Le gardien du seuil

2434 Words
Les portes s’étaient refermées derrière eux dans un grondement sourd, comme une gueule qui venait d’engloutir sa proie. Devant eux s’étendait la ville maudite, vaste et silencieuse, figée dans une éternité de décrépitude. Les rues pavées s’effritaient sous leurs pas, couvertes de cendres et de débris que le temps n’avait pas osé effacer. Les maisons, tordues et éventrées, semblaient pencher vers eux comme pour les observer; avec leurs fenêtres béantes semblables à des orbites creuses. Partout, régnait la même impression d’attente; les murs respiraient encore, mais plus aucune vie n’y battait. Un vent faible glissait dans les ruelles vide, charriant des murmures indistincts. Alexis leva la main, arrêtant la sorcière dans ses pas. Ils écoutèrent. Les sons n’étaient pas naturels; pas de pas, pas de voix humaines, mais une plainte diffuse, comme si les pierres elles-mêmes gémissaient. L’homme soufflait dans un murmure : - On dirait que la ville n’a jamais cessé de mourir. La jeune femme au teint ivoire, acquiesça. Autour d’elle, les ombres s’épaississaient, attirées par sa présence. Les morts de cette cité ne dormaient pas. Elle les sentait, piégés dans les murs, les pavés et même dans l’air saturé de poussière. Des yeux invisibles la fixaient, avide. Un frisson parcouru son échine et d’une voix tremblante, mais résolue, elle dit : - Ils m’appellent. Ils n’ont jamais trouvé le repos. Alexis posa sa main sur la garde de son arme et dit : - Alors montre-leur qu’il existe encore une voie. Ils avancèrent. À chaque détour, la sorcière observait les détails laissés par l’effondrement. Une fontaine renversée, d’où ne coulait plus qu’une eau noire, un marché abandonné, où des étals éventrés conservaient encore des fruits momifiés, une place centrale dominée par une statue brisée dont il ne restait que le torse. Tout en continuant son observation, elle dit dans un murmure, comme pour ne pas déranger les morts : - C’était une grande ville. On y vivait, on riait, on priait peut-être. Mais tout cela a été dévasté, avalé. Grimaçant, Alexis dit : - Et nous allons découvrir par quoi. Ils s’arrêtèrent à l’embranchement d’une rue plus étroite. L’air y était plus lourd, presque étouffant, et un malaise ancien les saisit tous deux. La sorcière ferma les yeux; une vision rapide, un éclat. Elle vit la rue telle qu’elle avait jadis été peuplée de gens affairés, puis l’instant où tout bascula; les cris, les flammes, et encore le silence écrasant. Elle rouvrit les yeux, tremblante et dit : - La malédiction a pris racine ici. Je le sens. Alexis la fixa un instant de son regard bleu et celui-ci s’adoucit à peine, mais sa voix resta ferme et il dit : - Alors c’est là, que nous commencerons. Leurs pas résonnèrent dans la ville morte, comme une provocation. Et au loin, un premier mouvement troubla l’immobilité. Dans l’ombre d’une ruelle, quelque chose avait bougé. Un bruit brisa le silence. Comme un froissement de tissu sur la pierre. Alexis dégaina son épée d’un mouvement sec, le métal fendit l’air. Sélène leva la main pour l’arrêter une nouvelle fois et dit : - Attends. Ce n’est pas encore un ennemi. Ils fixèrent l’ombre au fond de la ruelle. Une silhouette se dessina, lente et vacillante, comme un ivrogne titubant. À mesure qu’elle approchait, la sorcière comprit que ce n’était pas un homme, mais une dépouille dressée, maintenue debout par une force qui n’appartenait pas au monde des vivants. Ses yeux vides fixaient un horizon invisible, et ses lèvres murmuraient des mots sans son. Alexis recula d’un pas, regardant cela avec surprise et il dit : - Ce