Le poids des flammes

2387 Words
Le matin se leva sur un village meurtri. La nuit avait été peuplée de cris, de pas lourds dans les ruelles, de silhouettes errantes qui frappaient aux portes sans jamais entrer. Quand le soleil revint, pâle et froid, il n’apporta aucun répit. La sorcière sortit de sa cabane, le souffle court. Elle sentit aussitôt les regards. Des hommes s’étaient réunis sur la place, armes en main. Fourche, hache, bâtons noueur. Le prête du village, le visage blême, se tenait au centre de l’assemblée. À ses côtés, le corps du jeune homme retrouvé à la rivière avait été recouvert d’un drap. Mais son ombre se tenait encore debout, juste derrière, fixant la sorcière avec ses yeux vides de vie. Une femme se séparait du groupe, pointant la jeune sorcière du doigt et d’une voix éraillée, elle dit : - C’est elle ! Depuis toujours, elle voit ce que nous ne devons pas voir. C’est elle qui garde les morts parmi nous ! Des murmures s’élevèrent, lourd comme un tonnerre. Des chuchotements la traitant de sorcière maudite, disant qu’elle devait payer. La jeune fille serra les poings. Elle voulait crier qu’elle n’avait rien appelé, que tout ce qui se produisait venait d’un désordre bien plus grand; mais les visages autour d’elle n’était pas prêts à écouter. Ils étaient effrayés, et la peur a toujours faim d’un coupable. Le prête leva la main, exigeant le silence et il dit : - Depuis des lunes, nous tolérons sa présence. Mais voyez ce que le village est devenu ! Les morts marchent, les enfants hurlent dans leur sommeil, les bêtes refusent de paître. L’ordre divin est brisé, et partout où elle passe, les ténèbres s’épaississent. Des voix crièrent : - Brûlons-là ! Qu’elle rejoigne ses morts ! Le regard de la sorcière se posait sur sa mère, elle qui était parmi les autres villageois. Celle-ci demeurait silencieuse, la tête basse, incapable de regarder son propre enfant. Le souffle de Sélène devint saccadé, le cœur déchiré de voir que sa propre mère ne prenait pas sa défense. Derrière eux, les morts s’amassaient, toujours plus nombreux, comme attirés par le tumulte de la matinée. Ils la fixaient, certains avec une pitié muette, d’autres avec une rage sans nom. Le monde des vivants et celui des morts se confondaient, et au milieu, elle se tenait seule. Soudain, un rire éclata. Sec, strident. Sélène se retourna, l’ombre du jeune homme mort riait. Mais ce rire n’avait plus rien d’humain. Les villageois, terrifiés, reculèrent, croyant voir un démon à l’œuvre. La Mort saisit ce moment, parla dans l’esprit de la jeune sorcière, claire et implacable : - Le temps des doutes est fini. Pars, ou ils te détruiront. Et si tu restes, le désordre dévorera jusqu’à ton âme. La sorcière resta immobile, le souffle pris dans sa gorge, face à la foule qui grondait. Elle n’arriva pas à bouger, d’où elle se tenait. Le prêtre s’avança, levant son crucifix vers elle, comme une arme et déclarait : - Nous devons purifier notre village ! Si nous laissons cette jeune sorcière maudite vivre parmi nous, les morts continueront de marcher, et nos âmes périront avec elles ! Un homme, qui était jadis venu la voir dans la nuit pour converser avec sa défunte épouse cria : - Elle parle aux ombres ! Une autre femme du village, le visage ravagé par la peur, criait : - Elle connaît nos fins avant qu’elles n’arrivent ! La sœur de cette dernière, d’une voix aussi forte demandait : - Si elle n’est pas à l’origine du mal, pourquoi le mal ne la quitte-t-il jamais ? Le chaos grandit, telle une houle de colère et de terreur. Sélène, les poings crispés, serra sa gorge pour contenir les mots qui brûlaient son œsophage. Si elle parlait, personne ne l’écouterait. Si elle se taisait, ils verraient dans son silence l’aveu de sa culpabilité. Alors, le prête la désigna du doigt et dit fermement : - Qu’on l’emmène. Qu’elle réponde de ses crimes par le feu ! Des hommes s’avancèrent, leurs bras noueux tendus vers elle. Mais au moment où ils la touchèrent, un souffle glacé parcourut la place. Les torches vacillèrent, certaines s’éteignirent. Et derrière la sorcière, les morts se mirent à avancer. Pas un ou deux, des dizaines. Le jeune homme de la rivière, la vieille femme alitée, des enfants partis trop tôt. Ils s’approchèrent en silence, se tenant droits, les yeux vides, fixés sur les vivants. La foule recula, prise de panique face aux morts. Des cris éclatèrent disant : - Ils sont avec elle ! Elle les commande ! Le prêtre leva son crucifix une fois de plus, bien haut, tremblant, mais obstiné et hurla : - Démon maudit ! Tu ne sauveras pas ta chair des flammes ! La sorcière sentit son cœur battre à tout rompre. Ce n’était plus une accusation, c’était une condamnation. Si elle restait-la, ils la tueraient