La salle des voiles

2354 Words
Ils avaient trouvé refuge dans une aile effondrée du palais, une salle trop abîmée pour abriter encore des spectres. Alexis s’était assis non loin, son dos appuyé contre une colonne brisée, le regard perdu dans les ombres mouvantes. Quant à la sorcière, elle s’était retirée près d’une fenêtre éventrée, d’où filtrait une lumière blafarde, comme si le ciel lui-même hésitait entre le jour et la nuit. Elle serrait ses mains brûlées sur ses genoux, observant les marques rouges qui pulsaient toujours. Elle n’osait pas fermer les yeux, de peur de revoir la toile des fils. Et pourtant, les fils étaient là, même dans l’obscurité; elle les devinait au coin de son regard, comme des éclats de lumière qui se tissaient autour des choses vivantes. Une pensée revenait sans cesse, obsédante : Et si je tirais dessus ? La simple idée lui donnait le vertige. Elle imaginait la fragilité d’un fil, sa cassure nette et la vie qui s’éteignait aussitôt. Un frisson parcouru son corps. Toute sa vie, elle avait cru que son rôle était d’observer, de porter la connaissance de la fin. Mais aujourd’hui, elle pouvait décider. Elle était passée de témoin à arbitre. Et cette mutation l’effrayait plus que tout. Elle leva ses yeux vers le ciel brisé, un souffle tremblant aux lèvres et des mots s’échappait seuls de sa bouche, comme une confession arrachée à son âme : - Je ne suis pas faite pour régner sur la mort… Derrière elle, Alexis tourna légèrement la tête. Sa voix rauque de fatigue, résonna doucement dans la salle vide : - Alors ne règne pas. Garde ce don comme on garde une arme. À Utiliser seulement quand il n’y a pas d’autre chemin. Elle ne répondit pas tout de suite. Elle songea à ses parents, à leur crainte muette, à ces regards qui disaient sans cesse : Tu es autre, tu es dangereuse. Peut-être avaient-ils pressenti ce qui s’éveillait en elle. Un goût amer monta dans sa bouche. Était-elle en train de devenir exactement ce qu’ils redoutaient ? Ses doigts tremblèrent légèrement. Elle pressa ses paumes contre la pierre froide, comme pour y éteindre l’incendie. La pierre resta muette. Le feu, lui, brûlait encore. Alexis s’était assoupi, épuisée, son épée posée contre son genou. Elle l’observa un long moment. Son fil lui apparaissait, fort, mais marqué par la douleur, profondément humain. Et dans cet éclat fragile, elle trouva une vérité : si elle devait apprendre à refuser, encore et encore, ce serait pour protéger cela : les vivants, leurs liens, leurs blessures. La peur demeurait, mais sous sa crainte naissait une résolution. Le sommeil l’avait gagnée contre son gré, lourd et sans repos. La pierre froide sous son dos devint soudain molle, comme un sol mouvant. Quand elle ouvrit les yeux, elle n’était plus dans la salle effondrée du palais. Autour d’elle s’étendait une plaine sans fin, tissée de fils lumineux. Des milliers, des millions de fils, tendus dans toutes les directions, flottant dans le vide comme une mer silencieuse. Ils frémissaient doucement, comme si un souffle invisible les caressait. Elle marcha, et chaque pas la faisait résonner dans cette toile immense. Les fils palpitaient à son approche, certains se tendant vers elle comme pour l’accueillir, d’autres se repliant comme des serpents craintifs. Puis au loin, elle distingua une silhouette assise. Une haute forme voilée de noir, sans visage, qui tenait dans ses mains un fuseau doré. Entre ses doigts, un fil naissait, s’étirait, puis se rompait en silence. La sorcière s’arrêta, glacée. Elle connaissait cette présence. Ce n’était pas le trône, ni un spectre du palais. C’était lui : La Mort, telle qu’elle l’avait toujours pressentie. Majestueux, inaltérable, indifférent. La voix ne résonna pas dans l’air, mais directement dans son esprit : - Tu as refusé la couronne des rois déchus. Mais tu n’as pas refusé le don. Tu portes désormais une part de mon ouvrage. La jeune femme sentit ses mains brûler, et sous ses doigts, les fils tremblaient, comme s’ils attendaient son geste. D’une voix étouffée, elle lui demanda : - Pourquoi moi ? Pourquoi me donner ce poids ? Le fuseau s’arrêta. La silhouette leva lentement le visage et dans son absence d’yeux brillait une lumière blanche, insoutenable. - Parce que tu es née avec le regard ouvert. Et parce que même dans ton refus, tu as choisi. Ceux qui refusent et fuient ne voient rien. Ceux qui refusent et portent deviennent mes témoins. Les mots résonnèrent comme une sentence. Sélène aurait voulu crier, dire qu’elle ne voulait pas être un témoin, encore moins une héritière de ce fardeau. Mais ses lèvres restèrent closes, et ses mains tremblaient déjà vers les fils. La Mort s’inclina, son fuseau