n’est pas possible… Sélène ouvrait la bouche et répondait, d’une voix brisée : - Ce sont les habitants. Leurs âmes n’ont pas quitté cette ville. Elles s’accrochent à leurs corps, ou ce qu’il en reste. La silhouette passa devant eux sans les voir, avançant comme un somnambule. D’autres suivirent, sortant des bâtisses éventrées, surgissant des ombres. Une procession de morts qui ne savait pas qu’ils l’étaient. Certains tenaient encore des objets; une femme serrait contre elle une corbeille vide, un vieillard s’appuyait sur une canne brisée, un enfant traînait une poupée déchirée. Alexis blêmit, resserrant son étreinte sur la garde de son épée, s’approchant un peu de Sélène et avec compréhension, il dit : - Ils vivent encore leur dernier instant. Prisonniers d’une éternelle répétition. Sélène sentit leur douleur l’envahir, une marée de cris étouffés dans son esprit. Sa gorge se serra, comme si l’air ne pouvait plus passer. Elle posa une main sur sa médaille pour ne pas vaciller. La mâchoire légèrement serré pour contenir la douleur qu’elle ressentait et dit : - Ce n’est pas une vie. Ce n’est même pas une mort. C’est un supplice. Soudain, un des êtres tourna la tête vers elle. Ses yeux morts observants ceux de la sorcière. Le flot des autres s’interrompit comme sous un ordre muet. Tous s’arrêtèrent, pivotant lentement vers elle. Leurs lèvres se mirent à bouger à l’unisson; alors qu'Alexis se plaça aussitôt devant elle, lame levée et demandait : - Qu’est-ce qu’ils disent ? La sorcière sentit un frisson glacé la parcourir. Les mots, d’abord inaudibles, se mirent à résonner dans son esprit comme une clameur unique : - Rejoins-nous…libère-nous…ou meurs avec nous… Un silence brutal suivit. Les silhouettes se figèrent, puis reprirent leur marche mécanique, comme si rien ne s’était produit. Alexis se tourna vers Sélène, inquiet et demandait : - Ils t’ont parlé, pas vrai ? Elle hocha de la tête, pâle, les lèvres serrées, elle dit : - Oui et je crois…que la ville sait que je suis arrivée. Ils reprirent leur route, suffoquant par la présence spectrale qui emplissait chaque ruelle. Les silhouettes errantes allaient et venaient sans logique, parfois s’arrêtant brusquement pour tourner leur visage vide vers eux, donnant l’impression qu’à tout instant, la masse entière pouvait se retourner et se jeter sur eux. Sélène gardait ses yeux fixés sur les pavés, pour ne pas se perdre dans ces regards morts. Chaque souffle qu’elle prenait semblait aspiré par la ville elle-même, comme si les murs s’étaient faits poumons avides. Peu à peu, les ruelles s’élargirent, débouchant sur une avenue bordée de colonnes brisées et de statues mutilées. Au loin, dans un brouillard rougeâtre, se dressait la silhouette massive du palais. Ses tours ébréchées perçaient le ciel couvert, et de large fissures couraient sur ses murailles, d’où s’échappaient des traînées de lumière noire qui palpitaient comme des veines. Alexis s’arrêta net et dit : - C’est ici que tout s’est brisé. Je le sens jusque dans mes os. Sélène hocha lentement la tête, sa peau frissonnait, comme si une main invisible effleurait son esprit. Elle entendait des chuchotements plus clairs maintenant; des pleurs d’enfants. Toutes les voix de la fin, prisonnières entre ces murs. Alors qu’ils s’approchaient du palais, l’air devint plus pénible à respirer, saturé d’une odeur métallique, presque celle du sang. Le sol se couvrit de traces sombres incrustées dans la pierre; pas seulement des tâches, mais des silhouettes entièrement imprimées, comme si des corps avaient été brûlés vifs y avait laissé leurs empreintes. Alexis ralentit, sa