L'étranger au manteau usé

2270 Words
L’aube se leva sur la clairière, brumeuse et pâle. La sorcière, épuisée, s’était assoupie entre les hautes herbes. Elle se réveilla en sursaut, lorsqu’un craquement de pas brisa le silence. Elle se redressa, les sens tendus. Aucun souffle glacé, aucun murmure ne l’accompagnait, ce n’était donc pas un mort. C’était un vivant; un homme sortit de la brume. Grands, les traits marqués par la fatigue, un manteau usé retombant jusqu’à ses bottes couvertes de poussière. Ses cheveux bruns pendaient sur son front, et dans ses yeux brillait une lueur bleue, vive, qui tranchait avec son visage fermé. Il portait à la ceinture une épée dont le fourreau avait vu mille routes. Quand il l’aperçut, il s’arrêta net. D’une voix basse, mais ferme, il dit : - Toi ! Je t’ai vue ! La sorcière fronça les sourcils, méfiante et demandait : - Où ça ? Il la fixa longuement, détaillant les traits physique de la jeune femme, puis répondait : - Dans mes rêves. Sélène sentit son cœur manquer un battement. Depuis toujours, les vivants la fuyaient. Personne ne la reconnaissait autrement que comme une malédiction. Mais cet homme parlait comme s’il savait déjà qui, elle était. L’homme reprit d’une voix tout aussi sérieuse : - Tu es celle qui marche avec les morts. Celle que la frontière n’arrête pas. Elle recula d’un pas, prête à fuir et elle dit, avec un air de défi : - Et si c’était vrai ? Tu ferais quoi ? Il soutint son regard sans faiblir et répondait : - Alors c’est toi que je cherchais. Le silence lourd tomba. Les morts, invisible, s’étaient rapprochés, intrigués par cet étranger qui n’avait pas peur. La sorcière, méfiante, sentit qu’elle se tenait au bord d’un choix; fuir comme elle l’avait toujours fait…ou bien écouter. L’adolescente resta figée, les poings crispés contre ses genoux. Trop de fois, on l’avait approchée pour la rejeter ensuite, trop de fois, elle avait lu la peur dans les yeux des autres. Mais dans ceux de cet homme, il n’y avait pas de crainte. Seulement une impression de certitude grave, avec une once de soupçon, elle lui demanda : - Pourquoi me chercher ? L’homme s’avança d’un pas, sans geste brusque vers elle et dit : - Parce que j’ai vu ce qui vient. Des villages entiers disparaissent. Les morts ne reposent plus. Le monde se fissure…et toi, tu étais là, dans mes songes, au seuil de ces ruines. Un frisson parcourut la jeune sorcière. La Mort lui avait murmuré une mission, mais jamais, elle n’avait imaginé qu’un autre vivant puisse en être le témoin. Se redressant, la sorcière lui dit : - Tes rêves ne te mentent pas. Les morts se rassemblent…et je dois comprendre pourquoi. Un éclat de soulagement passa dans les yeux de l’homme, qui dit : - Alors nos routes sont les mêmes. Elle le détailla en silence. Tout en lui respirait l’usure : son manteau déchiré, ses bottes fendues, la cicatrice qui barrait sa joue. C’était un homme qui avait trop vu, trop perdu. Pourtant, malgré la fatigue, il tenait encore debout. Curieuse, la jeune femme demandait : - Quel est ton nom ? Il hésita, comme si dire ce mot lui coûtait, mais dit tout de même : - Alexis. Elle goûta ce nom dans son esprit. Alexis. Court, dur et solide. Elle lui posait à nouveau une question, pour être certaine, elle lui demandait : - Et tu n’as pas peur de moi Alexis ? Il eut un sourire amer et répondait : - J’ai enterré tous ceux que j’aimais. La peur ne me sert plus à rien. Les mots de l’homme la frappèrent au cœur, comme un écho douloureux. Elle comprit qu’il n’était pas un étranger complet : lui aussi vivait avec les morts, mais pas de la même manière. Lui, les avait perdus, elle, elle les portait. Le silence s’installa. Entre eux, les ombres des défunts se tenaient immobiles, comme si elles attendaient, elle aussi, la réponse. Enfin la sorcière hocha de la tête et dit : - Alors marche avec moi. Alexis s’inclina légèrement, comme devant une vérité déjà acceptée et dit : - Jusqu’au bout. La jeune femme observa Alexis longuement, pesant le poids de ses mots. Il n’avait pas peur, mais ce n’était pas par ignorance; c’était l’assurance dure de celui qui n’avait rien à perdre, car il avait déjà tout perdu. Et cela le rendait dangereux, certes, mais surtout fiable. Le regard de ses yeux sombres, elle dit : - Tu dis vouloir marcher avec moi. Alors sache que ce chemin n’est pas une route de gloire. C’est une descente vers ce que les vivants refusent de