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1838 Words
Depuis que Tom a son permis, c’est lui qui m’emmène au lycée. Avant, on prenait le bus quand nos parents n’avaient pas le temps de nous y déposer. C’est-à-dire : souvent. Mon père est directeur d’une multinationale – c’est presque sa deuxième femme – et il n’est pas souvent à la maison, alors je ne vois pas comment il pourrait me connaître et savoir ce que je peux endurer, ni même le comprendre. Je me suis souvent demandé comment le mariage de mes parents arrivait à tenir, puisqu’à mon avis, mon père ne connaît pas les mots : amour, compassion, romantisme, ni même attention. Bref, ma mère, elle, est esthéticienne à domicile. Elle a son salon dans le sous-sol de la maison, avec une entrée indépendante – qui malheureusement ne sert pas beaucoup – donc sa disponibilité pour ses enfants dépend de son agenda. Cette année, Tom fait sa rentrée non pas à l’université, mais en BTS. Par conséquent, nous restons encore une année dans le même lycée. Ça me réconforte un tant soit peu. Il se gare devant l’entrée, on a dû arriver un peu tôt, d’habitude il n’y a jamais de place si près ! Ah, oui. Il est tout juste huit heures trente, et nous ne commençons qu’à neuf heures. Il faut croire que nous sommes les seuls à être pressés de retourner en cours pour échapper à la demeure familiale. Je décide de sortir mon téléphone pour jouer un petit quart d’heure, avant d’affronter les regards éberlués de ceux qui me connaissaient avant ma « transformation ». — Tu étais si belle, Katy… Tu n’aurais pas dû faire ça ! — Toi non plus, Tom, tu n’aurais pas dû… lui dis-je sur le ton de l’indifférence sans même lever le nez de mon jeu. Le silence retombe dans l’habitacle. J’éteins mon téléphone – enfin, j’éteins le jeu et je le mets en veille seulement ! Moi, éteindre mon portable ? Jamais ! – et je le fourre dans ma poche, après avoir gagné ma partie. En relevant le nez, je m’aperçois que le parking se remplit, une file de voitures commence à se former depuis l’entrée et les plus anciens klaxonnent les nouveaux qui bouchonnent avec leurs parents, qui ne savent pas où mettre leurs fesses à part au milieu du passage, au lieu de se diriger vers le trottoir le plus proche. Le bon sens s’est-il perdu ? Je me demande, quand le proviseur comprendra-t-il qu’il serait plus simple de faire rentrer les internes un jour plus tôt, comme le font les autres lycées ? Tom et moi sortons de la voiture et il verrouille les portières, tandis que je me dirige vers l’entrée du bâtiment. — Katy, attends ! me lance Tom dans mon dos. Je me retourne et l’attends là où je suis. — Pardonne-moi, Katy. Je suis désolé. J’ai eu tort. J’aurais dû te faire part de mes inquiétudes en premier, comme je l’ai toujours fait, me dit-il d’un air contrit. — Oui, Tom, c’est vrai, tu aurais dû. Alors pourquoi ne l’as-tu pas fait ? lui demandé-je calmement. Dites donc, j’ai un self-control ultradéveloppé aujourd’hui ! — Parce que j’avais peur ! Tu étais d’une normalité plutôt morbide ! C’était effrayant ! J’avais l’impression que tu étais en couple avec le cimetière, ou pire, son fantôme ! Je ne pouvais pas te laisser continuer ainsi six mois de plus ! Je lis la panique dans ses yeux pendant qu’il parle, je ne pensais pas que mon frère souffrait autant à cause de moi, je me rends compte que j’ai été égoïste avec lui, j’ai laissé ma propre douleur m’aveugler. — Je trouvais malsain que tu sois heureuse ainsi, poursuit-il. — Je sais Tom, mais si tu savais… Je sens les larmes envahir mes yeux, pas question de les laisser s’échapper. — On devrait y aller, lui dis-je. On continuera cette conversation plus tard. Je ne lui laisse pas le choix et me tourne vers le lycée. Pour cacher davantage mon visage, je rabats ma capuche sur ma tête, bien que le soleil perce et annonce de bonnes grosses chaleurs. Les panneaux d’affichage sont assaillis par les élèves, qui regardent les listes pour connaître la classe et la salle dans laquelle ils doivent aller. Pour Tom, c’est simple. Il n’y a qu’une classe de BTS Design – oui, monsieur veut devenir architecte. Pour moi, c’est plus compliqué. Les terminales sont classées par options : Terminale S-Maths, Terminale S-Physique, Terminale S-Sciences Nat., Terminale L-Littérature, Terminale L-Arts, Terminale ES-Social, Terminale ES-Économie[1]. Rien que ça ! Je suis en Terminale L-Arts, parce que j’ai choisi l’option musique, afin d‘approfondir mes cours de piano. Et je suis dans l’amphithéâtre B, donc dans l’aile sud du lycée, habituellement réservée aux BTS. — Aller Katy, je t’accompagne, on est dans la même aile cette année. Tom pose ses mains sur mes épaules et me pousse à travers le nuage d’élèves agglutinés dans les couloirs communs, jusqu’à l’entrée du couloir de l’aile sud. On n’y est encore jamais allé. Il y a toujours un surveillant qui demande à voir nos cartes d’étudiants, pour éviter que des perturbateurs viennent déranger des élèves assidus. Dans l’aile nord – réservée aux laboratoires de sciences – c’est pareil, mais sûrement davantage pour des raisons de sécurité. D’ailleurs, il y en a un aujourd’hui, il nous demande nos noms et notre salle. — Katnyss Rivière, amphi B. — Tom Rivière, B-200. Il coche nos noms sur la