Ils ne trouvèrent pas le sommeil cette nuit-là. Le feu s’était éteint de lui-même, étouffé par l’humidité. La brume formait un voile épais qui leur collait à la peau, comme si elle voulait les absorber. Assis côte à côte, ils demeuraient silencieux, les yeux perdus dans l’obscurité. Les murmures des morts, lointains, flottaient encore dans leurs oreilles. Alexis rompit enfin le silence, la voix basse, presque rauque :
- Tu me surprends. Mes rêves n’étaient pas clairs sur toi. À ton âge, tu parles avec une sagesse que beaucoup de vieux moines n’ont jamais atteinte. Et tu avances parmi tout ça, les ombres, les visions, sans même te briser.
Sélène tourna la tête vers lui, intriguée par le ton de l’homme. Il fixait le sol, les traits marqués par la fatigue et quelque chose de plus profond. Un sentiment, qu’elle avait déjà vu dans le regard des autres, mais qui ne lui avait jamais été adressé. L’homme continua en disant :
- Quand je te regarde, je revois ma fille. Elle aurait ton âge, mais elle est partie trop tôt, lorsqu’elle était enfant. Elle avait cette même flamme dans les yeux…une lumière qui voulait défier le monde. Mais le monde ne l’a pas laissé vivre.
Il s’interrompit, et ses doigts serrèrent la garde de son épée avec une force presque douloureuse. La voix chargée d’émotion, il poursuivait en disant :
- Te voir lutter ainsi…c’est comme la voir une dernière fois. Comme si elle marchait encore à mes côtés.
La sorcière sentit son cœur se contracter dans sa poitrine. Les mots coincés dans sa gorge, mais son regard se fit plus doux, plus humains que jamais. D’une voix tout aussi sereine et douce, elle dit :
- Alexis…je ne suis pas ta fille…mais si tu as besoin d’elle pour avancer, alors je marcherai comme si j’étais son écho.
Il leva enfin les yeux vers elle. Dans ce regard, il n’y avait ni illusion, ni substitution, seulement une reconnaissance silencieuse. Il hocha de la tête et la remercia. Le silence revint, mais cette fois, il n’était pas froid. Il était plein de douleur partagée, de blessures ouvertes qui se répondaient. Les lèvres de la sorcière tremblaient légèrement, mais elle osa ajouter :
- J’ai eu des parents, moi aussi. Mais jamais…jamais leurs yeux n’ont brillé de cette flamme que je perçois dans tes yeux, quand eux me regardaient. Ils me voyaient, oui…mais toujours avec cette crainte. Comme si j’étais un fardeau ou une malédiction qu’ils ne pouvaient ni aimer, ni fuir.
Elle marqua une pause, la voix rauque, puis repris :
- Ils me nourrissaient, me logeaient…mais jamais je n’ai senti qu’ils se souciaient vraiment de moi. J’ai appris seule à marcher parmi les morts, à apprivoiser leur présence, à comprendre ce que je voyais. Depuis mon plus jeune âge, tout reposait sur moi. Personne ne m’a jamais tendu la main. Seule ma sœur était là, mais son fil s’est brisé.
Alexis tourna vers elle un regard, assombri par la douleur. Sélène soutint ses yeux, sans détours et ajoutait :
- Alors tes mots…ce que tu m’as dit de ta fille…c’est la première fois qu’on me compare à quelqu’un qui a été aimé.
Un autre silence s’installa, mais il n’était plus froid, il vibrait d’une proximité délicate; comme une corde tendue qui résonne encore après qu’on l’a effleurée. Alexis inclina légèrement la tête et dit :
- Alors…peut-être que ce voyage n’est pas qu’une lutte contre la mort. Peut-être qu’il est aussi un chemin pour nous, pour réparer ce qu’on nous a arraché.
