Le palais n’était pas seulement une ruine. C’était une plaie béante, un organe corrompu qui battait encore au milieu de la ville morte. Chaque pierre exhalait une mémoire, chaque fissure charriait une souffrance retenue. Ici avaient régné jadis les souverains de la cité, entourés de faste et de prières. Le trône avait été le cœur d’un pouvoir immense, nourri autant par la foi du peuple que par des rites anciens. Mais un jour, la confiance s’était changée en orgueil et égocentrisme. On avait ouvert des portes interdites, invoqué des forces qui ne demandaient qu’à s’ancrer dans la chair des vivants. Le palais avait été le premier à céder. Ses murs n’étaient plus de pierre, mais d’échos; cris figés, visages arrachés au néant et scellés dans la matière. Les colonnes portaient encore l’empreinte de mains qui avaient tenté de fuir, et les grandes salles résonnaient d’un bal silencieux où les spectres des courtisans erraient sans fin. La sorcière le comprit dès qu’elle posa le pied sur les dalles. Ce n’était pas un bâtiment. C’était un tombeau qui refusait sa nature. Un cadavre de palais qui voulait encore respirer.
Alexis, lui, voyait surtout la déchéance visible; les bannières royales réduites à des lambeaux, les fresques rongées jusqu’à n’être plus que des silhouettes grotesques, les trônes renversés. Mais elle, dans son lien avec la mort, percevait ce qui se cachait en dessous; la pulsation sourde qui battait dans les murs, comme un cœur noir enfermé sous les couches de pierre. D’une voix basse, elle dit :
- Ce lieu n’abrite pas que des souvenirs. Il garde prisonnier ceux qui ont bâti sa gloire. Le roi, la reine, leurs prêtres…et tous ceux qui ont cru pouvoir détourner la mort pour la mettre à leur service.
Elle leva les yeux vers la voûte, d’où suintait une noirceur épaisse qui gouttait comme du sang coagulé et reprit en disant :
- Ils ont nourri la malédiction. Et maintenant, le palais est devenu leur tombe et leur corps à la fois.
Alexis demeura silencieux, alors qu’il l’écouta parler, mais ses traits se durcirent et il finit par dire :
- Alors si nous voulons comprendre ce qui a condamné la ville, c’est ici que nous trouverons la réponse.
Un frisson parcourut la jeune femme. Elle savait que le palais n’allait pas seulement leur montrer l’histoire de la chute; il allait leur faire vivre ses cauchemars, salle après salles, jusqu’à les briser. Leurs pas résonnèrent dans un couloir immense, aux murs ornés de fresques rongées où l’on devinait encore des scènes de gloire passée; un roi couronné, une reine au sourire figé, des prêtres levant des offrandes. Mais toutes les figures semblaient désormais tordues par le temps, les yeux crevés, les bouches déformées en rictus muets. Au bout de ce couloir, deux hautes portes s’ouvrirent sans qu’ils les touchent, grinçant comme des os. La salle du trône s’étendait devant eux, vaste et écrasante. Les colonnes brisées montaient comme des côtes d’animal décharné, et au centre, sur une estrade fracturée, reposait un trône noirci, fendu du haut jusqu’aux pieds. Autour, des silhouettes figées dans une éternelle révérence se tenaient à genoux. Leurs corps n’étaient plus que des carcasses desséchées, mais leurs têtes, étrangement, demeuraient entières, yeux ouverts, bouche entre-ouverte comme pour supplier encore. Alexis s’arrêta, le souffle court, déconcerté ainsi que stupéfait :
- Par les dieux…ils sont restés prosternées, même après leur mort.
Sélène sentit les murmures revenir, plus forts, plus clairs. Les voix s’entrelaçaient, toutes répétant le même mot : Gloire…Gloire…Gloire… Sélène porta une main à sa tempe, la douleur irradiait vivement dans son crâne. Puis tout devint silencieux. Le trône se redressa légèrement. Non pas la pierre, mais ce qui y était assis. Une silhouette s’y dessinait, faite de ténèbres compactes, vaguement humaine, mais sans traits. Deux yeux rougeâtres s’ouvrirent, éclairant la salle d’une lueur morbide. Une voix forte percutait les murs et dit :
- Vous osez entrer dans la salle des rois déchus.
