Solange me lance un regard complice. « Je prends de l’eau. Et toi, Sydney ? »Je comprends qu’elle choisit prudemment pour m’éviter de me sentir mal à l’aise. Elle me connaît déjà bien.
« De l’eau aussi, merci. »Silas file en trottinant, déloge un ado assis sur une glacière et revient avec deux bouteilles.
Nous rejoignons mon frère et ses amis juste à temps pour que Silas revienne avec nos boissons.
« Sérieusement, qu’est-ce qui vous a pris autant de temps ? Votre voiture est rentrée avant nous, et pourtant vous arrivez après les provisions ! »Son ton boudeur me fait sourire ; il a l’air d’un gamin contrarié.
Solange éclate de rire, puis, sans prévenir, elle attrape son visage entre ses mains.« Oh, rentre cette lèvre, mon beau, garde-la pour tes admiratrices. » Elle lui effleure la bouche du pouce, faussement sérieuse. « Une telle perfection, ça s’entretient. On ne peut pas se précipiter. »
Elle me lance un clin d’œil complice. Elle a ce don naturel pour détendre l’atmosphère.Je me dis qu’un jour, il faudra que j’apprenne à faire pareil.
Je ris avec elle en avalant une gorgée d’eau. Ce simple geste semble capter l’attention de Dylanne et Daley.— Elle a raison, dit Daley sans détour, ça valait vraiment la peine d’attendre.Son regard reste accroché au mien, un peu trop longtemps. Gênée, je détourne les yeux et tombe sur Dylanne qui hoche doucement la tête, puis sur Orion qui tente de cacher un sourire derrière sa bouteille de bière. Je crois bien que c’est la première fois que je le vois sourire, mais je n’ai pas le loisir d’y penser davantage : Dylanne reprend la parole.
— Je crois que je ne t’ai jamais vue avec les cheveux attachés comme ça, Sky. Ça te va bien.Il parle avec une sorte de curiosité sincère, comme s’il essayait de mettre le doigt sur ce qui cloche ou ce qui change.
— Ouais, Tiny, t’étais en mission séduction ou quoi ? lance Daley en me lançant un clin d’œil.— Tiny ? Vraiment ? je réplique en levant les yeux au ciel. J’ai été victime d’un relooking forcé orchestré par une amie un peu trop zélée, c’est tout.Je souris à Solange, qui éclate de rire à une remarque de Silas. Avant que Daley ne trouve quoi répondre, elle s’interpose.
— Forcée, forcée… c’est vite dit, proteste-t-elle. J’ai juste voulu faire honneur à ta beauté cachée.Je lui adresse un regard noir, mais elle n’a pas tort. C’est elle qui a déniché ce manteau bleu qui fait ressortir le gris de mes yeux, et le maquillage qu’elle m’a imposé les rend presque métalliques. Elle a ensuite rassemblé mes cheveux blonds en une queue-de-cheval haute, légèrement bouclée, ce qui me donne un air plus assuré. Pour le reste, je porte encore mon jean, mon t-shirt et mes rangers noirs du lycée. Ce n’est pas grand-chose, mais ça change tout.
On reste un bon moment à bavarder avec les garçons, sans voir le temps passer. Leur attention semble rivée sur nous. Même mon frère finit par se mêler à la discussion, suivi d’Orion. J’apprends vite qu’il est bien plus cérébral que je ne l’imaginais : il prend des cours de maths supplémentaires, par pur plaisir. On finit par dériver sur les études, un sujet qui ne passionne que nous deux. Au moins, je ne suis plus la seule à aimer ça. Pendant ce temps, Dylanne et Daley parlent de leurs responsabilités futures : leur père leur met la pression pour qu’ils se préparent à devenir co-alphas, et on sent que ça pèse sur eux.
Mon frère, lui aussi, finit par évoquer les attentes qu’on place sur ses épaules : il doit toujours être le meilleur. Petit à petit, on découvre qu’ils partagent tous une passion commune pour le sport. Ils ont tout essayé : randonnée, escalade, course, surf… tout ce qui permet de se dépasser. Je les écoute, fascinée, en me disant que j’aimerais bien partager certaines de leurs aventures. Solange, elle, a cette façon magnétique d’attirer l’attention ; impossible de lui résister quand elle le décide. Et c’est étrange, parce que jamais ces garçons ne m’avaient parlé comme ça avant.
Daley revient du frigo, une bière à la main, et s’arrête tout près de moi.— Tu es minuscule, Tiny. Sérieusement, qu’est-ce qui s’est passé ? Milo a tout pris niveau taille et il ne t’a rien laissé ?Il me domine de toute sa hauteur, au point que je dois lever la tête pour lui répondre. Son gabarit impressionnant devrait m’intimider, pourtant je me sens parfaitement tranquille entourée d’eux.
— Je crois que je n’avais pas remarqué à quel point tu es petite, renchérit Dylanne en se plaçant juste derrière moi.Il ne me touche pas, mais je sens sa présence, sa chaleur.
Je ne recule pas, et je réplique du tac au tac, un brin insolente, à la manière de Solange :— Disons que certains atteignent la perfection plus vite que d’autres. Les retardataires, eux, ont encore du travail.Solange et moi échangeons un sourire complice.
— Comme un bon vin, Petit Bout, intervient Silas, le bras passé autour de l’épaule de Solange, on ne fait que s’améliorer avec le temps.
« Quelqu’un aurait une nouvelle blague à me lancer, histoire de compléter la collection ? » dis-je en regardant Orion et mon frère. Tous deux éclatent de rire, et j’essaie d’en profiter pour m’échapper de leur étreinte de jumeaux, coincée entre eux comme une sardine.
Mais à chaque fois que je bouge, ils se déplacent aussi. J’abandonne et me tourne vers Orion, qui me lance :— Laisse-moi te répondre, Mini-format, je vais bien trouver un truc brillant à dire.
Je roule des yeux, tandis que Solange éclate de rire.
— Et toi ? je demande à Milo.
Il sourit.— Pour l’instant, Shorty, je ne peux t’appeler que la reine des mises à terre. Papa ne s’en remettra jamais.
Tout le monde rit à ce souvenir. Milo m’attire alors contre lui, glissant un bras autour de mon cou dans un geste étonnamment tendre. Jamais il ne s’était montré aussi affectueux. Peut-être que la bière lui ramollit un peu les réflexes, même si, chez un loup-garou, l’alcool ne fait pas grand effet. Il n’en a pas bu beaucoup, d’ailleurs. Ou alors, il n’apprécie pas trop de me voir si proche des jumeaux ? C’est nouveau, cette attitude protectrice. Il ne l’a jamais eue avant, mais c’est vrai qu’on ne passe pas vraiment du temps ensemble. En fait, je ne passe du temps avec personne. Tout ça, ces moments entre amis, c’est encore récent pour moi. Et il le sait sûrement.
Les autres ne semblent pas remarquer ce petit écart. La conversation glisse sur l’entraînement du matin, pendant qu’on s’installe autour du feu. Chacun trouve une place : sur une bûche, par terre, ou contre une racine. Milo garde son bras posé sur mes épaules jusqu’à ce que je me cale contre une bûche. Solange prend place juste à côté de moi, et Silas s’assoit derrière elle, la maintenant entre ses jambes. Mon frère se glisse de l’autre côté, tandis qu’Orion, Dylanne et Daley s’installent sur la bûche d’en face.
— Ne m’en parle pas, grommelle Solange. C’est moi qui me suis pris cette raclée.
Un instant, j’ai peur qu’elle soit vexée de s’être fait battre par moi ce matin, mais son expression détendue me rassure. Elle a l’air amusée, pas contrariée. Tout le monde rit à nouveau, et je me surprends à rire aussi, malgré moi.
C’est fou, tout ça ne date que de ce matin ? J’ai l’impression qu’il s’est passé une éternité depuis. En balayant les environs du regard, je réalise que le cercle autour du feu s’est bien élargi : beaucoup d’autres sont venus se joindre à nous. Silas avait raison, chacun passe quand il veut, reste le temps qu’il veut. Et il faut admettre que la chaleur du feu est agréable. L’air est plus frais que prévu, et même si je ne grelotte pas, je préfère toujours la chaleur.
— L’Alpha a dit que tout le monde a tenté de reproduire sa prise aujourd’hui, mais personne n’a réussi, raconte Solange. Même vos pères ont échoué.
Elle lâche ça d’un ton innocent, en sirotant sa bière, mais je devine la petite pique derrière.
— Sérieusement ?! s’exclame Silas. Eh bien, si nos pères se sont vautrés aussi, je me sens tout de suite moins nul.
Orion penche la tête, intrigué :— Dis-moi, à combien d’entraînements tu participes exactement ?
Son ton est calme, mais je vois bien qu’il calcule dans sa tête.— Je sais que tu fais les séances obligatoires de la meute et celles avancées avec Luna Ava… mais à part ça ?
— Tous, répondis-je simplement.
Il me fixe, un sourcil levé. Je reste concentrée sur le feu, un peu gênée. Jusqu’à récemment, je n’avais pas vraiment de vie sociale, alors je passais mes journées entre mes devoirs et l’entraînement. C’était ma routine, mon refuge.
Orion manque de s’étouffer avec sa gorgée.— Tous ? Genre, littéralement tous ?