Chapitre 11

1538 Words
Je hoche la tête.— Oui. Les entraînements obligatoires du matin pour les lycéens, les sessions avancées trois fois par semaine pour les guerriers et gradés, et j’aide Delta Kyle avec les entraînements de base, les patrouilles et les séances pour les plus jeunes. Je hausse encore les épaules, comme si ce n’était rien. Pour moi, ce n’est pas un exploit. J’aime m’entraîner avec les chiots. Malgré toutes les saletés que Kyria me fait subir, j’aime l’idée de leur apprendre à se défendre contre des gens comme elle. C’est ma façon à moi de garder la tête froide. Et puis, les bases, c’est ce qui compte le plus. Trop de guerriers les négligent, alors que c’est là que tout commence. Au milieu d’un combat, c’est la mémoire du corps qui agit, pas les figures compliquées que certains adorent montrer. Les gestes simples, eux, ne te trahissent jamais. — Trente heures d’entraînement chaque semaine, presque, lança-t-il. Et ça, en plus des cours et du reste. Il me regardait comme si j’étais soudain devenue quelqu’un d’autre. Autour du feu, les autres avaient la même expression, un mélange d’étonnement et d’incrédulité. — J’avais jamais vraiment compté, dis-je en haussant les épaules. Mais oui, ça doit tourner autour de ça. Je fixai les flammes pour éviter leurs yeux. La chaleur me montait au visage, et je me fis un peu plus petite sur la souche où j’étais assise, espérant me fondre dans l’ombre. — T’es pas aussi la meilleure de ta promo ? demanda Dylanne. — Et dans les cours avancés aussi, non ? renchérit Daley. Je t’ai déjà vue en anglais, c’est sûr. — D’accord, stop, intervint Solange. On a compris, c’est un petit prodige, laissez-la respirer. Elle s’assit à côté de moi et me tira contre elle, comme pour me protéger du reste du groupe. Je me laissai faire, les yeux toujours sur le feu, sans oser relever la tête. J’avais eu l’impression, un instant, d’être enfin à ma place. Mais maintenant, mes différences me sautaient au visage, et je n’avais aucune envie de me justifier. — On est juste un peu vexés, avoua Silas en riant, le bras glissant autour des épaules de Solange. On se sent tous un peu nuls à côté, voilà tout. Il me regardait encore, un sourire en coin. — Parle pour toi, répondit Orion avec un éclat de rire. Moi, je me sens très bien. — Ouais, c’est ça. Pari que la semaine prochaine, tu t’infliges trente heures d’entraînement toi aussi, fit Silas en lui donnant une tape amicale. Orion haussa les épaules, but une longue gorgée de bière, et ne dit rien. Ce silence voulait tout dire : il comptait bien essayer. J’en étais sûre. Je ne savais pas si cette idée me plaisait ou non. L’entraînement, c’était mon refuge. Là-bas, j’étais seule, concentrée, à l’écart de tout le reste — surtout d’eux. Ce moment autour du feu avait des airs de trêve, mais je savais qu’il ne durerait pas. Ils ne me connaissaient pas. Personne ne m’avait jamais vraiment connue, pas avant aujourd’hui. Kyria avait veillé à ce que tout le monde m’évite, sous peine de représailles. Mon père, lui, s’était assuré que je reste à l’écart de tout ce qui pouvait ressembler à un poste de responsabilité. Si j’avais pu m’entraîner avec Luna Ava, c’était uniquement parce qu’elle l’avait exigé. En tant que fille unique d’un haut gradé, mon père n’aurait jamais osé lui dire non. Elle et Delta Kyle avaient probablement tout arrangé pour que je sois acceptée, surtout après ma première transformation. Le reste de la soirée s’écoula dans une sorte de quiétude paresseuse. Quelques conversations s’élevaient ici et là, sans réel sujet. Moi, je me contentais d’écouter, les yeux perdus dans les braises. La chaleur du feu et le murmure du vent suffisaient à me détendre. Je n’aurais jamais cru qu’une fête de lycée puisse ressembler à ça. Pas de musique hurlante, pas de cris, pas de gens ivres qui renversent tout sur leur passage. Juste une b***e d’amis, un feu, des rires discrets. J’aurais presque pu croire à un moment normal. Presque. Parce qu’au moment précis où je me disais que je ne m’étais pas sentie aussi bien depuis longtemps, une voix aiguë fendit la nuit. — Oh mon Dieu ! Les filles, vos reines sont arrivées ! Maintenant, la fête peut commencer ! Kyria venait d’apparaître à l’orée de la clairière, flanquée de Jessa et Mila. L’atmosphère autour de nous était tendue, presque électrique. On aurait dit que l’air lui-même retenait son souffle. Les gars prenaient de grandes inspirations, comme avant un match ou une bagarre, pendant que le trio s’approchait, sûr de lui, avec un sourire triomphant. Elles étaient habillées comme pour sortir en boîte, pas pour crapahuter dans les bois : mini-jupes minuscules, chemises trop serrées, manches longues, talons hauts. Jessa, surtout, semblait à deux doigts d’une catastrophe vestimentaire. Rien dans leur allure ne collait avec le froid mordant ni avec la boue dans laquelle on avait pataugé pendant des heures. Je ne pus m’empêcher d’imaginer leur traversée du terrain dans ces accoutrements et un rire m’échappa avant que je puisse le retenir. Le regard noir de Kyria me fit immédiatement regretter ce moment d’amusement. Elle leva bien haut une bouteille.