La jeune femme ne répondit pas, mais sentit que son fardeau n’était plus entièrement le sien. La solitude qu’elle avait jadis ressentie ne commençait à ressembler plus à un affreux souvenir. Dix-neuf jours s’étaient écoulés depuis le début de son voyage, depuis qu’elle avait quitté ce village, où elle avait grandi. Lorsque la Mort lui avait dit de partir, elle avait hésité avant de réaliser, qu’où qu’elle aille, elle était toujours seule. Ce dernier l’avait finalement conduit à un vivant, au lieu d’une âme errante. À leur rencontre, elle avait une fois de plus hésiter; ignorant si elle pouvait faire confiance à un inconnu qui disait la voir dans ses rêves. Elle avait fini par le laisser se joindre à elle, parlant sans filtre pour voir s’il fuirait comme tous les autres qui l’avaient approché un jour. Il était resté et il contrôlait sa peur, désirant rester maître de lui-même.
Il avait finalement été un atout; un protecteur, il avait veillé sur son sommeil agité par les souvenirs des morts ainsi que des images de la vision que la Mort, lui-même lui avait donné. Il était prêt à se mettre entre elle et les corps sans vie, la protégeant, malgré qu’elle y parvînt toute seule. Un sentiment inconnu avait grandi en elle, se sentant pour une fois vu pour la jeune femme qu’elle était et non l’enfant maudite que les gens jugeaient du regard. Elle se disait que c’était peut-être ainsi qu’une femme se sentait avec un parent aimant. Elle était étrangère à tout ceci, mais l’idée même, la faisait rêver. Peut-être voyait-il la fille qu’il avait perdue en elle; mais elle, elle voyait le parent qu’elle avait toujours désiré. Toute sa vie, elle avait jalousé les autres enfants, qui avait des parents aimants, qui les étreignaient de leur amour. Aujourd’hui, elle avait un homme dans sa vie, non, qui ne l’étreignait pas physiquement; mais qui semblait porter dans sa main son cœur.
La sorcière frissonna, alors qu’elle sentait à travers la brume, la ville maudite. Au loin, derrière la brume, une lueur rougeâtre montait dans le ciel, comme un incendie invisible. La ville maudite l’interpellait encore une fois.
Un total de deux semaines s’était écoulés depuis qu’ils avaient commencé leurs marches vers la ville maudite, ensemble. La route se rétrécit au fil des jours, jusqu’à devenir un sentier bordé d’arbres desséchés. Le silence, lourd comme une chape de plomb, écrasait chaque pas. Ni oiseau, ni souffle de vent; le monde semblait retenir son souffle à mesure qu’ils approchaient. Puis, la brume s’écarta, révélant leur destination. Les murailles se dressaient devant eux, noircies et fendues, comme si le temps les avaient rongées en une seule nuit. Les lourdes portes de bois, autrefois sculptées de motifs protecteurs, étaient closes…mais parcourues de fissures rouges, palpitantes comme des veines vivantes. À travers ces failles suintait une lueur écarlate, malsaine, qui battait au rythme d’un cœur monstrueux. Alexis s’immobilisa, la main sur la garde de son épée et il dit avec stupéfaction :
- Par les dieux…ce n’est pas une ville, c’est un tombeau qui respire.
Sélène ne répondit pas. Les morts l’entouraient, muets, tournés vers les murailles, comme attirés par un appel qu’elle seule comprenait. Elle serra la médaille fendue, et son souffle se fit plus court. D’une voix stable, elle dit :
- Nous y sommes. Le seuil. Là où la vie et la mort se confondent.
Un craquement sec retentit. L’une des portes frémit, sans s’ouvrir, comme si elle avait senti leur présence. Alexis jeta un regard à sa compagne de route et demandait, incertain :
- Tu es certaine que nous devons entrer ?
Elle le fixa, le visage grave, ses yeux brillants d’une flamme sombre et elle dit :
- Si nous restons dehors, le mal se répandra au-delà des murs. Si nous entrons…peut-être avons-nous une chance.
Le silence pesa, puis Alexis inclina la tête, résolu, il dit :
- Alors franchissons ces portes et affrontons ce qui nous attend.
