L'enfant de la nuit

2135 Words
On racontait que la petite était née un soir où les corbeaux s’étaient tus. Le vent s’était arrêté net, comme si le monde avait retenu son souffle pour accueillir l’enfant. Quand elle avait ouvert les yeux, la sage-femme avait hurlé : deux prunelles noires profondes comme des puits sans fond, la fixaient. On avait dit que ce regard-là n’appartenait pas aux vivants. Dès son plus jeune âge, elle sut. Elle sut que la voisine qui riait en lui caressant les cheveux ne verrait pas le printemps. Elle sut que le vieux chien qui dormait à ses pieds n’ouvrirait plus jamais les yeux ce matin. Elle sut que son propre père, un soir d’orage, s’effondrerait dans les champs sans jamais revenir. Elle n’avait pas appris : elle voyait. Les fils de vie des hommes brillaient devant elle, certains longs et solides comme des cordes de c*****e, d’autres frêles et vacillants comme une flamme menacée par le vent. Elle savait lire leur fin comme d’autres lisaient dans un livre ouvert. Très tôt, les morts vinrent à elle. Au début, elle pensait rêver : des ombres passaient le pas de sa porte, des voix murmurées flottaient à ses oreilles. Mais nul autre ne les voyait. Les disparus se tenaient auprès d’elle, certains suppliants, d’autres furieux, d’autres simplement perdus. Elle ne les avait jamais craints; n’avait jamais crié, elle les écouta. Elle dansa avec eux, parfois, seule dans la nuit, laissant leurs pas guider les siens. Le village la craignait. On l’appelait la fille aux yeux de nuit. Les gens disaient d’elle, qu’elle était maudite, qu’elle était née sous une éclipse de l’ombre, mais elle n’était pas maudite, elle avait été choisie. Les villageois faisaient un détour pour ne pas croiser son regard. Certains parents interdisaient à leurs enfants de l’approcher, convaincus qu’un seul sourire de sa part pouvait écourter leurs vies. Il y avait aussi ceux qui venaient en secret, la nuit, lui demander des vérités qu’ils n’osaient affronter à la lumière du jour. Des mères venaient la voir avec leur nourrisson et lui demandaient : - Combien de jours lui reste-t-il ? Puis il y avait aussi des vieillards aux mains tremblantes qui lui demandait : -Vais-je vivre assez pour voir la moisson prochaine ? La jeune sorcière répondait toujours avec douceur. Jamais, elle ne mentait, mais ses mots prenaient la forme d’un voile, d’une caresse. Elle ne condamnait pas : elle préparait. Pourtant, chaque réponse la rongeait un peu plus. Car si elle pouvait voir la fin, elle n’avait aucun pouvoir pour la repousser. Une nuit, lors de son adolescence; alors que les âmes silencieuses dansaient autour d’elle, une nouvelle voix s’éleva. Grave. Clair. Différente; qui lui dit : - Tu n’es pas seule. Ce fut la première fois qu’elle l’entendit. Non pas comme une ombre lointaine, mais comme une présence qui l’étreignait, familière, presque tendre. Et la sorcière comprit alors que toute sa vie n’avait été qu’une préparation à cette rencontre. La voix résonna en elle comme un battement qui ne venait pas de son cœur. Tout autour, les morts s’étaient figés. Eux qui murmuraient toujours, s’agitaient sans cesse, se turent et baissèrent la tête. Comme si la présence qui venait de s’adresser à elle n’était pas seulement plus forte qu’eux, mais leur roi. La sorcière se redressa, glacé et penchait sa tête légèrement sur le côté en demandant : - Qui es-tu ? Elle soufflait ces mots, bien qu’elle connût déjà la réponse à sa question. Un souffle parcouru la pièce, froid, mais enveloppant, et la bougie à ses côtés s’éteignit sans bruit. Alors, dans l’obscurité, deux mains invisibles se posèrent sur ses épaules, légères comme l’ombre et il lui répondait : -Je suis celui qui a toujours dansé avec toi, ton pas n’a jamais été seule Sélène. Un frisson parcourut sa nuque. La sorcière baissa les yeux. Ses mains tremblaient, mais une étrange chaleur la traversait aussi, comme si cette voix avait été attendue toute sa vie. L’adolescente lui demandait donc : -Pourquoi maintenant ? Pourquoi me parler après tant d’année ? La Mort demeura silencieux quelques instants, puis sa voix revint, plus grave encore et dit : -Parce que l’équilibre se brise. J’ai besoin de toi. Les morts autour d’elle se mirent à trembler, certain reculant vers les coins obscurs, d’autres se couvrant le visage comme pour