disparaissant dans le néant. - Tu apprendras à choisir. Mais sache ceci; chaque fil touché te changera et chaque fil que tu sauveras t’éloignera des vivants. La plaine se mit à trembler. Les fils s’emmêlèrent, se rompirent et la lumière s’éteignit brusquement. Elle se réveilla en sursaut, haletante, les paumes brûlantes comme du feu. Alexis dormait encore, paisible malgré la noirceur du palais. Elle, les yeux écarquillés, comprit qu’il n’y aurait plus de retour : désormais, ses rêves eux-mêmes appartenaient à la Mort. L’aube était pâle, filtrant à travers les fissures du palais, comme un souffle hésitant. La sorcière n’avait pas dormi après son réveil brutal; elle avait guetté chaque ombre, chaque murmure, tandis que ses mains brûlaient encore du souvenir du songe. Alexis s’éveilla d’un sommeil lourd, redressant son dos endolori. Son regard bleu se posa aussitôt sur Sélène, et il fronça les sourcils. Puis, il dit, interpellé : - Tu n’as pas fermé l’œil. Qu’est-ce qui t’a tenu éveillée ? Elle hésita. Une part d’elle voulait tout garder pour elle, par crainte de l’effrayer, par peur de voir dans ses yeux ce voile de suspicion qu’elle connaissait trop bien. Mais Alexis n’était pas comme les autres. Alors d’une voix basse, elle parla : - J’ai rêvé…ou peut-être pas. C’était trop clair pour être un rêve. J’étais dans un lieu de fils. Des millions de fils, suspendus dans le vide. Et il était là. Alexis la fixa, grave et dit : - Il ? - La Mort. Pas comme je le sens d’habitude…mais comme une présence entière. Il filait les vies, une à une. Il m’a dit que mon refus hier, n’était que le début. Que je suis devenue…un témoin. Que chaque fil que je touche me changera. Ses mains tremblèrent malgré elle, alors qu’elle les leva pour les montrer à son compagnon de route. Montrant à ce dernier les stries rouges qui brillaient encore d’une lueur sourde; puis ajoutait : - Il m’a dit que plus, je sauverai des fils, plus je m’éloignerai des vivants. Un silence s’abattit, grave, comme une cloche close. Alexis l’observa longuement, son regard ancré dans le sien. Puis il posa ses mains calleuses sur les siennes, sans crainte et dit d’une voix ferme : - Alors, je serai ton ancre. Si ces fils veulent t’arracher au monde, je te ramènerai à lui, encore et encore. Elle secoua la tête, presque désespérée et dit : - Tu ne comprends pas…c’est moi qui deviens le fil. Si je tire trop fort, si je cède à cette tentation, je pourrai briser ce qui reste de moi. Les mots frappèrent son cœur comme une lame douce et douloureuse à la fois. Elle détourna les yeux, bouleversée. Jamais personne ne l’avait ainsi nommée, jamais personne n’avait revendiqué le droit de veiller sur elle. Elle souffla presque en un murmure : - Et si un jour, je n’étais plus moi ? Alexis serra plus fort ses mains brûlées et dit : - Alors, je me dresserai contre toi, comme je l’ai promis. Mais jusqu’à ce jour, je resterai à tes côtés. Tu ne porteras pas ce poids toute seule. Sur ces mots, le silence revint, mais cette fois, ce n’était pas celui du palais. C’était un silence fragile, tissé de confiance et de peur mêlées, comme si un fil lumineux venait de se tendre entre eux. Ils reprirent leur marche dans les couloirs du palais, leurs pas résonnant comme des échos perdus dans une cathédrale vide. Le silence n’était plus seulement oppressant; il semblait les observer, peser sur leurs épaules, se glisser dans leurs respirations. Sélène avançait lentement, ses doigts parfois frôlant les pierres froides, comme pour s’assurer que le monde autour d’elle existait encore. Les murs portaient des traces d’anciennes fresques, effacées par le temps ou rongées par une brume intérieure. Certaines formes demeuraient pourtant : silhouette de rois sans visage, processions d’ombres figées. Alexis brisait alors le mutisme et dit : - On dirait que tout ici retient son souffle. Elle hocha la tête et répondait, comme si elle terminait la phrase de l’homme : - Comme si la ville attendait quelque chose…ou quelqu’un. À chaque pas, la sorcière sentait la vibration des fils sous ses doigts brûlés, comme un rappel constant de sa vision. Elle n’osait pas en parler, de peur d’alourdir davantage l’air déjà si dense. Mais elle savait, le palais n’était pas seulement une ruine; c’était une blessure ouverte dans le tissu du monde. Ils traversèrent une vaste salle où trônait une fontaine sèche. Des statues érodées, aux visages indistincts, se dressaient autour, les yeux fixant le vide. Une impression glaçante traversa Alexis et il murmurait : - Ce ne sont pas des statues. Je le sens. Sélène acquiesça doucement, ses lèvres serrées et elle dit : - Pas des statues. Des restes. Des âmes figées entre deux