La voix ne résonna pas dans l’air, mais dans leurs os. Alexis leva son épée, la lame tremblante, pourtant ferme et dit d’un ton tranchant :
- Montre-toi !
La silhouette ne bougea pas, mais son rire roula dans la salle, grave, sec comme une pierre qui s’effrite.
- Je me suis déjà montré. J’étais roi, j’étais chair, j’étais adulation et puissance. Aujourd’hui, je suis leur mémoire et leur punition. Le trône m’a dévoré, comme il dévorera quiconque cherche à le défier.
Sélène fit un pas à l’avant, malgré la peur glaciale, qui lui rongeait la gorge et dit :
- Tu n’es pas un roi. Tu n’es qu’un reste. Un écho accroché à sa propre vanité.
Le rire s’arrêta. Le silence se fit compressant, menaçant, jusqu’à ce qu’une des silhouettes prosternées se redresse brusquement. Ses os craquèrent, sa peau parcheminée se tendit, et ses lèvres prononcèrent dans un souffle rauque :
- Gloire au roi éternel !
Puis un autre se leva et un autre. Bientôt, toute la salle fut peuplée de corps brisés, agenouillés, qui tournaient leurs yeux vides vers les intrus. Alexis serra les dents, avançant d’un pas protecteur devant la sorcière et dit :
- Ce n’est pas un trône. C’est un tombeau.
La silhouette sur le trône inclina la tête, ses yeux de braises les fixant comme une promesse et dit :
- Alors, entrez dans mon royaume de cendres, et goûter au festin de la gloire éternelle.
Et les cadavres s’animèrent, un à un, leurs gestes mécaniques, mais inexorables, s’approchant du centre de la salle. Les cadavres s’approchaient, pas à pas, mais leurs gestes n’avaient rien de chaotique. Ils formaient un cercle, une ronde macabre autour des deux voyageurs qui était rentré dans la salle du trône. C’était comme si chaque mouvement répondait à une chorégraphie invisible. La silhouette sur le trône, elle, demeurait immobile, ses yeux de braises fixés sur la jeune femme et elle dit :
- La lame ne sert à rien ici. Ce palais n’appartient plus à la chair. Seule l’âme peut y survivre…ou s’y perdre.
Alexis fit un pas, son épée en main, mais Sélène l’arrêtait une fois de plus, posant sa main sur son avant-bras et dit :
- Attends, ce n’est pas un combat.
Il soufflait, alors qu’il abaissait son épée. Chaque fois, elle avait eu raison. Les voix des morts s’élevèrent, un chœur sans souffle :
- Asseyez-vous. Reconnaissez. Offrez.
Alors, elle comprit par leurs mots. Le trône n’était pas un siège, mais une tentation. Tous ceux qui s’y étaient prosternés avaient renié leur vie pour nourrir l’orgueil du roi mort. Et maintenant, c’était à elle que revenait l’épreuve : céder ou refuser. Elle s’avança, lentement, jusqu’au pieds de l’estrade. Le cercle des morts se resserra, mais sans violence; ils semblaient attendre sa décision. Intrigué, Alexis demandait :
- Qu’est-ce qu’il veut ?
La sorcière leva les yeux vers le trône, et sa propre voix résonna plus claire qu’elle l’aurait cru :
- Il veut que je m’asseye. Que je prenne sa place. Que je devienne le lien vivant de ce monde maudit.
La silhouette sur le trône se pencha, comme si elle souriait et dit :
- Oui. Porte le poids et la cité sera tienne. Reçois leur adoration. Et la mort ne sera plus ton fardeau, mais ta couronne.
Un instant, le doute l’envahit. L’idée d’avoir enfin un peuple, des visages qui ne la craindraient plus, mais la vénéreraient. Cette tentation brûla en elle comme un feu glacé. Mais elle se souvint de Alexis, de ses paroles sur sa fille perdue. Elle se souvint de sa propre enfance, des regards emplis de crainte, que même ses parents lui lançait. Était-ce cela qu’elle voulait ? Être vue non pour elle-même, mais comme une figure, un effroi sacralisé ? Alors au lieu de s’asseoir, elle posa ses deux mains sur l’accoudoir du trône. Elle sentit la pierre vibrer, chaude, presque vivante, comme si elle contenait un cœur; puis elle déclara :
- Je ne serai pas votre reine. Ni votre héritière. Je suis celle qui voit la mort…mais je ne lui appartiens pas.