voir. Alexis hocha de la tête, impassible et dit : - Descendre, je sais faire. J’ai survécu aux guerres, aux famines, aux bûchers. Mais cette fois…je refuse d’être simple spectateur. Si le monde s’effondre, je préfère tomber en combattant. Il posa une main sur le pommeau de son épée. Le geste n’avait rien de menaçant, c’était un serment silencieux. Un frisson parcouru la jeune sorcière. Depuis toujours, elle avait porté le fardeau seule. Jamais un vivant n’avait offert de partager son chemin, pas sans haine, pas sans crainte; même sa mère lui avait tourné le dos. Alexis, lui, ne cherchait pas à la sauver, ni à la juger. Il venait pour se battre à ses côtés. Le corps plus droit, la tête haute, elle rétorquait : - Très bien. Alors, nous serons deux à défier l’ombre. Les morts autour d’eux semblèrent se rapprocher. Certains avaient encore leurs visages, d’autres n’étaient plus que des silhouettes vaporeuses. Alexis ne les voyait pas, mais il sentit le froid. Son regard s’assombrit et il serra les dents, disant : - Ils sont là, n’est-ce pas ? Elle inclina doucement la tête et dit : - Toujours. - Alors montre-moi la voie. Et si je dois marcher dans ton ombre, qu’il en soit ainsi. La sorcière détourna les yeux vers la forêt, où la brume s’épaississait. Le désordre s’annonçait déjà, même ici. Elle inspira profondément. Pour la première fois, elle n’était plus seule. Ils quittèrent la clairière côte à côte, leurs pas lourds, mais décidés. L’une guidée par les murmures des morts, l’autre armé de fer et d’une volonté implacable. Deux êtres que tout opposait, unis par une même mission : comprendre ce qui brisait le cycle et y mettre fin. La forêt les engloutit, silencieuse, saturée de brume. Leurs pas s’enfonçaient dans l’humus détrempé, brisant par moment le calme oppressant. La sorcière avançait sans se retourner, habituée à la solitude, mais elle sentait la présence d’Alexis derrière elle. Pas envahissante, pas lourde, juste…là. Comme un fil ténu qui la retenait de basculer entièrement dans le monde des morts. Au bout d’un long moment, l’homme brisa le silence, disant : - Tu marches vite, sorcière. Elle haussa les épaules et répondait : - Les morts n’attendent pas. Il esquissa un rictus et dit : - Et les vivants, eux, ont besoin de souffler. Elle s’arrêta, surprise par sa franchise. Personne n’avait jamais osé lui répondre ainsi. Trop effrayé de ce qu’elle pourrait faire. Elle tourna la tête vers lui, ses traits durs, mais dans ses yeux brillait une étincelle presque amusée et murmura : - Tu n’as vraiment pas peur. Sans aucune hésitation, il lui dit : - Si, mais je ne la laisse pas décider à ma place. Ses mots résonnèrent en elle comme une gifle douce. Elle qui vivait écrasée sous la fatalité, n’avait jamais envisagé la peur autrement que comme une sentence. Alexis, lui, en faisait une compagne docile, rien de plus. Tous les deux reprirent leur marche en silence et c’est au bout d’un autre bon moment, qu’il reprit en demandant : - Quand as-tu su…ce que tu étais ? Elle hésita à son tour. Parler de cela lui coûtait, mais il avait gagné une parcelle de sa confiance. Elle laissa un soupir franchir ses lèvres, puis lui répondait : - Je n’ai jamais eu à le découvrir. La Mort m’a toujours accompagné. Quand les autres enfants jouaient, moi je voyais les ombres de leurs grands-parents derrière eux…et parfois, je savais que leur dernier jour était proche. Alexis fronça les sourcils et demandait : - Tu étais seule ? Un rire amer lui échappa avant de rétorquer : - Qui voudrait d’une enfant qui annonce la fin de tout ? Ma mère m’a tourné le dos et mon père est mort avec la même crainte dans le regard. Il ne répondit pas tout de suite. Puis d’une voix grave, il dit : - Moi, j’aurais voulu. Ces mots la figèrent. Personne ne lui avait jamais dit cela. Elle détourna vite les yeux, comme pour cacher l’émotion qui montait. Elle n’avait pas l’habitude de se sentir si vulnérable face à un vivant. Ils se connaissaient à peine et pourtant, il savait déjà qu’il aurait voulu d’elle, tout au long de sa vie. Cela la troublait grandement, incapable de cerner ce qui se bousculait en elle. Le silence retomba entre eux, mais il n’avait plus la même saveur. Ce n’était plus celui de deux inconnus forcés de marcher ensemble; c’était celui d’un pacte fragile, encore hésitant, mais réel. La brume s’épaississait, et déjà les murmures des morts devenaient plus