main crispée sur son épée et dit : - Ce n’est plus seulement de la mort. C’est…quelque chose d’autre. Sélène ferma les yeux une seconde. Une vision la saisit : Elle vit le palais tel qu’il avait été, éclatant de lumière, les salles emplies de fastes et de rires. Puis, en un éclair, tout bascula. Les murs hurlèrent, les corps se figèrent dans une convulsion atroce, et une ombre noire s’abattit du ciel, engloutissant chaque souffle de vie. Elle chancela, rattrapée de justesse par Alexis et il dit : - Tu as vu quelque chose ? Elle déglutit, encore tremblante et répondait : - Oui. Ce palais est le cœur de la malédiction. C’est là, qu’elle a pris réellement racine, la ruelle n’était que la suite. Ils échangèrent un regard lourd de silence. Derrière eux, la procession des habitants morts s’était arrêtée. Tous, d’un même mouvement s’était figé sur l’avenue, les yeux tournés vers le palais. Comme s’ils attendaient. Comme s’ils savaient que le centre de leur damnation s’apprêtait à s’ouvrir. Alexis inspirait profondément, puis murmura : - Alors c’est là que l’horreur nous attend. Et dans le grondement lointain qui émanait du palais, il sembla à la sorcière entendre un rire étouffé, roulant comme un écho venu d’un gouffre sans fin. La montée vers le palais était éprouvante, comme si chaque marche arrachait un fragment de leur volonté. Les escaliers de marbre noir, fendues et couvertes de poussière, semblaient infinies. Plus ils s’approchaient, plus l’air vibrait, saturé d’une énergie malade qui leur comprimait la poitrine. Arrivés devant les portes colossales, ils s’arrêtèrent. Hautes de plusieurs mètres, forgées dans un métal terni, elles étaient gravées de visage figé dans une douleur éternelle, des bouches ouvertes en cris silencieux. Leurs orbites semblaient suivre les intrus, prêtes à s’animer. La main, toujours sur son épée, Alexis dit : - Je crois bien, qu’elles ne s’ouvriront pas sans un prix. À cet instant, les visages sculptés se mirent à se tordre, comme si la pierre reprenait vie. De leurs bouches, un souffle réfrigérant s’échappa, formant une brume épaisse devant les deux voyageurs. La brume se condensa et une silhouette s’en détacha. Un géant à la peau d’ombre, ses yeux deux braises blanches, ses mains griffues traînant jusqu’au sol. Sa voix résonna dans leurs esprits, vibrante et oppressante : - Nul ne franchit ce seuil sans affronter le poids de sa propre perte. Offrez un souvenir…ou restez à jamais dehors. La sorcière sentit sa médaille se réchauffer sur sa peau. L’entité voulait plus que de simple mots; elle exigeait une offrande intime, un éclat d’âme. Alexis serra les poings, ses traits durcit, et dit : - C’est un piège. Si nous donnons ce qu’ils demandent, nous en sortirons brisés. Le géant de brume ricana, son souffle d’un froid hivernal, faisant vaciller les flammes de leurs lanternes; alors qu’il dit : - Un cœur trop-plein ne survivra pas au palais. Laissez ici ce qui vous rattache, ou périssez dedans. Sélène sentit ses jambes trembler. Les souvenirs de son enfance lui brûlaient l’esprit : la peur dans les yeux de ses parents, l’isolement, le froid des nuits passées seule et son dernier moment dans le village de son enfance. Mais aussi, plus récemment, les paroles d'Alexis. Sa présence, sa main sur son épaule. Pour une fois, elle avait quelque chose qu’elle craignait de perdre. La jeune femme leva les yeux vers le gardien d’ombre et demanda, avec un air de défi : - Et si je refuse ? Le géant approcha son visage informe, si près que son souffle de cendre glaça sa peau et il dit : - Alors le palais t’avalera entière, et il ne restera de