ne pas entendre. L’air lui-même devint lourd, chargé d’un secret trop grand. La Mort continua, disant : -Les fils de vie ne suivent plus leurs cours. Certains s’éteignent avant l’heure, d’autres se prolongent alors qu’ils auraient dû se briser. Les âmes errent, perdues, incapables de trouver le repos. Quelqu’un a ouvert une porte que nul ne devait forcer. Le cœur de la jeune sorcière se serra. Elle revoyait tous ces visages qu’elle avait vus passer, ces flammes trémuler qu’elle n’avait pu sauver. Et si ce désordre n’était pas seulement la loi cruelle de l’existence, mais une rupture, une erreur ? Baissant les yeux un instant, le cœur lourd, la jeune femme murmurait : -Que puis-je faire, moi qui ne suis qu’une enfant du village ? Alors, dans l’obscurité, la Mort lui effleura la joue dans un élan de tendresse et il dit : -Tu es née pour cela. Tu es mon intermédiaire. Là où je ne peux intervenir directement, tu marcheras. Tu chercheras celui qui a brisé l’ordre, et tu feras cesser son œuvre. Un silence, long, écrasant. Puis la voix reprit, douce et implacable : -Si tu échoues, le monde deviendra une terre sans fin, ni repos, où les vivants et les morts se mêleront jusqu’à se dévorer. La jeune Sélène leva les yeux. Dans le noir, elle crut voir une silhouette immense, drapée d’ombre, dont les yeux luisaient comme deux lunes éteintes. Et pour la première fois, elle comprit ce que signifiait être choisi. Malgré tout, elle ne comprenait pas d’où cela pouvait venir, après tout, elle ne connaissait que son village et n’avait jamais franchi les limites de celui-ci. La Mort venait à elle, lui donnant une mission, seulement quelques mois avant de célébrer son dix-septième anniversaire. Elle ne pouvait pas la refusée, c’était son destin; mais cela l’inquiétait. Elle n’avait pas vu jusqu’à maintenant les signes de chaos entre les deux mondes, mais cela ne devait plus tarder. Cette nuit-là, Sélène n’avait pas su fermer l’œil de la nuit, inquiète et hésitante. Le lendemain, le village s’éveilla dans une étrange torpeur. Un silence pesait sur les rues, comme si l’air lui-même retenait son souffle. La sorcière le sentit aussitôt : quelque chose avait changé. La visite de la Mort avait peut-être aidé à ce qu’elle porte plus attention à ce qui se passait autour. Son avertissement d’un nouveau vent dans le monde des vivants, lui avait peut-être été finalement un augure urgent. La sorcière des morts frissonna, alors qu’elle sortait de chez elle. Un nouveau jour s’était levé et une journée débuta. Marchant dans le village, la jeune femme s’arrêtait sur ses pas. Devant la maison du forgeron, un attroupement s’était formé. On murmurait, on se signait, certains pleuraient. Elle s’approcha et vit un homme étendu sur le sol, les yeux écarquillés, la peau livide. Mort. Mais ce n’était pas cela qui glaçait les villageois. À ses côtés, son ombre était restée. Pas l’ombre projetée par le soleil, non, mais celle invisible aux autres, que seule, elle pouvait percevoir normalement : l’âme du forgeron, debout, droite, refusant de s’éloigner du corps. Normalement, les morts se détachaient vite, aspirés par la lumière ou engloutit dans la nuit. Mais celle-ci restait là, immobile, regardant ses propres mains comme s’il ne comprenait pas. Sélène sentit un nœud se former dans sa gorge. Le désordre avait commencé, tel que la Mort lui avait prédit la veille. Plus tard, au crépuscule, elle vit pire encore. Une vieille femme du village, qui n’avait plus la force de se lever, respirait faiblement sur sa couche. Elle devait partir cette nuit, elle l’avait vu, la lueur dans ses yeux n’était plus qu’un souffle. Mais l’heure venue, rien ne se passa. Le corps demeura prisonnier de son haleine sifflante et son âme, déjà détachée, errait à ses côtés, tournant en rond comme un animal en cage. Les deux existences, vivante et morte, coexistaient dans la même pièce, en un spectacle contre-nature. La sorcière pétrifiée, comprit que la frontière s’effritait. Les jours suivants, les signes se multiplièrent. Des enfants voyaient des silhouettes au coin des chemins. Des bêtes hurlaient la nuit en fixant le vide. Certains habitants se réveillaient avec la sensation de suffoquer, jurant avoir senti une main glacée les saisir dans leur sommeil. Cela n’aurait jamais dû être, les morts ne pouvaient pas