IV

2129 Words
IVLandowski freina un peu sec. Quand il l’avait rappelée le lendemain matin, Lorraine avait dit : « Tu passeras le virage. Tu sais, juste devant la maison du ministre qui a démissionné à cause d’une affaire de logement de fonction. Ensuite, tu prendras la première route à gauche quand tu verras des barrières blanches…» Et là devant lui, il y avait une clôture correspondant parfaitement à cette description. Pour l’instant, il s’était plutôt bien débrouillé pour arriver sur zone. La Pointe de Trévignon, il connaissait un peu et il appréciait beaucoup. Deux ans auparavant, un gourou criminel l’avait baladé dans ce coin-là avant de jouer au marin de lande du côté des Îles Glénan. Lorraine Bouchet, sa compagne magistrate au Parquet de Paris, l’avait tanné pendant quelques jours pour que le divisionnaire laisse un peu tomber les affaires criminelles et accepte de passer deux petites semaines de vacances en Bretagne. Avec elle. Quelques années auparavant, la magistrate avait découvert le lieu grâce à sa camarade de fac, Stéphanie Rannou, qui habitait près de Pont-Aven. Lors de vacances estivales émaillées de péripéties par l’affaire désormais appelée “La secte de l’Aven” dans la mémoire populaire, elle avait eu l’honneur et l’avantage de rencontrer un commissaire solitaire et un peu macho appelé Landowski. Puis de coucher avec lui. Depuis et après quelques chassés-croisés dignes d’une série télévisée de type Novelas1, ils filaient le parfait amour. Enfin presque. Landowski n’affectionnait pas particulièrement le temps de repos. Dans sa déjà longue carrière, il avait rarement pris le temps de souffler. Le crime était sa dope et le grand banditisme son fonds de commerce. Des malfrats, il en avait fait aux pattes plus que bien d’autres qui pantouflaient dans les bureaux. Plusieurs fois, il avait failli y laisser sa peau sans que le risque ne finisse par lui commander de lever le pied. Lorraine, en entrant dans sa vie, avait réussi à le calmer un peu, tout en le protégeant jalousement de lui-même. Maintenant, il se laissait faire. Discrètement, hein ! Pas question d’avouer qu’il abdiquait devant une femme, même si c’était par amour. Il n’avait pas envie de donner à rire à ses collègues de la DCRI. En père peinard, de quoi se faire klaxonner par un jeune conducteur pressé, il prit son temps pour tourner à gauche. La pancarte indiquait Hent Men Du. Il pensa que le premier mot devait vouloir dire rue, route ou chemin. Pour le reste, il demanderait. Il roula lentement de peur de passer devant le signal qui devait le faire stopper. Lorraine en avait de ces idées ! Pourquoi diable avait-elle décidé d’accrocher une grappe de ballons multicolores à l’endroit du rendez-vous au lieu de l’attendre tout simplement sur le bord du chemin ? Il suffirait d’un signe. Landowski dépassa une parcelle de terrain présentant une dalle en béton posée en son centre puis une seconde semblable à la première avec davantage d’arbres en périphérie. Pas de ballons en vue pour l’instant. Il continua sur plusieurs centaines de mètres sans rien remarquer de particulier. Au bout de la route, il arriva à un croisement. Faisant l’angle, il y avait un café-alimentation, Le Tropical. En bordure de route, quelques voitures de clients étaient sagement rangées à la queue leu leu. Landowski s’engagea dans la voie et roula au pas. Plus loin, il descendit de voiture et il flâna un moment, les mains dans les poches, le long du chemin appelé Hent Trezkaou, selon la plaque émaillée. Il comptait un peu sur le hasard pour tomber sur Lorraine. N’ayant pas encore repéré de ballons multicolores, il jugea qu’il s’était fourvoyé et il revint sur ses pas. Il reprit la voiture. Il fit demi-tour devant des conteneurs à déchets et il repassa devant le café-alimentation. De retour dans le chemin que lui avait indiqué Lorraine, il finit par la voir, elle, debout sur le bord de la voie, habillée en pom-pom girl et affublée d’un tutu composé de ballons colorés. La surprise était de taille pour Landowski. Il descendit sa vitre. Lorraine s’approcha. — C’est ici ! dit-elle, joyeuse. Elle caressa les ballons colorés en lui faisant un clin d’œil. Le commissaire soupira. — Ici ? Il n’y a rien ! Et si c’est ailleurs, je ne vois ni maison ni chemin pour y aller ! — C’est ça le truc, Lando ! Un nid douillet à l’abri des regards, des importuns et des vendeurs d’aspirateurs ! Juste pour toi et moi ! Il aurait dû sauter de joie. Ce n’était pas vraiment son genre. — Et on y va comment dans ta tanière ? demanda-t-il d’une voix ironique. — À pied ! dit gaiement Lorraine qui sautillait sur place pour rester fidèle à