et les morts, incapables de partir, se jetteraient sur eux dans un c*****e sans fin. Alors pour la première fois, elle parla d’une voix ferme, assez forte pour couvrir les cris des villageois, disant : - Je ne suis pas votre ennemie ! Mais si vous m’offrez aux flammes, alors les ténèbres vous engloutiront avec moi. Ses mots résonnèrent comme un glas. Le silence s’abattit, pesant, seulement troublé par le souffle glacé qui serpentait entre les corps. Et dans ce silence, la voix de la Mort revint, douce et impitoyable : - Le choix est fait. Pars maintenant. Avant qu’elle ne puisse bouger et suivre la Mort, le prêtre cria : - Saisissez-la ! Qu’elle brûle avant que les morts n’engloutissent nos âmes ! Une vague de cris s’éleva, et plusieurs villageois se jetèrent sur elle. La sorcière fut traînée par les bras, ses talons labourant la terre. On l’amena sur la place, là où s’élevaient déjà des fagots de pailles empilés contre un poteau. Ils avaient préparé le bûcher, avant même qu’elle ne sorte de chez elle. Depuis combien de temps l’attendaient-ils, en secret ? On lui lia les poignets, on passa une corde autour de sa taille. Elle tremblait, non pas de peur pour sa vie, mais pour ce qu’elle sentait derrière elle. Les morts s’amassaient encore, attirés par la haine des vivants. Ils étaient des dizaines, puis des centaines. Certains n’avaient plus de visage, d’autres n’étaient que des ombres aux yeux creux. Et tous fixaient le bûcher; certain avec une crainte, leur rappela leur propre mort, lorsque à leur époque, la chasse aux sorcières était beaucoup trop commune. Dans cette foule de mort, Sélène pouvait voir un groupe de femme, se tenant au milieu de ceux-ci, semblant habiller de vieilles capes noire. Elle ne pouvait voir que leurs lèvres, qui murmurait sans un bruit et elle ignorait, ce qu’elle disait; trop loin et trop bruyant pour saisir leurs paroles. Sélène avait été attachée contre le poteau et ne se débattait pas, à quoi cela, lui servirait-elle. Ils étaient certains qu’elle était l’auteur de ce désordre. Elle avait parlé et pourtant, cela ne les avait pas arrêtés. Elle le savait, cela ne changerait rien du sort; qu’ils lui réservaient, trop effrayé pour réfléchir, trop méfiant pour croire le moindre mot qui sortait de sa bouche. Le prête était auprès du bûcher, alors que les villageois s’étaient rassemblés autour de celui-ci. Il leva la torche et criait avec conviction : - Que le feu purifie ce mal ! Il abaissa la flamme vers les fagot. Mais avant que le feu ne prenne, une nouvelle bourrasque glaciale souffla à travers la place principale. Les torches s’éteignirent comme soufflés par une main invisible. Un hurlement monta, terrible, pas humain. Le sol vibra, et les morts avancèrent d’un seul pas, comme un seul corps. Les femmes cachées de leurs capes noires étaient aux devants, à présent. Les villageois crièrent et lâchèrent leurs armes. Certains s’enfuirent, d’autres tombèrent à genoux, priant à voix haute. Le prêtre, blême, recula d’un pas, son crucifix tremblant dans sa main. Alors que les liens qui retenaient la sorcière se rompirent d’eux-mêmes, comme rongés par le froid. Elle chancela, libre. Devant elle, les morts l’encerclaient désormais, formant un rempart entre elle et le village. Leurs murmures emplissaient l’air, une mélopée funèbres que seul son cœur pouvait comprendre. La voix de la mort résonna une fois de plus, clair et implacable : - Ce lieu n’est plus le tien. Va. Cherche la source du désordre. Ou il ne restera rien, ni pour eux, ni pour toi. Sélène jeta un dernier regard vers le village, cherchant le visage de sa mère parmi la foule qui la fixaient encore, mélanger de peur ainsi que de haine. Alors que son regard sombre se posait sur sa mère, qui se balançait, assise sur le sol, priant. Elle comprit qu’elle n’y aurait plus jamais sa place. Ses racines, ses souvenirs, tout venait de brûler avec se bûcher qui n’avait pas eu le temps de s’enflammer. Alors guidée par les ombres qui se dissipaient peu à peu dans la nuit, elle tourna le dos à son foyer et courra vers l’inconnu. La nuit l’avait engloutie, et avec elle, le dernier fil qui la liait au village. Ses pas résonnaient dans les bois humides, sur la terre gorgée de pluie. Le silence était lourd, interrompu seulement par le craquement des branches et le souffle du vent. Elle avançait, mais ses pensées restaient en arrière, accrochées aux flammes qui n’avaient pas brûlé. Elle revoyait les visages crispés par la haine, les mains levées contre elle, les yeux écarquillés de ceux qui avaient juré en secret, autrefois de la protéger. Leurs voix continuaient de l’assaillir, un tumulte de colère et de peur : Sorcière… Maudite… Qu'elle brûle. Elle se demanda si c’était là sa