Un souffle glacé traversa la salle. Les cadavres s’immobilisèrent, leurs yeux se visant d’une dernière étincelle. Puis, un à un, ils s’effondrèrent dans la poussière. La silhouette sur le trône hurla sans voix, son corps de ténèbres se fissurant comme du verre. Elle se désagrégea lentement, aspirée par les fissures du marbre. Quand le silence revint, le trône lui-même se fêla en deux, s’effondrant dans un grondement sourd. Alexis s’approcha, posant une main ferme sur l’épaule de sa jeune compagne et dit :
- Tu as refusé ce que beaucoup n’auraient pas su rejeter. Tu viens de briser le cœur même de leur malédiction.
Mais Sélène resta immobile, ses mains encore brûlées de cette chaleur spectrale. Elle savait que ce n’était que la première épreuve du palais.
La poussière des cadavres s’était posée partout, sur les dalles brisées comme sur leurs épaules. Un silence lourd s’installa, mais ce n’était plus l’oppression de tout à l’heure; c’était un silence vidé, comme si une bougie gigantesque avait cessé de respirer. La sorcière retira lentement ses mains de l’accoudoir fendu. Ses paumes étaient marquées de stries rouges, non pas comme des coupures, mais comme des lignes gravées au fer. Elles pulsaient, douloureuses, et elle comprit qu’une part de l’énergie du trône s’était imprimée en elle. Alexis, toujours près d’elle la regarda longuement. Ses traits étaient tirés, mais dans ses yeux brillait une reconnaissance muette et doucement, il dit :
- Tu l’as repoussé. Mais tu en portes la trace.
Elle baissa les yeux sur ses mains, secouée par un mélange d’effroi et de fierté. Puis, elle dit :
- Il voulait me posséder…et maintenant, il a laissé quelque chose en moi. Comme une flamme qui refuse de s’éteindre.
Alexis serra les poings, l’air grave et dit :
- C’est un poids que tu n’aurais jamais dû porter seule.
Elle le regarda, surprise par la sincérité de sa voix. Il n’y avait pas de crainte dans ses yeux, pas ce voile de méfiance qu’elle avait toujours connu chez les vivants. Seulement une inquiétude sincère, presque paternelle. Et cette chaleur inattendue l’ébranla plus que la douleur de ses mains. Sélène leva les yeux vers lui et dit :
- Toute ma vie, j’ai vu la mort sans qu’on me croie. J’ai été seule, toujours. Mais toi…tu me vois. Tu n’as pas peur de moi.
Alexis détourna le regard un instant, comme si ses propres émotions menaçaient de se fissurer et il dit :
- Comment pourrais-je avoir peur ? Tu me rappelles ce que j’ai perdu, oui…mais surtout, tu me prouves que la vie peut encore résister, même au milieu de tout cela.
Elle sentit une vague étrange la traverser; pas la joie, pas le soulagement, mais une nouvelle impression, fragile, comme un fil tendu entre deux âmes abîmées. Le sol vibra doucement, rappel cruel que le palais n’avait pas encore livré tous ses secrets. Mais avant de franchir la prochaine porte, ils restèrent là, l’un près de l’autre, unis dans une intimité qu’aucun d’eux n’aurait osé imaginer. Suite à cela, la douleur de ses paumes s’intensifiait. Chaque pulsation ressemblait à un battement de cœur étranger, logé sous sa peau. Elle inspira profondément, et sans comprendre pourquoi, elle ferma les yeux. Alors l’obscurité se fit claire.
Derrière ses paupières, elle vit des formes qu’elle n’avait jamais distinguées avec autant de précision; les fils fragiles qui reliaient chaque être à sa propre fin. Des fils d’argent pour certains, encore lumineux, vibrant de vie. Des fils ternes et fissurés pour d’autres, déjà prêts à se rompre. Dans cette vision, Alexis se tenait à côté d’elle, son fil profondément marqué, mais solide encore. La sorcière sursautait et ouvrait à nouveau les yeux. Ses mains luisaient d’une lueur sombre, comme des braises consumées, et l’air autour d’elles vibrait encore. Méfiant, mais pas effrayé, Alexis soufflait :
- Qu’est-ce que…?