liste de classe correspondante. — Amphi B, premier étage. B-200, deuxième étage, nous dit-il simplement en nous ouvrant la porte du couloir. Ce qui est comique, c’est que ce pauvre gars ressemble à une brindille à côté de certains élèves. Pour le videur efficace on repassera… Cette aile est bien différente du reste du lycée que je connais. Elle paraît plus ancienne et peut-être même d’origine. Ni Tom, ni moi ne parlons, le souffle coupé par la beauté du bâtiment, presque antique à en croire le carrelage si finement décoré. En fait, ce n’est même pas du carrelage, ce sont des tommettes en terre cuite. Les fenêtres sont hautes, en bois, avec des carreaux d’environ vingt centimètres de côté, comme on n’en voit plus guère. Il n’y a pas de porte dans ce couloir, juste le grand escalier de pierres avec ses rampes en bois, finement sculptées et toujours aussi bien vernis qu’à ses débuts j’imagine. Il y a des reproductions des tableaux les plus célèbres aux murs, qui se fondent parfaitement dans le décor. Eh bien, je comprends pourquoi cet endroit a été choisi pour les sections art et littérature, c’est inspirant. Au premier étage, il y a deux amphis. Le B dans le couloir de gauche et le D dans celui de droite. Ils sont indiqués par des feuilles imprimées en grosses lettres noires, fixées sur un panneau de liège qui a été déposé en haut de l’escalier par l’administration. Il indique également qu’il y a quatre salles de cours au deuxième étage : B-200 et 201, salle de musique et salle de dessins. Avant de se séparer, Tom rabat ma capuche sur mes épaules et m’embrasse sur le front. Je m’enfonce dans le couloir de gauche pendant qu’il rejoint ses copains qui l’appellent du haut de l’escalier. Les doubles portes de l’amphi sont grandes ouvertes et les élèves, qui y sont déjà, font un bruit d’enfer. Je ne cherche pas à reconnaître qui que ce soit, je monte simplement quelques marches pour m’installer à la cinquième rangée, histoire de ne pas lécher les bottes du prof au premier rang. — Katnyss ? Je me retourne et aperçois à quelques chaises sur ma droite, sur la rangée de derrière, mon amie Leïa. — Salut Leïa, lui dis-je en la saluant de la main. — Non ! Katnyss ! Mais qu’est-ce que t’as fait à tes cheveux ? J’espère pour elle que c’est rhétorique parce que c’est vraiment une question de m***e… Elle se lève et vient me rejoindre. Elle s’assoit à côté de moi. Je ne lui réponds évidemment pas. — Katnyss Rivière, vas-tu me répondre ? C’est quoi cette allure ? Elle me dévisage de la tête aux pieds, les yeux grands comme des soucoupes volantes tandis que je lui renvoie un regard ennuyé. — Et je croyais que t’aimais pas ces foutues rangers ? Mais, c’est le sweat de Benoît ! Depuis quand tu te maquilles comme ça ? Comment Tom a pu te laisser faire une chose pareille ? Elle est en état de choc, mais aussi en colère. Je n’ai pas la force de lui répondre, c’est trop dur. — Salut les filles ! Nous relevons la tête en même temps, c’est Eddy, le petit ami de Leïa. — Ouah ! Katnyss, quel… changement. J’apprécie son tact. Malgré son étonnement, il ne me fait aucune remarque. — Salut Ed, lui lancé-je avec un petit sourire forcé. — Salut Chou ! s’exclame Leïa en l’attirant à elle. C’est le moment de tourner la tête et d’admirer la salle quelques instants. L’amphi, qui est immensément grand, est loin d’être plein. La première sonnerie retentit, nous sommes vingt-huit élèves. Il peut en contenir au moins trois fois plus. La prof arrive avec vingt minutes de retard, c’est Mme Bernard, elle est prof de français. — Votre attention s’il vous plaît ! Un peu de silence ! hurle-t-elle. On dirait qu’elle a un peu de mal à se faire entendre. Un prof, que je n’avais pas vu dans un coin de la salle près du tableau, se lève et lui allume le micro qui est posé sur le bureau. Apparemment Mme Bernard n’a pas non plus l’habitude des amphis. — Votre attention s’il vous plaît, merci, reprend-elle. Cette fois, le silence tombe dans l’amphi. Il est près de neuf heures trente. — Veuillez m’excuser pour le retard. Pour ceux qui ne me connaissent pas encore, je suis Mme Bernard, votre professeur principal pour cette année, ainsi que votre professeur de français. L’administration nous a ouvert les portes de l’aile sud cette année, afin de privilégier vos options. Cela signifie qu’une nouvelle salle de dessins et une nouvelle salle de musique vous sont octroyées. Les élèves montrent leur enthousiasme à cœur joie. — C’est un immense privilège que de profiter de ces magnifiques salles, que nous allons partager avec les BTS Design et BTS Musique, qui nous rejoindront dans quelques minutes. Je vous fais donc confiance pour en prendre le plus grand soin… Je perds le fil de son discours assommant. En temps normal, j’en aurais ri à voix basse avec Benoît, nous aurions déjà planifié quels morceaux étudier au premier trimestre, puis imaginé ce que M. Beaufort, le prof d’histoire-géo, porterait pour la photo de classe cette année et ce que le cuistot nous aura concocté pour midi, mais la place à mes côtés est vide. Benoît ne l’occupera plus jamais. [1] S : Scientifique, L : Littéraire, ES : Économique et Sociale (système éducatif en place avant 2019 en France)
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