Je garde la tête baissée. Kyria n’a jamais mis les pieds sur un terrain d’entraînement, mais elle sait frapper là où ça fait mal. Et beaucoup sont prêts à tout pour rester dans son sillage, quitte à perdre toute dignité.
Je lâche à mi-voix, avec une ironie lasse :
« Qu’est-ce que j’ai encore fait, Votre Majesté ? »
J’espère surtout détourner son attention assez longtemps pour que la personne qu’elle prend pour cible puisse filer. Elle ne répond pas. Elle n’en a pas besoin. Un simple mouvement de la main suffit : ceux qui gravitent autour d’elle sont déjà prêts à agir.
Son père siège au conseil de l’école. Il couvre tout. Aucun rapport officiel, jamais. Les seules traces de ses excès sont les marques qu’elle laisse sur moi. Elle raconte que je suis fragile, que je marque vite, que je me plains trop. Certains ont payé cher d’avoir refusé de lui obéir. Un garçon a même quitté la meute pour intégrer une école voisine après l’avoir contrariée. Nous étions en primaire. À cet âge-là, personne ne parle de trahison ou de fuite. On a simplement dit qu’il avait besoin d’un autre encadrement. L’affaire a été étouffée.
« Je fais juste comprendre à un chiot qu’on ne salit pas mes chaussures neuves sous les yeux de tout le monde », déclare Kyria en balançant ses talons clairs d’un geste méprisant.
Elle me fixe comme si j’étais stupide de ne pas saisir l’évidence. Ce n’était pas “tout le monde”. C’étaient eux. Mon frère — futur Bêta — et sa b***e : les prochains Alphas, le Gamma, le Delta. Cinq garçons inséparables. Kyria cherche leur regard comme d’autres cherchent l’air. Mila et Jessa, ses fidèles, se sont chargées du reste.
En réalité, Mila a bousculé quelqu’un et renversé une boisson sur Kyria. Mais Kyria n’assumera jamais. Ses amies non plus. Les garçons se sont éloignés en riant, ignorant la colère qui montait dans ses yeux. Elle garde toujours sa vraie nature pour plus tard. Elles tiennent trop à leur place de favorites. Ces garçons règnent sur l’école comme certains adultes règnent sur une meute : en se nourrissant d’admiration. Ils aiment l’image qu’on projette sur eux. Alors Kyria fait tout pour rester sous leurs projecteurs.
Je ne peux pas vraiment leur reprocher de perdre leurs moyens face aux futurs Alphas. Ils ne sortent pas de nulle part. Ils ont juste un an de plus que nous et viennent de rentrer de leur stage d’été.
Ces garçons sont destinés à reprendre la place de leurs pères dès la fin du lycée. Depuis deux ans, ils participent à un programme mis en place par le Roi Alpha, dans un complexe situé sur ses terres. Chaque été, ils y passent un mois entier à s’entraîner, à apprendre ce que leur rang exigera d’eux. Officiellement, c’est pour éviter qu’ils traînent pendant les vacances. En réalité, c’est une préparation déguisée et un moyen de créer des liens entre les futurs chefs des meutes alliées.
J’imagine sans peine le désordre des premiers jours : des dizaines d’adolescents de haut rang, tous persuadés de valoir mieux que les autres, forcés d’apprendre à combattre, réfléchir et diriger ensemble. Il doit y avoir des affrontements avant que chacun trouve sa place.
Les Alphas sont formés pour gouverner : finances, stratégie, cohésion. Les Bêtas apprennent à seconder, à gérer, à soutenir sans empiéter. Les Gammas sont destinés à protéger la Luna et à l’assister. Les Deltas commandent les guerriers et assurent la sécurité. Chacun porte un poids que peu soupçonnent.
Je pense que ces stages servent à leur faire toucher cette réalité du doigt. À les sortir du confort scolaire. Certains encaissent mieux que d’autres. Et je suis persuadée que le Roi Alpha observe aussi les dynamiques : qui s’allie, qui s’oppose, qui cherche à dominer. Sans les parents dans l’ombre, les masques tombent vite.
Malgré tout, il existe toujours des dirigeants prêts à tout pour monter plus haut : alliances arrangées, mariages calculés, jeux politiques. Certains parents choisissent même les futurs partenaires de leurs enfants pour consolider leur pouvoir.
Les Rois Alphas sont liés à la Déesse de la Lune par leurs Lunas. Ensemble, elles forment l’autorité suprême. Elles n’interviennent que lorsque les conflits dépassent les frontières d’une seule meute.
Quand les garçons sont revenus cette année, on aurait dit qu’ils avaient changé du jour au lendemain. Plus grands, plus larges, plus sûrs d’eux. Ils étaient déjà beaux avant — même mon frère — mais désormais, ils avaient l’allure d’hommes. Tous frôlaient ou dépassaient le mètre quatre-vingt, avec des épaules capables de bloquer un passage.
Leur présence avait changé aussi. Une pression diffuse, palpable, qui remplissait une pièce dès leur entrée. Cette aura sert à imposer l’obéissance… et parfois à attirer. Un loup cherche instinctivement la force chez un partenaire. Plus le rang est élevé, plus cette puissance est marquée.
Évidemment, aucune fille n’est passée à côté de cette transformation. Certaines se sont littéralement jetées sur eux. Mon frère n’a pas fait exception. Depuis leur retour, il enchaîne les conquêtes. J’entends parfois des bruits la nuit. Je préfère ne pas y penser.
C’est dérangeant, mais il n’est clairement pas le seul. À l’école, c’est devenu banal. Le local du concierge sert plus souvent de cachette que de réserve. Apparemment, personne ne s’en plaint.
Ça me rend triste. Chacun de nous a un partenaire destiné, choisi par la Déesse de la Lune. Je ne comprends pas comment on peut jouer avec ça. Tomber amoureux de la mauvaise personne, puis être rejeté quand le véritable lien se manifeste… J’en ai vu ici. Ça brise des gens.
Certains préfèrent s’unir à un partenaire “acceptable” pour renforcer leur lignée. Moi, je crois que la Déesse sait ce qu’elle fait. Nous sommes plus solides quand elle choisit. J’attends encore le mien.
— Tu m’écoutes ou quoi ?!
La voix de Kyria me ramène brutalement à la réalité. Je cligne des yeux et la regarde enfin.
— Pas vraiment, dis-je posément. Laisse les plus jeunes tranquilles. Ils n’ont rien fait. Et arrête pour tes chaussures : ils se moquent de la marque, et c’est ton amie qui a failli les écraser.
Je n’aurais pas dû. Sa main est partie aussitôt. Une gifle sèche. Le goût métallique du sang sur ma lèvre. Parfait. Je passerai la soirée à l’écart, le temps que ça disparaisse.
Depuis que mon loup s’est éveillé, je guéris plus vite. Avant, je devais inventer des excuses pour masquer les traces que Kyria et ses copines me laissaient. Mon père n’a rien remarqué lors de ma première transformation. En revanche, il a tout vu quand je suis rentrée avec les bras couverts de bleus.
C’était avant une cérémonie officielle avec l’Alpha. Je portais une robe à manches courtes. Il n’a pas aimé l’image que ça donnait : le Bêta incapable de tenir sa fille. Il ne s’est pas inquiété pour moi. Seulement pour sa réputation. Il m’a enfermée dans ma chambre, sans dîner, jusqu’à ce que les marques disparaissent.
Je ne crois pas qu’il me déteste. Du moins, j’essaie de m’en convaincre. Mais je sais qu’il me tient responsable de la mort de ma mère. Elle est morte en me mettant au monde. Il ne me l’a jamais dit directement, mais je l’ai entendu le murmurer à d’autres.
Misylda disait souvent que je lui ressemblais. Peut-être que me voir chaque jour lui rappelle ce qu’il a perdu. Mon frère, autrefois, était différent. Protecteur. Nous étions inséparables. Puis sa formation de futur Bêta a commencé. Depuis, il s’est éloigné. Toute son attention est tournée vers la meute. Moi, je suis restée derrière.