Sélène baissa ses mains, son cœur tambourinant trop vite et dit :
- Le trône m’a laissé quelque chose. Je peux voir…plus qu’avant. Pas seulement la mort proche. Je peux toucher la trame même qui lie les vivants à leur fin.
Alexis fronça les sourcils et dit :
- Et si ce pouvoir n’était un don, mais un piège ?
Elle secoua la tête, et dit :
- Peu importe. Je le sens; il peut m’aider. Mais il réclamera quelque chose en retour.
Ses yeux se perdirent un instant sur les fissures du sol, d’où montait encore une vapeur noire et ajoutait :
- Chaque fois que je m’en servirai, il prendra une part de moi.
Alexis posa une main lourde et ferme sur son épaule et dit :
- Alors promets-moi de ne pas l’utiliser seule. Que je sois là, pour t’empêcher de te perdre.
Elle releva les yeux vers lui. Dans son regard se reflétait une sincérité qu’elle n’avait jamais connue, la bouleversant chaque fois. Et malgré, la douleur qui brûlait encore ses paumes, une étrange paix l’envahit. Elle hocha lentement la tête et dit :
- D’accord. Je promets.
Mais au fond d’elle, elle savait que cette promesse serait mise à l’épreuve bien avant qu’ils ne quittent ce palais. Ils quittèrent la salle du trône, en revanche, la sorcière avait l’impression qu’elle n’en était pas vraiment sortie. La brûlure de ses paumes vibrait encore, et chaque battement de son cœur réveillait une onde sourde, comme un appel. Les couloirs étaient sombres, mais elle distinguait désormais des choses qu'Alexis ne pouvait pas voir. Dans chaque pierre, une lueur. Dans chaque ombre, une silhouette qui se pliait, ou se redressait. Les fils de vie, invisibles au monde, lui apparaissaient comme une toile infinie, une cage tissée de lueurs argentées et ternes. Elle se força à détourner le regard, mais il lui était impossible de ne pas voir. Trop de voix, trop de signe. Dans un murmure, les mains serrées contre sa poitrine, elle dit :
- C’est comme si je pouvais arracher leurs fils. Un geste, et je pourrais couper…ou prolonger.
Alexis marchant à ses côtés, la dévisagea et dit :
- Tu as ce pouvoir ?
Elle hocha la tête, le souffle tremblant et répondait :
- Oui. Mais ce n’est pas le pire. Le pire, c’est que je veux essayer. C’est là que réside le piège, la tentation de jouer avec la fin des autres.
Elle s’arrêta sur ses pas, incapable d’avancer plus loin. Levant les yeux un instant vers le plafond, puis fixait à l’avant d’elle et dit :
- Toute ma vie, j’ai seulement observé. J’étais spectatrice de la mort. Maintenant…maintenant j’ai le choix. Et c’est cela qui m’effraie.
Alexis la regarda longuement. Dans ses yeux, il n’y avait pas de jugement, seulement une gravité lourde, comme s’il reconnaissait ce poids. Puis il dit lentement :
- Avoir le choix, c'est ce qui fait de toi une vivante. Ce pouvoir, il n’est pas né du trône, il est né de ton refus de t’y soumettre. Mais il te réclamera. Alors, tu dois apprendre à dire non…encore et encore.
Un silence pesa entre eux. Elle aurait voulu le croire, mais déjà, les fils palpitaient autour d’elle, comme s’ils cherchaient ses mains. Elle détourna la tête, étouffée par cette faim invisible qui la pressait. Alexis posa sa main à la base de sa nuque, ferme, presque rude en disant :
- Tu n’es pas seule. Alors si un jour, tu flanches, je serai là. Même si c’est contre toi que je dois me dresser.
Ses mots la frappèrent comme une gifle douce. Il la protégeait, même d’elle-même. Et dans cette promesse, elle trouva à la fois sécurité et une peur plus grande encore : celle de le perdre, s’il devait tenir parole.