mondes. Ils continuèrent, et le silence se fit encore plus dense, comme s’il avalait même le bruit de leur pas. Alexis ralentit alors, posant sa main sur l’épaule de la jeune femme et dit : - Dis-moi…ce don, cette malédiction que tu portes. Est-ce qu’il t’épuise déjà ? Elle mit un instant avant de répondre, fixant le couloir devant eux comme si chaque ombre pouvait se transformer, puis répondait : - Oui…mais ce n’est pas l’épuisement du corps. C’est comme si…chaque fil que je vois me pesait sur la poitrine. Comme si je devais porter un monde qui n’est pas le mien. Alexis soupira, n’appréciant pas qu’elle porte un fardeau si lourd sur ses frêles épaule et dit : - Alors, nous le porterons ensemble. Ces mots résonnèrent dans le silence comme une promesse fragile, mais tenace. Grâce à lui, depuis la veille, c’était la première fois que la sorcière ne ressentit plus la solitude. Elle n’avait toujours pas l’habitude que l’on soit ainsi avec elle; que quelqu’un désirait la protéger et veiller sur elle. Elle oubliait souvent, qu’elle n’était plus seule et qu'Alexis n'était comme personne qu’elle avait rencontrée jusqu’à maintenant. Leurs pas reprirent, plus lourd, comme si les pierres elles-mêmes pesaient sous leurs semelles. Le silence ne les quittait pas, mais quelque chose venait de changer. Un souffle, léger, presque imperceptible, glissa contre la nuque de la sorcière. Elle se figea aussitôt et Alexis la regardait surprit, demandant : - Qu’y a-t-il ? Elle leva lentement sa main, comme pour imposer le silence. Le souffle s’était transformé en murmure. Pas un langage humain. Pas non plus la plainte des morts qu’elle connaissait depuis l’enfance. C’était un bruissement désaccordé, comme des voix superposées, étranglées dans leurs propres échos. Dans une voix basse, elle répondait : - Ils nous suivent. Alexis porta la main à son épée, son visage durci et dit : - Ils ? Elle ne répondit pas. Ses yeux fixaient l’ombre derrière eux, dans le couloir interminable. Rien ne bougeait, et pourtant, elle savait. Quelque chose rampait, patientait, invisible, mais tangible comme la pression d’une main glacée sur son cœur. Alors, un son éclata dans le silence; un craquement sec, comme si une pierre venait de se fissurer tout près. Puis plus rien. Alexis resserra sa prise sur l’épée et dit : - Ce palais…il veut nous avaler vivants. Elle secoua lentement la tête, les lèvres blanches et elle dit : - Non. Ce palais ne veut rien. C’est ce qui l’habite qui attend. Un long frisson la parcourait. Et cette fois, même Alexis ne trouva rien à répondre. Ils reprirent leur chemin, leurs silhouettes glissant comme deux intrus à travers un labyrinthe de pierre. Le couloir se rétrécissait, les forçant parfois à marcher presque épaule contre épaule. Le silence ne les quittait pas; il battait dans leurs oreilles, leur martelait la poitrine. Puis soudain, le passage s’ouvrit sur une salle immense. Le plafond disparaissait dans les hauteurs, avalé par l’obscurité. D’innombrables voiles pendaient du sommet, des drapés de tissu grisâtre, usé, flottant comme suspendus à un souffle invisible. Ils oscillaient doucement, sans qu’aucun vent ne traverse la pièce. Alexis s’arrêta net, ses yeux scrutant les ombres mouvantes et il dit : - Ce n’est pas naturel. La jeune femme hocha la tête, le regard fixé sur les voiles. Elle sentit aussitôt une vibration des fils, ces fils de vie invisibles qui bruissaient en elle. Mais ici, ils étaient comme étouffés, noyés sous une couche de brume épaisse. Avec précaution, ils s’avancèrent. Les voiles se balançaient, effleurant leurs visages, glaciale au toucher. Et derrière chaque rideau de tissu, ils leur semblaient apercevoir des formes indistinctes; silhouettes immobiles, comme si des corps se tenaient dissimulés, observant. Alexis porta la main à l’un des voiles, mais Sélène l’arrêtait vivement, en disant : - Ne touche pas. Alexis tournait son visage vers elle, intrigué il demandait : - Pourquoi ? Elle baissa la voix, son souffle presque imperceptible : - Parce que ce ne sont pas des tissus. Ce sont des peaux de vie. Des fragments arrachés. Alexis recula d’un pas, sa main crispée sur la garde de son épée. Leurs pas résonnèrent dans la pièce, mais chaque écho leur parvenait comme déformé, répété par d’autres voix invisibles. Les voiles frémirent tous à la fois, comme s’ils avaient reconnu leur présence. Sélène sentit ses mains brûler, pulser plus vivement que jamais. Une peur sourde lui noua la gorge; si elle tendait les doigts, elle savait qu’elle verrait ce que ces voiles cachaient, mais à quel prix ? Alexis murmura alors : - Je crois qu’on n’est pas seuls.
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