Ils s’approchèrent ensemble. Et à mesure que leurs pas résonnaient sur les pierres, les fissures rougeoyantes s’élargissaient, comme si la ville elle-même s’apprêtait à les avaler. À quelques pas de la porte, l’air se fit plus dense, presque liquide. Chaque inspiration devenait un effort, chaque geste une lutte contre une force invisible. Alexis grimaça, avançant avec difficulté et il dit :
- C’est comme marcher dans une mare de sang coagulé.
La sorcière s’arrêta net. Le cercle des morts qui l’accompagnait recula d’un même mouvement, effrayé. Devant les portes, la brume s’épaissit et prit forme. Une silhouette se dessina. D’abord floue, elle s’affina peu à peu jusqu’à ressembler…à une femme. Ses traits étaient mouvants, comme sculptés dans la cendre et la fumée, mais ses yeux brillaient d’une clarté insoutenable. La sorcière sentit ses entrailles se tordent. C’était elle. Ou plutôt, son reflet. Un double, jeune et pâle, vêtue d’ombres, tenant une médaille intact dans sa main spectrale. Elle parla d’une voix sifflante, semblable à mille chuchotements superposés :
- Pour entrer ici, tu dois offrir ce que tu es. Ta douleur. Tes secrets. Ton lien fragile avec le monde des vivants. Rien ne franchit ces portes sans se délester.
Alexis dégaina son épée, prêt à frapper, mais Sélène l’arrêta d’un geste ferme et dit :
- Non. Ce n’est pas une ennemie, c’est une épreuve.
Son reflet la fixa, implacable et dit fatidiquement :
- Abandonne ton fardeau, ou demeure hors des murs. Si tu franchis le seuil sans me vaincre, c’est toi qui seras brisée.
Sélène recula d’un pas. Son souffle se serra dans sa poitrine. Jamais elle n’avait affronté une ombre aussi intime, un miroir de ses failles. Alexis posa une main sur son épaule, son regard dur et dit :
- Si tu ne peux pas…nous trouverons un autre chemin.
Elle le fixa, ses yeux brillants d’un éclat fiévreux et elle rétorquait :
- Non. Si je recule maintenant, je ne serai plus qu’un poids. Et c’est moi qu’elle veut éprouver.
Face à son double, elle sentit le poids de sa propre solitude, de sa vie de rejet et de crainte. Tout ce qu’elle avait refoulé prenait chair devant elle, prêt à la dévorer. La brume se referma autour d’elle, l’isolant du monde. Le souffle d’Alexis disparut, les murmures des morts s’éteignirent. Elle n’était plus qu’avec son reflet. La silhouette spectrale avança, ses yeux blancs plantés dans ses yeux noirs. Son reflet dit alors :
- Tu dis porter la mort sans faillir. Mais au fond, tu n’es qu’une enfant abandonnée. Une enfant effrayée que personne n’a jamais désirée.
Le cœur de la sorcière s’alourdit douloureusement et dit :
- Je sais qui je suis.
La voix vibrante comme mille voix superposées rétorquait :
- Non ! Tu n’es que la peur de tes parents. Leurs regards t’ont condamnée avant même que tu puisses respirer librement. Tu n’as jamais connu un geste de tendresse, jamais senti une main se tendre sans trembler. Tout ce que tu as appris, tu l’as arraché seule, dans le froid et le silence.
Les mots s’infiltraient en elle comme du poison. Elle recula, ébranlée. Les images se bousculèrent; sa mère détournant les yeux lorsqu’elle passait, son père qui la regardait de haut en reculant, chaque fois que les morts se pressaient autour d’elle. Les chuchotements dans le village : malédiction, étrangeté, chose née du néant. Son double s’approcha encore, tendant la médaille intacte, symbole de ce qu’elle n’aurait jamais; la complétude, l’acceptation. L’écho se fit plus forte, disant :
- Entre dans la ville en te délestant de ton masque. Avoue que tu n’as jamais été aimée. Que tu n’as jamais été voulue. Et alors…tu pourras passer.