pressants. Pourtant, pour la première fois, elle ne se sentait pas totalement écrasée sous leurs poids. Ils marchèrent encore, les paroles se raréfiant, remplacées par le souffle de leurs pas et la rumeur des branches. Le lien fragile qui les unissait tenait, tissé d’aveux maladroits et de silence lourds. Mais à mesure qu’ils progressaient, quelque chose changea. La forêt ne respirait plus de la même manière. Le vent s’était tu, les oiseaux avaient suivi ce silence; même le bruissement des insectes avait disparu, comme si la vie s’était retirée. Sélène ralentit, attentive aux alentours. Ses yeux noirs scrutaient les arbres aux troncs noueux. Elle connaissait ce silence; ce n’était pas la paix, c’était l’attente. Sans détourner le regard de la végétation, elle demandait à son compagnon dans un murmure : - Tu sens ? Alexis qui avait porté sa main à son épée, avant qu’elle ne dise cela, répondait en chuchotant : - Oui. Quelque chose nous regarde. Alors un murmure s’éleva autour d’eux. Pas celui des morts qu’elle connaissait, ces voix patientes, familières. Non. C’était une rumeur désaccordée, brisée, comme si des âmes égarées cherchaient à parler sans trouver de mots. Les morts qui l’accompagnaient reculèrent soudainement, s’éparpillant comme une volée d’oiseaux effrayés. Jamais ils ne l’avaient quitté ainsi. Un frisson la traversa jusqu’aux os et murmurait : - Ce n’est pas normale. Alexis s’avança, ses yeux brillant dans la brume et il dit : - Alors c’est ici que ça commence. Devant eux, à travers la blancheur du brouillard, quelque chose bougea. Une silhouette floue, vacillante, qui n’était ni tout à fait morte, ni vraiment vivante. Un être que le cycle n’avait pas accepté. La sorcière sentit son cœur se serrer. Le désordre avait trouvé une forme. Et désormais, il les avait trouvés. La brume s’épaississait, avalant les contours de la forêt. La silhouette restait là, immobile, tremblante, comme dessinée dans une encre qui refusait de sécher. Chaque fois qu'Alexis clignait des yeux, elle semblait se déformer; tantôt un corps d’homme, tantôt une masse informe, puis une carcasse vide. La sorcière sentit ses entrailles se nouer, sentant un froid glacial qui lui prit au corps. Ce n’était pas une âme errante. Pas une ombre de mort. C’était autre chose, quelque chose qu’elle ne reconnaissait pas complètement. Dans un murmure, elle dit : - Ça ne devrait pas exister. Un souffle glacé tel qu’elle avait rencontrée dans le village. Les murmures se firent plus pressants, stridents, comme un chœur brisé. Elle reconnut certains accents de voix; des fragments de prière, des cris d’agonie et des rires étouffés. Tous mêlés en une cacophonie insoutenable. Alexis posa sa main autour de la garde de son épée, prêt à dégainer et demanda : - Faut-il le combattre ? Sélène secoua la tête, les yeux rivés sur la silhouette et elle répondait : - Non…pas encore. Regarde. La créature ne bougeait pas. Ses contours tremblaient comme une flamme dans le vent, mais aucun pas ne brisait la distance. Elle ne cherchait pas à attaquer; elle semblait attendre. Puis, lentement, elle leva ce qui ressemblait à un visage. Il n’y avait ni yeux, ni bouche, seulement un vide béant, une absence qui aspirait la lumière. Et pourtant, la sorcière eut l’impression d’être regardée. Scrutée jusque dans ses os. Un vertige la saisit, et elle porta une main à sa poitrine. Sa propre respiration s’emballa. Dans ce vide, elle avait vu... un reflet. Son propre reflet. Son corps titubait vers l’arrière et Alexis la retint par le bras en disant : - Hé ! Reste avec moi. Elle cligna des yeux, arraché à cette vision. La silhouette trembla encore, puis se dissipa dans la brume, comme si elle n’avait jamais été là. Mais le silence qu’elle laissait derrière elle n’avait rien de naturel. Les morts familiers ne revinrent pas. La sorcière s’effondra à genoux, tremblantes et dit : - C’est pire que je le craignais. Le désordre ne détruit pas seulement, il dévore. Alexis s’agenouillait à ses côtés, posant une main ferme sur l’épaule de la sorcière et dit : - Alors, nous saurons la traquer. Sélène releva la tête vers lui; dans les traits de ce dernier, elle ne décernait aucune peur, seulement la certitude d’un guerrier qui avait déjà vu l’inimaginable. La jeune femme sentit que peut-être, ensemble, ils auraient une chance de comprendre et vaincre ce qui venait.
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