Naya
Je déteste les talons.
Je déteste cette robe.
Et par-dessus tout, je déteste les soirées mondaines.
L'horloge de la grande salle du Meridian Hall affichait vingt-deux heures trente quand j’ai franchis les portes dorées. Une heure de retard sur l'horaire convenu, deux heures sur ce que Sa Majesté ma mère avait exigé. La différence est subtile pour un œil non averti. Pour moi, elle représente la ligne de démarcation entre la survie et l'exécution.
Je me glisse dans le flot des invités avec une discrétion méticuleusement calculée, un sourire déjà vissé sur les lèvres. Ce sourire, je le connais par cœur. Je l'ai répété devant mon miroir depuis l'âge où j'ai compris ce que signifie être princesse de Valcrest — pas la définition de conte de fées qu'en font les romans pour jeunes filles, mais la vraie. Ce sourire dit je suis ravie d'être ici sans que mes yeux ne le confirment jamais. C'est une construction minutieuse, un masque poli, rodé sur des années de bals d'État, de réceptions diplomatiques et de dîners où l'on doit paraître captivé par des anecdotes que l'on connaît déjà depuis la semaine précédente.
Mes zygomatiques protestent déjà.
Cela fait maintenant trois heures que je me tiens debout dans ces maudits talons à me demander si ma mâchoire tiendra jusqu'à la fin de la soirée ou si elle finira par me lâcher, juste là, au beau milieu du grand salon de réception du palais imperial. Ces filles qui rêvaient de diadèmes et de carrosses n'ont jamais eu à subir les cérémonies interminables, les protocoles étouffants et les regards qui épluaient chacun de vos gestes pour y trouver une fissure, une imperfection, quelque chose à commenter à voix basse derrière un éventail.
La salle est un spectacle en soi. Des lustres de cristal projettent des milliers de points de lumière sur les robes de soie et les smokings impeccables. L'orchestre joue du Vivaldi revisité — quelqu'un a eu la mauvaise idée d'y incorporer des cordes électroniques, avec un résultat discutable. Les parfums forment une symphonie olfactive à la limite du supportable : eaux de cologne, fleurs fraîches, champagne millésimé et, en fond de scène, l'odeur familière de l'ambition humaine, que je commence à reconnaître entre mille.
Et moi, je suis là, à souffrir en silence dans une robe que je n'ai même pas choisie.
La robe en question — éblouit par son bustier scintillant et son immense jupe en tulle jaune soleil, s'étirant en une traîne majestueuse et vaporeuse. — est magnifique, je l'admets. Lily a fait un miracle en la dénichant en si peu de temps. Mais elle est aussi parfaitement conçue pour m'empêcher de respirer correctement, de marcher à une vitesse décente, et de faire quoi que ce soit d'autre que d'exister avec grâce. Ce qui, dans le fond, est probablement l'unique fonction que l'on attend de moi.
C'est le bal d'État organisé pour Franklin Kyle Logan, président des États-Unis d'Amérique. Le plus jeune homme à avoir jamais accédé à la fonction depuis la création des cinquante-deux États. Les journaux ne tarissent pas d'éloges à son sujet. Je ne l'ai pas encore croisé ce soir — et, très franchement, ce n'est pas ma priorité immédiate.
Ma priorité, c'est d'éviter ma mère.
Sa Majesté impériale l’Impératrice Loanie Alexandra Schwarzenberg, possède le talent particulier d'apparaître exactement là où je ne veux pas la voir. C'est un don que j'admire en théorie et que je redoute en pratique.
Le tumulte de la salle de bal s’étouffe sous le poids soudain d’un silence révérencieux. Au sommet du grand escalier, une silhouette d'or et de pourpre apparaît : l'Impératrice.
En parlant de la louve…
Sa présence est une onde de choc qui fige les courtisans, mais pour moi, elle est le signal d'une fuite imminente. Ses yeux d’acier balayent la foule, me cherchant sans doute. Qui a dit que la vie d'une princesse était une vie de rêve ?
Je sens mon cœur rater un battement. Je ne peux pas l'affronter, il me faut un bouclier, et vite.
Mes yeux repèrent un îlot de tensions à l’autre bout de la galerie. Là, drapés dans des soies sombres et des fourrures exotiques, se tiennent les ambassadeurs de la Ligue du Nord et le vieux Roi d'Arkandias. Des rivaux, des alliés de circonstance au mieux, des ennemis jurés au pire. C’est l’endroit le plus dangereux de la salle, et donc, paradoxalement, mon seul refuge. L’Impératrice ne risquerait jamais un esclandre public au milieu de loups qu'elle tente de dompter par la ruse.
Je m'avance d’un pas vif, un sourire de bienvenue déjà fixé sur les lèvres.
— Majesté, je me disais justement que ce bal manquait d'une certaine distinction jusqu'à ce que je croise votre délégation, dis-je en m'immisçant dans leur cercle avec une révérence pleine de grâce.
Honnêtement mon cerveau n’a pas connaissance de que je prononce. Je veux juste parler. L’empereur se tourne vers moi, déconcerté par ma franchise.
— Princesse. Nous sommes honorés. Il est rare qu'un membre de la famille impériale vienne ainsi braver le froid qui semble émaner de nos propres uniformes.
Je comprends le sous-entendu, mais on s’en tape. C’est ma mère que je ne veux pas affronter.
— Oh, le froid ne m'a jamais fait peur, votre majesté. Et puis, entre nous, vos uniformes sont de loin les plus élégants de cette salle, murmuré-je sur le ton de la confidence, déclenchant un léger rire parmi ses ambassadeurs. J'ai entendu dire que vos artisans travaillent le velours comme personne ; il faudra absolument que vous me donniez leur secret avant la fin de la soirée.
Du coin de l'œil, je vois la silhouette de l'Impératrice se figer à quelques mètres. Elle ne peut pas m'interpeller ici sans risquer un incident international majeur.
La stratégie que j'ai adoptée est simple : dès que je l'aperçois se déplacer dans ma direction, je m'empresse de m'insérer dans la conversation la plus proche, de préférence avec un noble suffisamment bavard de l’opposition, pour qu'il soit malvenu de l'interrompre. Jusqu'à présent, la méthode fonctionne. Je lui ai déjà échappé deux fois. Mais la soirée est encore longue, et je commence à manquer de nobles bavards.
Ce n'est pas que je l'aie fait exprès d'être en retard, mais ma mère ne me croira pas même si j'avais des preuves vidéo validées par le monde entier. Elle trouvera toujours un moyen de me prouver que c'est ma faute, que j'aurais pu anticiper, que j'aurais dû prévoir. Même si elle sait pertinemment qu'il m'aurait été quasi impossible de prendre un vol à temps depuis les États-Unis pour rentrer à Valcrest et tout prepare en si peu de temps.
J'avais essayé de prendre toutes les précautions possibles pour éviter le retard d’aujourd'hui. J'avais préparé ma tenue la veille, informé Lily de l'heure exacte du départ, vérifié deux fois le programme de la soirée. Mais par la pire des malchances, la robe que je devais porter pour venir au bal ce soir s'est déchirée pendant que je l'enfilais. J'ai donc dû envoyer Lily, ma dame de compagnie, en chercher une autre, ce qui a causé tout le retard. Et me voilà dans cette robe jaune qui, bien qu'élégante, me donne l'impression d'être habillée pour un conte de fées que je n'ai pas choisi
— Votre Altesse ! s'exclame l'ambassadeur de Grenouvaille, un homme jovial dont le ventre témoigne d'un rapport sincère et durable à la bonne table. Quelle joie de vous voir ce soir.
— L'honneur est pour moi, Excellence.
Et c'est parti. Je souris. J'acquiesce. Je pose des questions dont je connais déjà les réponses, feins l'étonnement face à des informations que je possède depuis des semaines, ris à des plaisanteries dont la subtilité m'échappe. Une performance bien rodée, jouée avec l'aisance que donne l'habitude.
Mon attention dérive malgré tout. Je scanne discrètement la salle depuis l'encadrement de la porte, cherchant sa silhouette — la couronne de diamants qu'elle porte avec la désinvolture d'une femme qui a oublié depuis longtemps que tout le monde ne la porte pas.
Pas de couronne en vue. Je respire.
— Dire que si le prince avait vécu, nous aurions été épargnés de la honte que celle-ci fait peser sur la famille royale…
Une voix derrière moi me tire de mes pensées, promptement suivie d'un murmure d'approbation. Je n'ai même pas envie de me retourner pour voir qui jacasse derrière moi. Je connais ce genre de conversation, ce genre de ton — mielleux en surface, venimeux en dessous. C'est toujours ainsi avec ces soi-disant nobles qui s'habillent en soie mais dont les âmes ressemblent à de vieux parchemins rongés par l'humidité. Ces gens-là existent dans toutes les cours, dans tous les palais, dans tous les salons dorés du monde. La mort de mon frère Eden, le prince héritier, remonte à l'année de mon accident. Je n’ai aucun souvenir de qui j’étais durant cette année-là depuis que j’ai ouvert les yeux après mon opération. Malgré tous les bons souvenirs que j’ai d’avant mon accident, j’ai toujours l’impression que j’ai oublié quelque chose d’importante. Je me sens coupable à chaque fois que je pense au fait qu’il y a une partie de ma vie qui m’est complètement inconnue. Coupable d’être la meurtrière de mon frère et de vivre avec l’esprit tranquille. Sans le poids du regret de toute la douleur que j’ai pu causer à ma mère et la vie que j’ai enlevé à mon frère. Je me souviens de rien. Mais eux, ils s'en souviennent très bien — du moins ils s'en souviennent assez pour l'utiliser comme couteau.
Bien que ça n'en vaille pas la peine, je sens que je voudrais me retourner et vider deux verres d'eau sur eux pour calmer la chaleur qu'ils ont dans la tête et dans la bouche. Je visualise la scène pendant une fraction de seconde — leurs têtes trempées, leurs chignons qui s'effondrent, leurs expressions horrifiées — et ça me procure un semblant de satisfaction que la réalité ne m'accordera jamais.
Je réprime l'impulsion avec un sourire légèrement plus large à l'intention de l'ambassadeur, qui n'a rien entendu ou fait semblant — ce qui revient au même.