toucher les vivants. Partout, les morts s’accumulaient, refusant de quitter ce monde. Ils la suivaient désormais jusque dans ses rêves, leurs voix devenant plus pressantes, plus confuse. Son sommeil était agité, alors que les images de vie précédente s’enchaînaient dans son esprit. Une semaine après le début du désordre dans son village, la Mort revint à elle et dit : -Tu vois, le désordre grandit. Bientôt, il sera trop tard, tu dois partir. La Mort se reculait dans l’obscurité, quittant la chambre de la jeune sorcière, la laissant seule, avec ses propres pensées, ses propres craintes. Elle ne pouvait pas quitter le village, pas encore, trop jeune pour errer dans ce monde. Malgré que sa propre mère la craignît à cause de ses particularités, elle ne pourrait pas lui faire cela, partir. Son mari était mort quelques semaines plus tôt. Sélène imagina combien sa mère serait dévastée et cela lui était insoutenable. La sorcière, malgré tout ce qu’elle vivait, pensa seulement aux autres, oubliant ses propres envies, ses propres besoins. Les jours s’étiraient comme un hiver sans fin. Chaque matin apportait son lit de rumeurs, de récits étranges chuchotés entre les cabanes. On disait que le petit Serge avait parlé toute la nuit avec son grand-père mort depuis deux ans. Que les bêtes du berger refusaient de quitter l’étable, hurlant vers une silhouette invisible. Qu’un nourrisson, à peine né, avait cessé de respirer une heure entière avant de reprendre son souffle, comme si la mort elle-même l’avait oublié. La sorcière voyait tout cela. Elle voyait les âmes s’accrocher aux vivants, comme des ombres parasites. Certaines restaient proches par amour, d’autres par colère, d’autres simplement parce qu’elles étaient perdues. Mais toutes, peu à peu, devenaient hostiles. Leurs visages s’effaçaient, leurs murmures se tordaient en cris stridents que personne d’autre n’entendait. Le sang lui glaçait lorsque ces cris retentit dans la nuit, alors qu’auparavant, jamais, elle n’avait craint les ombres. Elle ne dansa plus avec eux dans la nuit, elle fixa le vide, cherchant des réponses qui lui échappèrent encore. Les habitants eux, s’éloignaient d’elle encore plus. Déjà crainte, ses visites étaient désormais redoutées. On chuchotait qu’elle appelait les morts à elle, qu’elle les retenait par sorcellerie. Les regards se faisaient lourds, accusateurs. Des mères détournaient leurs enfants, des hommes serraient leurs poings quand elle passait. Un soir, alors que le soleil se couchait derrière les bois, la cloche de l’église sonna à toute volée. Un cri monta du cœur du village. On avait découvert le corps d’un jeune homme, mort subitement au bord de la rivière. Mais quand la sorcière arriva, attirée par le tumulte, elle vit ce qui glaça son sang. Le corps était bien là, inerte, les lèvres bleues, le teint livide. Mais le jeune homme aussi. Debout à côté de lui. Son âme avait gardé les traits exacts de son visage, et ses yeux vides, fixaient la foule. Et pour la première fois, l’un des morts parla non seulement à elle, mais à tous. Dans une voix emplie de colère, il criait : -Pourquoi m’avez-vous laissé mourir ? Le cri était si fort, si réel, que tous reculèrent d’effroi. Certains tombèrent à genoux, d’autres s’enfuirent en hurlant. La barrière s’était rompue. Désormais, les morts n’étaient plus invisibles. Ils marchaient parmi les vivants. Cette nuit-là, le village tout entier se barricada. Les portes furent fermées, les fenêtres couvertes de croix, d’herbes sèches, de talismans grossiers. Mais rien n’arrêtait les ombres qui erraient dans les rues. Les enfants pleuraient sans répit. Les anciens murmuraient qu’un mal ancien s’était réveillé, que le monde lui-même se déchirait. La jeune Sélène était déroutée. Qui avait pu vouloir d’une telle chose et rompre le voile entre les deux mondes ? Elle se disait que personne de sain d’esprit, ne ferait une telle chose. Le soir venu, c’est dans le silence de sa cabane que la sorcière entendit à nouveau la voix de la Mort lui dire : - Tu n’as plus beaucoup de temps. Bientôt, ils se retourneront contre toi. Et alors, nul refuge ne t’abritera. Elle hésita et si ce n’était pas cela qu’elle devait réellement faire ? Peut-être pouvait-elle aider le village à comprendre ce qui se passait.
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