maladies infectieuses, qui envisageait sur le seul territoire Français entre dix et vingt millions de personnes atteintes si le drame arrivait, dans la mesure où l’on dispose d’un traitement dont on ne connaît pas le degré d’efficacité. Là est l’inconnue ! En cas d’inefficacité, dans cette horrible perspective, que faire ? Que dire ? Comme tous les scientifiques, Hélène sait qu’il faudra quelques mois pour réaliser un sérum opérationnel à l’échelle de la planète et que là encore, comme en 1918, l’Afrique, la Chine, le Tiers-Monde paieront un tribut dantesque à ce nouveau tyran… le virus influenza. Et si la pathogénicité de ce virus mutant se comportait différemment de celle du virus de 1918 ? En effet, après l’explosion du virus et de la maladie dans les casernements américains du Middle West, puis sa propagation sur la côte Est, le virus transporté en France sur les zones de combat, une fois arrivé à Brest, perdit de sa virulence. Beaucoup de personnes furent touchées (30 % de la population mâle sous les drapeaux dans un premier temps), mais heureusement la mortalité fut bien moindre qu’aux États-Unis, le virus avait perdu de sa nuisance.
« Que dois-je faire ? Que dois-je faire ! » Je me retrouvais face à cette angoissante situation de l’homme chargé de prendre une décision vitale pour son entourage, comme le chirurgien que je fus à une époque, quand j’incisais un gros vaisseau, sachant qu’il n’y avait pas de retour possible, qu’il fallait aller au bout, lever l’obstacle et rétablir le flux sanguin par un procédé quelconque. Responsabilité totale et sans ambiguïté du chirurgien. Celui-ci est seul, unique responsable ! S’il y a problème, s’il y a une complication, le malade même confiant, son entourage, sa famille, la société, les juges se retourneront contre lui car il est le seul, le seul à avoir ce pouvoir d’ouvrir l’artère du patient. Pouvoir indiscutable, pouvoir magique mais insupportable pour certains individus. Je me remémorai mon passé et les conditions nouvelles de la pratique chirurgicale, lesquelles, m’avaient peu à peu conduit à changer d’orientation, à m’intéresser à la virologie après ma rencontre avec Hélène. Hélène que j’allais suivre sur son terrain à Cambridge, pour y entamer une conversion médicale complète passant de la chirurgie à l’histoire de la virologie moderne ! Mais quel chemin parcouru depuis ! Que faire donc ? Suis-je déjà atteint, contaminé par ce patient en classe affaires ? Tout le monde est peut-être déjà contaminé dans cet avion d’ailleurs. Ce passager tousse depuis le départ, ses « miasmes » se sont manifestement déjà répandus.