son costume. — Et la voiture ? — Tu la laisses là. Y a pas de voleurs ici ! Le commissaire manœuvra pour dégager la voie le plus possible, puis il sortit du véhicule. Machinalement, il remonta sa ceinture. Lorraine fronça les sourcils en le regardant faire et elle le pointa du doigt. — Ne me dis pas que tu es armé ! Landowski haussa les épaules. Il ne nia pas. — Je le crois pas ça ! dit la magistrate, mains sur les hanches. On n’est pas au Far West ici ! — Toi, tu le sais, mais les malfaisants, hein ? Alors je sors couvert ! Lorraine secoua la tête. — J’aime pas bien les armes à feu, tu le sais. En avoir chez soi c’est risquer de s’en servir un jour et de faire une grosse connerie ! — Tu sais bien que j’ai toujours ce qu’il faut avec moi. Des fois, ça sauve ! Landowski tapota la crosse de son arme de service, un Glock 26. Le geste irrita Lorraine qui ferma le ban en lançant : — Allez viens, flic ! Celui-ci se laissa entraîner dans un dédale de haies et de murets. Sa compagne marchait devant lui, les hanches ondulant façon carnaval. — Tu sais que tu es mignonne avec les petits ballons ! dit-il pour se faire pardonner. Elle se retourna. — Un compliment ? Mais c’est Byzance ! Le commissaire deviendrait-il un brin sentimental ? Il répondit sur le même ton : — Fais gaffe ! Tu vas me vexer ! Elle prit un air malicieux et lui dit : — Si tu es bien gentil avec moi, ce soir, je te laisserai les éclater un à un avant de… Lorraine força son rire et reprit sa pérégrination de scout pendant quelques dizaines de mètres encore, puis ils arrivèrent tous les deux au pignon d’une maison blanche. En face d’eux, après le petit parking à l’ombre, s’étirait une voie goudronnée bordée d’arbustes colorés et menant à une autre route. Sur la droite, le paysage s’ouvrait sur des vagues de verdure descendant vers le rivage. Au fond, la mer ! — Sur la droite, cette tourelle de sous-marin, c’est un rocher appelé Men Du. Ensuite, tu as l’Île Verte, le dodo des mouettes du coin. Ensuite, l’île de Raguénez qui n’en est pas une à marée basse. — C’est joli ! — Tu comprends maintenant ? demanda-t-elle. — Je comprends quoi ? — Que je t’ai fait venir de l’autre côté la maison pour préserver la surprise ! — De cette location, on voit la mer, c’est ça ? — T’es ballot ou quoi ? Lorraine s’éloigna de quelques pas. Elle releva la tête en direction du soleil qui venait de se défaire d’un nuage indolent. Elle lissa ses cheveux, puis elle ferma les yeux. Le commissaire divisionnaire se souvint tout à coup des phrases dites par la magistrate, juste à la fin de l’épisode du gourou. Elle avait parlé d’un panneau d’agence immobilière accroché à la clôture d’une maison à vendre. C’était donc ça. Elle l’invitait à visiter le bien pour qu’il lui donne son avis. Encore un truc qui risquait de faire tartir le grand flic. En espérant ne pas avoir droit à un « Ah non, la cuisine c’est nous et…» Une maison, il n’en avait jamais eu à lui. Pourquoi faire d’abord, puisqu’il passait son temps par monts et par vaux à pourchasser des criminels ? Un appartement, c’était pour être en surveillance en face de la planque de braqueurs ou pour se reposer un brin, avant de repartir vers de nouvelles aventures. Parfois même pour passer quelques vacances comme à Quiberon. Mais pas vraiment pour y vivre. Il avait bien un grand appartement à Paris, non loin de chez Lorraine d’ailleurs, mais pas trop près, qui lui servait davantage de garde-meuble que d’intérieur douillet. Pour tout dire, Landowski se situait à mille lieues du banal home, sweet home et, s’il avait accepté de faire le voyage, c’était parce qu’il avait vraiment besoin de souffler un peu. Deuxième raison qu’il n’était certainement pas prêt à avouer, même sous la torture, c’était qu’il aimait Lorraine et qu’un peu d’intimité allait leur faire le plus grand bien. Le reste concernait les affaires en cours parce la maison Police ne fermait jamais. Bien sûr, il n’allait pas se jeter au cou de sa magistrate préférée comme un adolescent impatient. Elle en aurait été la première surprise d’ailleurs. Il ne l’avait pas habituée à tant d’effusion. Pendant quelques jours, si le crime l’oubliait un peu, il allait plus simplement goûter du plaisir d’être avec elle, d’aller à la pêche, si possible, et de vider quelques canons avec des pointures du lieu au visage marqué par les embruns. Peut-être qu’il commençait à sentir le poids des affaires sur ses épaules, l’odeur de la poudre et les morsures du plomb imprimées dans sa chair. Peut-être qu’il aspirait à un peu plus de sérénité, à un peu plus de temps pour lui-même, quitte à le partager avec sa compagne, avant d’être