Chapitre 9

1487 Words
Tout était calculé. On ne distinguait que des jambes, des mains, rien qui puisse les trahir. Quand j’ai montré la vidéo à mon père, elle avait déjà disparu, comme par magie. Il m’a crié dessus. Selon lui, je m’inventais des drames de lycée, jalouse des filles populaires. Il ne m’a pas cru une seule seconde. Ce jour-là, j’ai compris que lui parler ne servait à rien. Depuis, je ne me confie plus. Il écoute à peine quand j’essaie, les yeux rivés sur ses dossiers pour l’Alpha. On ne mange même plus ensemble. Lui et mon frère dînent dans la salle à manger, et moi, dans la cuisine, avec notre cuisinière. Quand j’étais petite, c’était ma nounou qui s’occupait de moi. On mangeait souvent ensemble dans sa suite, sauf quand il y avait des invités. Puis, à la fin de la cinquième, on m’a simplement dit qu’elle n’était plus là. Personne ne m’a prévenue. Je me souviens encore du soir où je suis descendue chercher à manger dans sa chambre vide. J’ai erré dans la maison, avant de tomber sur mon père et Milo, attablés devant un festin. Mon père m’a simplement dit qu’elle avait été réaffectée à un enfant « plus important » et que je devais cesser d’interrompre leurs repas. J’ai quitté la pièce en pleurant. Aucun d’eux n’a bougé. Depuis, je me contente de dîner dans la cuisine, en silence. Solange m’aide souvent à ranger après le repas. Elle ne pose jamais de questions, mais son regard en dit long. Et cette pitié dans ses yeux… je la déteste plus que tout. Je n’avais pas remarqué que je m’étais complètement évadée de la conversation jusqu’à ce que Solange me donne un coup de coude.— Eh, t’étais où, là, pendant les dix dernières minutes ? Je cligne des yeux, secoue la tête pour chasser les pensées qui m’avaient happée, puis marmonne :— Franchement, je ne suis pas sûre d’y arriver. Je ne mentais pas quand je disais que je n’avais pas d’amis ici. Personne ne m’apprécie, et je ne vois pas pourquoi je resterais. Tu t’amuseras bien mieux sans moi. Je commence à me tourner quand elle m’arrête :— Pas question. Et puis, détrompe-toi : tu as au moins une amie — moi. Elle se désigne d’un geste théâtral avant d’ajouter, malicieuse :— Et puis, je me sentirais beaucoup trop mal à l’aise avec Kyria sans toi. Tu mérites qu’on lui rabatte un peu son caquet, ou au moins que quelqu’un le fasse à ta place, incognito. Elle ponctue sa phrase d’un clin d’œil. Je fronce les sourcils. Comment savait-elle que Kyria était la cause de mes tourments ? Même Kyle n’a jamais compris à quel point cette fille m’a pourrie la vie. — Euh… je ne vois pas de quoi tu parles… — Sérieusement ? Tu vas me faire le coup du mensonge ? Inutile. J’ai déjà deviné. Elle transpire la prétention à des kilomètres. Le genre de fille persuadée d’être au sommet alors qu’elle ne saurait même pas trouver la sortie d’un sac en papier avec un plan et un GPS. Franchement, je me fiche de son statut ou de sa petite influence. Je suis ici en échange pour un an, pas de quoi me faire peur. Qu’elle essaye seulement de me faire renvoyer ! Je suis la fille de Gamma, le Roi Alpha. À part l’Alpha lui-même, personne ne me surpasse ici. Alors, qu’elle aille se faire voir. Je reste bouche bée. Impossible de savoir quoi répondre. Qui parle comme ça avec un tel aplomb ? — D’accord, concédé-je enfin. Mais fais attention. Son père siège au conseil de l’école. Certains ont été suspendus ou punis juste pour l’avoir contrariée ou pour s’être trouvés au mauvais endroit au mauvais moment. D’autres ont même été blessés. Je marque une pause avant d’ajouter plus doucement :— Tout ça parce qu’elle me déteste. Je ne veux pas que tu te mettes en danger pour me défendre. Ça n’en vaut pas la peine. Je peux gérer. Si elle passe son temps à me viser, elle laisse les autres tranquilles, et c’est ce qui compte. Je la fixe pour être sûre qu’elle saisisse mon sérieux. Solange attrape mes épaules et me secoue légèrement :— Tu délires. Tu mérites mieux, et je ne laisserai personne te dire le contraire. Maintenant, viens. Il y a des mecs à charmer et une peste à remettre à sa place. Je soupire. Je sens déjà que je vais le regretter.— D’accord, mais promets-moi qu’on ne va pas se ridiculiser. Ce n’est vraiment pas mon truc. Je n’ai aucune idée de ce que je fais. — T’inquiète, je gère. Et vu comment les potes de ton frère te regardent, je doute que tu puisses te rendre ridicule. Elle me lance un nouveau clin d’œil avant de poursuivre :— Allez, avance. Le soleil se couche, et des garçons qui jouent avec le feu, ça ne se manque pas. Je roule des yeux, impuissante. Solange est complètement folle. Mais maintenant que je suis embarquée dans son délire, impossible de descendre du train. Je la guide sur le sentier qui contourne la salle d’entraînement jusqu’au grand jardin. Luna en prend toujours soin avec passion. Les fleurs y sont superbes, soigneusement alignées ou laissées libres dans de petits recoins ombragés. J’aimerais avoir un jardin comme celui-là, mais mon père trouve ça inutile et refuse catégoriquement qu’on en plante un chez nous. Heureusement, Luna m’autorise à venir lire ici quand je veux. Elle a même installé un hamac dans un coin tranquille, entouré de mes fleurs sauvages préférées. C’est mon refuge, l’endroit où je peux respirer loin du reste du monde. « Sydney ! Quelle belle surprise ! Tu viens avec les garçons pour le feu de camp ? »Parle du diable. « Salut, Luna Ava. Tout va bien ? Oui, les garçons nous ont conviées… si ça ne te dérange pas. »Je ne savais plus trop où me mettre. Moi, invitée à une fête ? C’était une première. Et voir Luna assise tranquillement sur sa terrasse en arrivant n’avait rien de prévu.« Voici mon amie Solange. Elle loge chez les guerriers Robert et Stéphanie cette année. Elle est dans la même classe que Milo et les jumeaux. » Je me rends compte que je parle trop. Pourquoi je stresse ? