Nous étions en mars, le vingt et un, plus précisément. C’était la fête du printemps, que la ville organise chaque année. Il y a des stands de jeux, de boissons, de bonbons, de gaufres et de crêpes, et même quelques manèges pour l’occasion. Il y a aussi le concours de la meilleure tarte pour les mères de famille – pas que les hommes ou les femmes célibataires ne peuvent pas participer, c’est juste que généralement ce sont des mères de famille –, et celui de la plus belle robe de printemps pour les jeunes filles – encore une fois, c’est juste parce qu’aucun garçon n’a jamais tenté l’expérience. Nous devons la créer nous-même et apporter le carnet de conception pour preuve à l’appui afin d’éviter la tricherie.
Cette année, la maman de Benoît m’avait aidé à la création de ma robe. Je voulais vraiment que ce soit la plus belle, à ses yeux à lui du moins. Je lui en faisais la surprise pour notre anniversaire. Cette année, nous fêtions nos deux ans ensemble, et c’était à la fête du printemps que nous nous étions rencontrés deux ans plus tôt. À cette époque, il venait d’avoir quinze ans, moi je ne les avais pas encore, nous les avons fêtés ensemble au mois de mai suivant.
Entre nous, ça a été le coup de foudre immédiat. Je ne saurais comment l’expliquer. On s’est vu, il m’a invité à danser, et le monde s’est évanoui. Après cette soirée, rien n’était plus important à nos yeux que d’être ensemble. Nous n’étions pas dans la même classe, mais nous étions dans le même collège. Donc, nous pouvions nous retrouver dès que possible.
En septembre de la même année, nous avons eu l’immense joie de découvrir que nous étions dans la même classe. Nous avons été encore plus fusionnels et c’est devenu presque impossible de nous séparer si nos parents souhaitaient éviter sa mauvaise humeur et ses coups de gueule, ainsi que mes crises de larmes, sans compter le téléphone de la maison toujours indisponible étant donné que l’on compensait notre séparation momentanée en se téléphonant durant des heures.
Ça n’a pas duré plus d’un mois et demi, puisqu’aux vacances suivantes, celles d’Halloween, nos parents se sont rencontrés et mis d’accord pour nous acheter un téléphone portable chacun. Mais surtout, nous avons passé un compromis : la semaine, chacun chez soi et le week-end, une fois sur deux l’un chez l’autre et de même pour les vacances.
On ne se coupait pas du monde, on continuait de voir nos amis, de sortir, de faire nos activités extrascolaires, la seule différence : nous refusions de le faire sans l’autre. Nos amis se plaisaient à dire qu’au lieu de fêter notre baccalauréat, ils seraient à notre mariage.
Ça nous arrivait parfois de nous disputer sur quelques sujets, mais nous nous sommes toujours réconciliés et nous trouvions un point d’entente. C’était la plus belle relation qu’il m’était donné de voir. De vivre aussi, mais ça, c’est parce qu’il n’y en a pas eu d’autre.
Contrairement aux jeunes de notre âge, nous voulions attendre d’avoir dix-huit ans pour avoir des relations sexuelles. Ce n’était pas l’envie qui nous manquait, bien au contraire, nous nous sommes parfois arrêtés de justesse avant d’aller plus loin. Mais nous voulions simplement attendre d’être plus mature, que ce soit un acte réfléchi et qui aurait un vrai sens pour nous. Mais le destin ne nous a pas laissés le temps d’arriver jusque-là.
Ce vingt et un mars dernier, nous nous sommes retrouvés sur la place Saint-Vincent, là où la fête du printemps a toujours lieu.
Pour ma plus grande joie, il a trouvé ma robe « majestueuse », comme il m’a dit. Elle était rose comme l’aurore, le jupon du dessus était transparent et brillait comme mille étoiles, et le jupon du dessous était orné d’une multitude de petites fleurs d’été, que la maman de Benoît avait confectionnées en tissus de couleurs différentes. C’était une robe que l’on dit de forme sirène. J’en étais vraiment fière.
Lui aussi était vraiment magnifique dans le costume qu’il portait, il avait même mis une cravate. Nous avons profité des stands : barbe à papa, gaufres, nous avons même fait un tour sur la grande roue.
Puis, le soir venu, il y a eu le bal du printemps, où nous avons dansé comme la toute première fois. Je n’ai pas gagné le concours de la robe de printemps, mais j’ai obtenu le deuxième prix et Benoît était tout fou et fier de moi.
Après la remise des prix, nous sommes allés dans le parc des amants, comme on l’appelle, parce qu’il est très romantique, avec des statuts de couples amoureux aux quatre coins et celle de Cupidon au milieu de la fontaine. De plus, pour l’occasion, tout comme pour la Saint-Valentin, le parc est illuminé par des guirlandes lumineuses et fleuri de roses de toutes les couleurs.
Nous avons trouvé un coin plus intime, et Benoît s’est agenouillé. Je n’en croyais pas mes yeux, il n’allait pas faire ce que je pensais ? Et bien, si. Il m’a demandé de l’épouser, quand on aurait dix-huit ans, a-t-il précisé. À ce moment-là, j’étais perdue, j’avais l’impression de rêver. J’ai éclaté de rire avant de fondre en larmes. Larmes de joie, bien sûr. Et je lui ai dit oui.
