II

877 Words
IILe commissaire divisionnaire Landowski étouffa discrètement un léger bâillement. On l’avait beaucoup sollicité ces derniers temps, au point qu’il avait un paquet d’heures de sommeil à rattraper et qu’il ne voyait pas vraiment comment il allait faire pour remettre les compteurs à zéro. Il n’avait guère fréquenté le quatre-vingt-quatre de la rue de Villiers à Levallois-Perret, ces derniers temps. L’endroit n’incitait pas vraiment au tourisme. Après le limogeage de Bernard Squarcini dit le Squale, le patron de la Direction Centrale du Renseignement Intérieur (DCRI), il y avait eu quelques mouvements divers dont Landowski n’était pas très friand. Quand le simoun1 se levait, il avait l’habitude de se mettre à l’abri. Non pas qu’il eût peur de faire partie d’une quelconque charrette, mais tout simplement parce qu’il connaissait trop bien les effets des dégâts collatéraux. Il ne comptait pas que des amis dans la Grande Maison. Des inimitiés graves l’avaient contraint à agir contre des collègues peu sourcilleux sur les règles déontologiques et, s’il avait marqué des points, son avenir n’était pas radieux pour autant. En clair, si des malfaisants cherchaient à obtenir sa tête, il préférait éloigner son col du couperet. L’affaire récente des Montagnes Noires était arrivée à point nommé pour qu’il puisse se refaire une santé loin des miasmes de la banlieue parisienne. Ensuite, il avait continué en tirant des bords au large afin de ne pas entrer dans l’œil du cyclone. Si pendant toutes ces années, il avait conservé sa place au sein de l’institution, c’était parce qu’il y avait encore quelques amis et qu’il ne manquait pas d’intelligence. Ainsi que quelques dossiers secrets soigneusement planqués. On n’est jamais trop prudent même quand on se place du côté de la loi et, quand on en fait partie, on connaît toutes les ficelles. Il ne se voyait pas en suicidé volontaire laissant une lettre pourrie expliquant faussement son geste. Les cadavres de la République se retournent régulièrement dans leur tombe. Ce dimanche-là, le célèbre policier devait rentrer à Paris. Ces derniers jours, il était à Marseille pour donner quelques heures de cours à un groupe de stagiaires lors d’une formation décentralisée. Samedi soir, il avait assisté à une remise de médailles sous les ors de la préfecture, puis il avait participé au banquet donné en l’honneur des récipiendaires. Ce dimanche, il avait flâné dans la ville pour tenter de percevoir les vibrations du Sud qui n’était pas si loin. Il gardait toujours en lui une véritable nostalgie de l’Afrique. D’ici, en levant le regard vers la Méditerranée qu’il apercevait à peine au-delà du Fort Saint-Jean, il croyait toucher l’âme de là-bas. Plus loin dans ses souvenirs toujours vivaces, il revoyait le désert et la fraîcheur du soir caressant la peau sombre d’Aïcha alors qu’ils s’étaient discrètement éloignés du campement. Son regard de braise plus inoubliable encore que le reste et ce sentiment d’amertume de n’avoir pas choisi définitivement l’aventure. Puis toutes ces expériences extrêmes qui forgent un homme avant de lui donner matière à une inévitable mélancolie. Ce soir, il avait longuement traîné sur le Vieux Port. Des bateaux s’en allaient encore vers la mer comme celui qui l’avait emmené là-bas et il ne se lassait pas de regarder leur sillage bouillonnant disparaître lentement. Ensuite, il avait tourné le dos à ces images anciennes qui lui revenaient en boucle, au point de le bousculer un peu trop, puis il avait hélé un taxi pour monter vers la gare Saint-Charles où il prendrait le dernier train du soir pour Paris. Alors qu’il s’ennuyait ferme dans la salle des pas perdus, son portable avait vibré contre sa cuisse. Il avait suffi de quelques mots pour qu’il change son fusil d’épaule et se mette à dévaler les escaliers extérieurs. Tout en bas l’attendait déjà une voiture de police banalisée diligentée par le patron de l’Évêché2, un camarade de promotion. Depuis quelque temps, ça flinguait dur dans la cité phocéenne. Les malfrats abandonnaient royalement leur retraite à la Caisse des Dépôts en se faisant dessouder comme au bon vieux temps de Carbone et Spirito.3 Sur la commune de Pennes-Mirabeau, les riverains d’une pinède avaient entendu une forte explosion puis, en sortant de chez eux, ils avaient vu une voiture en flammes au bout d’un chemin. Plus tard, les pompiers avaient découvert trois cadavres calcinés dans la carcasse fumante d’une Audi A3. Les corps étaient tous les trois à l’arrière, deux assis et le troisième allongé aux pieds des autres. Quand Landowski était arrivé sur place, il avait remercié son collègue de l’avoir fait chercher, aussitôt les faits signalés, puis ils s’étaient approchés ensemble de madame la procureure d’Aix-en-Provence, arrivée elle aussi sur les lieux. Tous trois, debout à quelques mètres des décombres fumants, avaient émis quelques hypothèses : règlement de compte, trafic de stupéfiants, tueurs opérant depuis les sièges avant, méthode dite du “barbecue” déjà utilisée à plusieurs reprises dans la région. Du coup, Landowski avait été contraint de différer son départ et il avait pris le train tôt dans la matinée du lundi. Une fois arrivé chez lui à Paris, il s’était laissé tomber tout habillé sur le lit et il s’était endormi au milieu des enveloppes récupérées dans la boîte à lettres mais qu’il n’avait pas eu le courage d’ouvrir. Son foutu portable, allumé en permanence par nécessité de service, l’avait réveillé en début de soirée. Il avait eu bien du mal à extraire l’importun de sa poche et à remonter l’écran devant ses yeux. Le message disait : « Rapl moi 2 m’1 / G envi 2toi / je t’M / BZoo.L. »4 1. Vent chaud et v*****t du désert. 2. Surnom de l’Hôtel de Police de Marseille à cause de l’origine de l’immeuble. 3. Caïds de la pègre de Marseille. (1920-1940). 4. « Rappelle-moi demain. J’ai envie de toi. Je t’aime. Bisous. » (écriture SMS).
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