happés tous les deux, l’un par la police, l’autre par la justice pour s’en aller traquer les malfaisants dans l’Hexagone. Pour ce faire, il ne connaissait que deux endroits capables de leur apporter satisfaction. Temporairement. La Bretagne dans ce qu’elle a d’authentique et d’indomptable et l’île Maurice dans son infinie diversité. À choisir entre le vent de noroît et les alizés, selon les marées ou les saisons. Et si le compagnon se faisait trop bougon, elle saurait lui secouer les puces pour qu’il efface aussitôt les voiles noirs qu’il avait si souvent dans le regard. Il fit mine d’avoir trouvé : — Tu as flashé sur cette maison et tu voudrais l’acheter, j’ai bon ? Lorraine revint vers lui, sourire aux lèvres. — Ton enquête progresse ! — Tu voulais qu’on visite la maison ensemble, c’est ça ? — On va le faire dans un instant. Mais… — …il y a une surprise. Voyons voir, hum ! Landowski avait compris, mais il ne voulait pas lui voler son plaisir. — Alors c’est quoi ? Lorraine ouvrit les bras. — Ben, elle est à moi. Je l’ai achetée ! — Et moi qui croyais que ton nouveau look, c’était pour fêter mon arrivée ! — Aussi ! Mais je suis si excitée d’avoir franchi le pas ! Landowski lui prit le bras et l’attira vers lui. C’était si rare qu’elle se sentit fondre au fond d’elle-même. — Pourquoi tu ne m’en as pas parlé ? demanda-t-il. Lorraine haussa les épaules. — Parce que tu n’aurais pas voulu, tout simplement ! Tu aurais botté en touche. J’aurais attendu la saint-glinglin avant que tu te décides. Landowski s’avoua intérieurement que Lorraine avait raison. Il n’aurait pas sauté de joie en entendant parler du projet. Ces histoires de propriété ne le passionnaient pas. — J’ai cassé ma tirelire, mais c’est pour nous deux ! Il l’écarta un peu de lui. — Eh, tu vas me faire passer pour ton mac ! — Et alors ? Ça va pas te défriser ! — Y’aura des sous-entendus… — Et de l’amour, si tu veux bien entendre ce mot… — Parce que je… — Ne cherche pas à m’embrouiller comme un suspect qui perd pied ! — Visitons alors ! Elle le boxa gentiment. — Chameau ! Elle le précéda dans la maison. — Là, c’est l’entrée… — Je le vois bien ! — Mais non, tu ne vois pas. Il y a des portes avec des carreaux et des croisillons. — Petits bois, on appelle ça ! — Justement ! Elle continua à avancer, sourire aux lèvres. — Cuisine à gauche ! Salon à droite ! Terrasse devant ! Puis le jardin en pente douce ! Landowski remarqua aussi la grande tête de Bouddha nichée dans la verdure d’un massif. — Elle était là ? demanda-t-il en la désignant. — C’est pour toi ! À Maurice, la dernière fois, tu bavais devant au Bazar de Grand-Baie ! J’ai acheté la même ! — Merci de l’intention. Sinon, y a de la place, hein ! — Quand tu recevras Ange et Jim, tes amis flics et d’autres collègues, vous pourrez vous lâcher ! Les voisins sont loin ! — Dis tout de suite qu’on est des mal élevés ! — Bas de plafond, arrivés une certaine heure… — Vu le boulot qui est le nôtre, on a besoin parfois d’ouvrir les vannes ! C’est comme ça qu’on arrive à se retenir face à un gars qui a étranglé une demi-douzaine de personnes en six mois et qui s’en vante devant nous. — Ah, le syndrome du flic justicier ! — Des fois, les juges… — …ne font pas ce que le citoyen bien-pensant attend d’eux, je sais ! — De quoi décevoir aussi les flics qui ont risqué leur peau ! — Parce que nous sommes sur le droit et que la loi du talion n’est pas inscrite dans le Code Pénal, mon p’tit vieux ! Il soupira. Il fit quelques pas, mains enfoncées dans ses poches. Lorraine le regarda de dos. Cette attitude c’était tout Landowski. Et elle l’aimait comme ça. À en crever. — Y a pas mal de petits carreaux… Le commissaire laissa courir un doigt sur la porte vitrée ouvrant sur la cuisine. — Tu penses ménage, c’est ça ? — Ben oui ! — T’inquiète, c’est pour moi ! La femme, elle a ça dans ses gènes. C’est inscrit sur le bord de son berceau ! Probablement qu’elle espérait une réaction de son compagnon. Même pas ! Du coup, elle continua comme d’hab : — Du papier journal, de l’huile de coude. On frotte et hop ! Par contre, la couleur des portes et des petits bois, comme tu dis… Ils étaient face à face. — Je verrai bien ça en blanc cassé, non ? proposa-t-elle. — Ce serait mieux, tu as raison. Plus clair ! — J’ai acheté des brosses, ce matin. Et la peinture aussi… Landowski sentit venir la patate. — Tu veux peut-être boire un verre avant ? demanda-t-elle d’un un air malicieux. Le grand flic se redressa. — Avant quoi ? — Avant que tu n’attaques la première couche ! 1. Feuilletons télévisés très regardés en Amérique latine.
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