toi qu’un nom effacé et oublier. Un silence pesant tomba. Alexis posa une main sur son épaule, sans détourner les yeux du gardien et dit : - Tu n’as rien à donner. Pas cette fois. Si sacrifice il y a, ce sera le mien. Le gardien d’ombre se dressait, immobile, mais son souffle résonnait comme une marée noire. - Offrez un souvenir ou vos os se mêleront aux murs. Alexis se redressa, la mâchoire serrée et déclara : - Je donnerai. Sélène se retourna vers lui, les yeux agrandissent. Stupéfaite qu’il était prêt à sacrifier l’un de ses souvenirs. C’était tout ce qu’il lui restait de sa vie d’avant, il avait tout perdu, alors qu’elle, elle avait l’habitude de ne rien avoir pour elle. La sorcière dit d’un ton catégorique : - Non ! Tu as déjà assez perdu ! Ton fardeau est plus lourd que le mien. Il secoua la tête et dit : - Justement. Si je laisse un fragment derrière moi, il ne fera qu’alléger mes chaînes. Toi, tu dois rester entière. Tu portes déjà plus que moi. Alexis tourna son regard vers Sélène, levant sa main pour la poser sur la joue de la sorcière. Observant un instant ces yeux que tous fuyaient normalement, mais pas lui. Il retirait sa main, la laissant retomber le long de son corps et se retourna vers le gardien. Le géant s’avança, une main d’ombre, paume ouverte, comme une coupe dans laquelle viendrait s’écouler la mémoire offerte. Alexis inspira profondément. Son regard, un instant s’adoucit et dit : - Je lui donne…le visage de ma fille. La sorcière sentit un serrement terrible dans sa poitrine. Les larmes au précipice de ses yeux, elle dit : - Alexis, tu ne peux pas ! C’est tout ce qu’il te reste d’elle ! - Justement. Si je la garde, je ne pourrai jamais avancer. Elle restera toujours devant moi, comme une ombre plus considérable que mon épée. Et toi, tu m’as rappelé que je n’étais pas seul. Alors laisse-moi faire. Il ferma les yeux, et une lumière pâle jaillit de son front, une flamme fragile qui se détacha de lui et se posa dans la paume du gardien. Un éclat chaud, jaune orangé, comme le rire d’une enfant. La brume s’emplit un instant d’un parfum de fleurs printanières, puis tout disparut. Alexis vacilla et la jeune femme qui l’accompagnait le rattrapa par le bras, avant qu’il ne tombe. Puis, il ouvrit les yeux, mais quelque chose avait changé : son regard était vide d’une absence. Regardant sa compagne de voyage, il murmurait : - Je sais que j’avais une fille mais…je ne me souviens plus de son visage, il est devenu difforme et les contours ne sont pas clairs. Un silence tomba. La sorcière sentit ses yeux se brouiller de larmes et elle dit, la voix brisée par l’émotion : - Tu as sacrifié ce qu’il y avait de plus précieux… Il esquissa un sourire amer et rétorquait : - Non. Ce qu’il y avait de plus douloureux. Maintenant, je peux continuer sans ce poids. Et puis, j’ai gagnée quelque chose. Il n’en dit pas plus, laissant sa phrase en suspens, alors que le gardien d’ombre se recula, son corps se fissurant comme une statue de cendre. Sa voix résonna une dernière fois : - Le seuil est ouvert. Mais souvenez-vous…ce qui est donné ne revient jamais. Les portes du palais s’ouvrirent lentement, exhalant un souffle fétide qui sentait la terre brûlée et la chair en décomposition. L’obscurité derrière elles n’était pas simple ténèbres; elle avait une profondeur, une densité, comme si chaque pas en avant les mènerait au cœur d’un gouffre vivant. Alexis serra à nouveau son épée, alors que la sorcière posa une main tremblante sur la médaille qu’elle avait reprise en main. Et ensemble, ils franchirent le seuil.
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