Sélène sentit ses jambes céder, sous son poids. Ses doigts tremblaient autour de la médaille fendue qui reposait dans sa paume de main. Un instant, elle pensa la lâcher. Laisser son reflet gagner, et avouer qu’elle n’était qu’un vide ambulant, comme ces corps sans vie, qui frôlait la terre. Mais une voix résonna dans sa mémoire; grave, rauque : Te voir lutter, c’est comme la voir encore une fois. Comme si elle marchait à mes côtés.
Alexis.
Elle redressa la tête, le souffle bloqué dans sa gorge. Malgré tout, elle dit d’une voix ferme et forte :
- Tu as raison. Je n’ai jamais eu l’amour de mes parents. J’ai grandi dans la crainte et le rejet. J’ai appris à marcher seule, à souffrir seule.
Ses yeux se remplirent de larmes, mais sa voix se fit tranchante et assurée, alors qu’elle dit :
- Mais aujourd’hui, je ne suis plus seule. Quelqu’un marche avec moi. Quelqu’un me voit autrement que comme une malédiction. Et si je dois franchir ce seuil, ce sera avec cette force-là !
Le reflet s’arrêta, vacilla. Son corps de brume se fissura, comme si les mots de la jeune femme avaient frappé plus fort qu’une lame. Les murmures se changèrent en cris étouffés, puis s’éteignirent. La brume éclata en une pluie d’étincelles sombres. La sorcière, haletante, se retrouva à genoux devant les portes de la ville; Alexis à ses côtés, inquiet. Il lui murmurait :
- Tu as disparu. J’ai cru que tu n’allais jamais revenir.
Elle leva vers lui un regard encore chargé de l’épreuve et dit :
- J’ai affronté ce que je suis…et je n’ai pas cédé, comme toi.
Alexis hocha la tête, fier, puis il dit d’une voix basse :
- Tu étais partie, pas seulement absente…je sentais que tu glissais ailleurs…et que je ne pouvais rien faire.
La sorcière détourna un instant son regard, comme honteuse d’avoir failli, puis elle dit :
- C’était une épreuve. Elle voulait me briser avec ma propre solitude.
Alexis hochait de la tête, son expression assombrie et dit :
- J’ai cru que je te perdrais. Et…je n’ai pas peur de mourir, mais l’idée de continuer ce chemin sans toi…ça m’a glacé.
Elle releva les yeux, frappé par la sincérité brute de sa voix. Dans ses traits marqués, elle ne vit ni pitié, ni faiblesse, seulement la franchise d’un homme qui avait trop enterré pour encore mentir. Hésitante, elle soufflait simplement le prénom de son compagnon de route. Ce dernier serrait légèrement son épaule avant de retirer sa main, comme s’il craignait d’avoir dit trop. Le regard fixé vers l’avant, il reprit la parole et dit :
- Tu m’as prouvé que tu pouvais affronter ce que beaucoup fuiraient. Tu es plus forte que tu ne le crois. Mais n’oublie pas…je marche avec toi. Tant que je respire, tu ne porteras plus ce fardeau seule.
Un silence vibrant s’installa entre eux. Elle ne trouva pas les mots pour répondre, mais son cœur battait plus vite. Pour la première fois, elle se sentait réellement vue, non comme une étrangeté, mais comme une égale, une compagne de route. Les portes tremblèrent à nouveau. Leur fissurent ardente s’élargirent, jusqu’à laisser s’échapper un souffle chaud et putride. La ville les appelait, impatiente. La sorcière serra à nouveau la médaille, comme pour s’assurer qu’elle était encore là. Quant à Alexis, l’épée à la main, jeta un dernier regard vers elle et lui demanda :
- Prête ?
Elle inspira profondément, et son murmure vibra comme une promesse :
- Plus que jamais.
Et dans un grondement sourd, les portes de la ville maudite s’ouvrirent devant eux.