— J’ai apporté ta tequila préférée ! lança-t-elle à Dylanne et Daley. On pourrait fêter la rentrée, non ? Et trinquer à votre futur statut d’Alphas ! Elle trottina vers eux, minaudant, puis prit un air faussement embêté.— Oups… j’ai oublié les verres. La grimace qu’elle fit n’avait rien de mignon ; c’était plus une sorte de rictus crispé. — Bois directement à la bouteille, proposa sèchement Solange. L’alcool tuera les microbes. Kyria tourna lentement la tête vers elle, un sourire glacé aux lèvres.— Oh, merci, la nouvelle. Mais je pensais plutôt laisser mes gars me tirer dessus. C’est plus fun, non ? Ça nous mettra dans l’ambiance pour plus tard. Elle lança un regard aguicheur à Dylanne et Daley, balançant ses cheveux d’un geste étudié. Je me demandai encore pourquoi elle les appelait “ses hommes”. Et surtout, pourquoi ça m’irritait. — Je vais en faire un contre Solange, déclara Silas avec un sourire en coin. Solange leva les yeux au ciel, mais ne protesta pas. Moi, j’étais perdue. J’espérais que mon visage ne trahissait rien. — Tu peux m’en prendre un, Matty, fit Jessa en se glissant derrière mon frère et en passant les bras autour de lui. Je tiquai sur le surnom, surpris qu’elle l’emploie avec autant d’aisance. Lui, il resta figé, sans refuser, mais sans répondre non plus. La scène avait quelque chose de maladroit, presque gênant. — Il reste plus que toi et moi, Orion, lança Mila en s’installant entre ses jambes. Sauf qu’au moment où il se leva, elle bascula en arrière et tomba à moitié sur une bûche, les jambes en l’air. L’image fit rire quelques-uns. — Et Shorty, alors ? On ne peut pas la laisser seule, non ? dit Orion en me désignant. — Qui ça ? répondit Kyria, faussement innocente, comme si elle ne m’avait jamais remarquée. — Shorty, reprit Orion. Faut bien qu’elle ait un partenaire de tir. Je sentis mes joues s’enflammer sous tous les regards. Kyria fit une moue agacée.— Oh, elle s’en fiche sûrement d’être l’intruse. Sinon, je peux lui prêter un autre gars. Elle accompagna ses mots d’un geste négligent, comme si ma présence n’avait aucune importance. — NON ! Les cinq garçons avaient répondu d’une seule voix. L’éclat soudain me fit sursauter. Même Kyria parut désarçonnée. — Eh bien… quelle ambiance, murmurai-je avec un sourire maladroit. Pas de souci, vraiment. Faites comme si je n’étais pas là. Je voulais apaiser les choses, même si je ne comprenais toujours rien à leur petit jeu. Solange me lança un regard plein de compassion avant de se lever d’un bond. — Attends, j’ai une idée, dit-elle en me saisissant la main. — Tu ne fais rien de stupide, Solange, prévint mon frère avec un ton d’avertissement. — Relax, répondit-elle en levant les yeux au ciel. Elle m’entraîna jusqu’à la bûche où Silas était assis. Puis, sans prévenir, elle se posa sur ses genoux, s’allongea un peu et appuya son torse contre mes jambes, relevant son haut juste assez pour dévoiler son ventre. — Allez, Milo, installe-nous, lança-t-elle en riant. Silas éclata de rire à son tour.— Ah ouais, là, ça devient intéressant ! Je n’étais pas sûre de comprendre si tout ça relevait d’un jeu ou d’une provocation. Mais tous les regards étaient braqués sur nous, et je fis de mon mieux pour ne rien laisser paraître. Milo prit la bouteille des mains de Kyria et la tendit à Solange. Il versa un peu de tequila dans son nombril. Elle sursauta, puis éclata de rire. Silas, lui, se pencha lentement, caressant sa taille du bout des doigts, puis passa sa langue le long de sa ceinture avant de remonter sur son ventre et d’aspirer la petite flaque d’alcool. Son autre main se posa sur mon genou, sa paume chaude effleurant ma peau. Je sentis mes muscles se raidir, mais quand il me pinça doucement, juste assez pour me faire rire, la tension se relâcha.
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