Il m’a offert l’anneau que j’ai accroché à mon pendentif : un petit anneau d’or avec un petit cœur et en son centre un petit diamant. Quand il me l’a passé au doigt, il a fondu en larmes à son tour, trop ému. Nous sommes restés un moment là, à nous embrasser, dans les bras l’un de l’autre, heureux d’envisager un si bel avenir pour nous.
Il devait être environ vingt-trois heures, quand nous avons quitté le parc. Nous devions dormir chez lui ce soir-là, exceptionnellement nous avions obtenu l’autorisation de rester ensemble pour la nuit de la fête du printemps, bien que nous soyons en semaine.
Nous avons traversé la rue pour rejoindre ses parents sur la place, et c’est là que tout a basculé. Mon étole s’est envolée quand un coup de vent nous a surpris, j’ai tenté de la retenir, mais elle m’a échappé. Benoît m’a demandé de ne pas bouger tandis qu’il allait me la chercher de l’autre côté de la route, où le trottoir l’avait arrêté. Mais tout à coup, sorti de nulle part, un véhicule qui roulait à vive allure l’a percuté de plein fouet sans même tenter de l’éviter. Benoît n’a rien eu le temps de voir venir.
La voiture a fait une embardée avant de poursuivre sa route encore plus vite. Puis mes yeux ont voleté vers le corps à terre et mes poumons se sont vidés dans un cri atroce, alors que je m’élançais vers lui. Les gens à proximité qui prenaient conscience du drame qui venait de se produire ont commencé à accourir, tandis que je hurlais que l’on vienne m’aider, que l’on appelle les secours, qu’il avait besoin d’un médecin, parce que je sentais encore son pouls battre sous mes doigts tremblants, instinctivement posés au creux de son poignet pendant que je vérifiais sa respiration, comme on nous l’avait enseigné à la formation aux premiers secours.
Je me disais qu’il pouvait encore s’en sortir : « Ça va aller mon ange » je lui disais, caressant ses joues et l’embrassant sur le front « Tiens le coup, les secours arrivent ». Je l’inondais de mes larmes. Il a ouvert les yeux quelques instants : « Je serai dans chaque souffle du vent pour être à tes côtés… ». Il avait du mal à parler, il avait le souffle court, et je le suppliais de rester avec moi, de tenir bon. « Je t’enverrai quelqu’un pour tenir mes promesses, je te le promets… ». Ses yeux brillaient de larmes, c’était insoutenable, il savait qu’il allait mourir et il me faisait ses adieux. J’ai alors compris que les secours n’arriveraient pas à temps, nous les avions appelés à peine deux minutes plus tôt, il leur en faudrait environ huit de plus pour arriver, c’était trop long. Le médecin à mes côtés le savait, il ne pouvait rien pour l’aider d’avantage, il a lu dans mes yeux que je savais à quoi m’attendre. Alors il m’a aidé à prendre Benoît dans mes bras une dernière fois. « Tu verras, avec le temps ça ira mieux… » m’a dit Benoît en prenant mes doigts qu’il a serrés contre son cœur. « Ne m’abandonne pas, je t’aime tellement ! » je le suppliais en le serrant contre moi, comme si je pouvais l’empêcher de partir. « Je t’aime mon ange… » m’a-t-il dit avec un dernier regard qui a transpercé mon âme. J’ai senti ses doigts qui se desserraient, je l’ai embrassé, il m’a rendu mon b****r et ses yeux se sont fermés à tout jamais. Il n’avait que dix-sept ans.
J’ai hurlé de douleur et j’ai pleuré sans m’arrêter, même quand les parents de Benoît tentaient de me l’enlever, eux-mêmes brisés dans le plus profond de leur cœur, parce qu’il était leur fils unique qu’ils adoraient. Les urgentistes ont mis de longues minutes avant de réussir à m’en détacher, mais je ne voulais pas l’abandonner, alors ils ont accepté que je les accompagne, après avoir essayé sans succès de le réanimer.
Mes parents n’ont pu m’arracher à la morgue de l’hôpital qu’au petit matin. Et seulement parce que Tom était là, malgré ses larmes, sa voix était si sûre, il restait fort pour moi, mais lui aussi avait perdu quelqu’un qu’il aimait. Benoît était comme un frère pour lui.
Nous ne sommes pas allés au lycée ce jour-là, ni le reste de la semaine. En sortant de l’hôpital, Tom m’a fait remarquer que j’avais du sang partout, que je devrais au moins me rincer les mains et le visage avant de rentrer. J’en avais déjà bien assez sur ma robe. Mais je ne voulais pas, je ne savais pas comment je trouverais la force de me doucher, en sachant qu’il ne me toucherait plus jamais. Je sais, c’est carrément glauque, mais on ne peut comprendre, tant qu’on n’a pas traversé cette épreuve épouvantable.
Alors que je traversais le parking avec Tom, parce que je ne voulais pas rentrer avec mes parents, j’ai senti la brise matinale glisser sur ma nuque et caresser mon visage, me faisant frissonner, et puis ce murmure : « Je suis là… ». Mon cœur a fait un bond, mes larmes ont afflué de plus belle. Je savais que c’était lui.