destinée depuis le premier jour, sans qu’elle ne le sache. N’était-elle qu’un funeste présage, condamnée à être pourchassé partout où elle irait ? Autour d’elle, les morts la suivaient encore, silencieux. Certains proches, d’autres à peine des ombres dans l’épaisseur de la nuit. Ils ne parlaient pas, mais leur présence la pressait, comme une couronne invisible posée sur sa tête. Était-elle leur reine, ou leur prison ? Elle ne savait plus. Ses mains tremblaient. Elle aurait voulu être une fille ordinaire, ne pas voir l’éclat vulnérable des vies, ne pas sentir la fin dans chaque souffle. Mais au fond d’elle, une autre vérité s’imposait, implacable : elle n’avait jamais eu le choix. La Mort l’avait choisie avant même qu’elle n’ouvre les yeux. Sélène s’arrêta au bord d’un ruisseau. L’eau claire reflétait son visage. De grands yeux sombres, cernés de fatigue, une peau pâle où le vent avait gravé ses marques. Ses cheveux aussi noirs que les abysses de ses prunelles, emmêlée comme son estomac qui se nouait. Elle se pencha, et un instant, elle crut voir autre chose dans son reflet. Une silhouette drapée d’ombre, aux yeux luisants comme deux braises éteintes. La Mort. Toujours là, toujours proche. Des larmes menaçaient de couler contre ses joues ivoire, elle murmura : - Pourquoi moi ? Le vent fit tressaillir les arbres, et la réponse résonna au creux de son esprit, calme, quoique glacé : - Parce que toi seule vois la vérité. Ses larmes coulèrent sans bruit, se mêlant à l’eau du ruisseau. Elle n’était plus une enfant du village, plus une sœur, plus une fille. Elle était l’intermédiaire. Celle qui marcherait là, où nul autre n’oserait. Alors, elle se redressa, les poings serrés. Le fardeau l’écrasa, mais un éclat brûlait encore au fond de son regard. Elle avait été rejetée, condamnée, mais pas brisée. Si le monde sombrait, elle n’en serait pas sa spectatrice. La Mort lui avait confié une mission. Et malgré la peur, malgré la solitude, elle marcherait jusqu’au bout. Elle marcha longtemps, suivant des sentiers qu’elle ne connaissait pas. Le ciel s’était voilé, et seules quelques étoiles filtraient entre les branches. Chaque pas l’éloignait davantage du village, mais elle sentait encore l’odeur des flammes qui n’avait pas eu le temps de la consumer. Ses pensées s’entremêlaient, lourdes. Qu’est-ce que vivre, quand chaque visage croisé n’est pour toi qu’une promesse de fin ? Qu’est-ce qu’aimer, quand tu sais déjà combien de battements restent à un cœur ? Elle n’avait jamais pu s’attacher. Pas vraiment. Chaque sourire qu’on lui offrait était teinté d’une ombre invisible, chaque rire portait déjà le goût de son silence futur. Même l’enfant qu’elle avait été, n’avait jamais cru au lendemain heureux, pas avec la mort d’un être chère, partie trop tôt. Elle voyait trop clair. Pourtant, un doute la rongeait : et si elle s’était trompée ? Si ce qu’elle croyait lire dans les yeux des vivants n’étaient qu’une illusion, une malédiction inventée par son esprit ? Mais non. Les morts, toujours présent, avaient confirmé sa vérité, son don maudit. Elle n’était pas folle. Elle était l’intermédiaire de la Mort. Elle se souvenait des nuits passées à écouter les voix des défunts. Certains chantaient encore les chansons de leur enfance, d’autres pleuraient sans fin, d’autres demandaient pardon. Elle était devenue leurs oreilles, leur témoin. Mais que pouvait-elle offrir aux vivants, sinon la peur ? Ses pas la conduisirent jusqu’à une clairière. Là, le vent était immobile, et l’herbe haute ondulait doucement comme une mer figée. Elle s’y allongea, fixant le ciel. Et pour la première fois depuis des jours, elle ferma les yeux. C’est alors qu’elle sentit une présence au-dessus d’elle. Non, pas la Mort. Pas cette voix immense et souverain. Mais une foule de murmures. Les morts l’avaient suivie jusque-là. Ils n’étaient pas hostiles, pas encore. Ils l’entouraient comme une armée silencieuse, attendant, patientant. Une étrange paix l’envahit. Elle comprit qu’elle n’était pas seulement leur témoin; elle était leur guide. Eux aussi étaient perdus. Eux aussi attendaient. Et si elle échouait, ils resteraient à jamais prisonniers, entre deux mondes. Elle posa une main sur son cœur et à mi-voix, elle dit : - Alors, je marcherai. Pas pour les vivants. Pas seulement. Mais pour vous aussi. Et dans le silence de la clairière, il lui sembla que les murmures se firent plus doux; comme un souffle d’approbation. Sa nuit fut néanmoins tumultueuse; ses songes remplient de regards hostiles et accusateurs, de paroles chuchotés la critiquant. Le sentiment de solitude qui lui avait pris aux tripes toute sa vie, s’enfonça un peu plus dans son être.
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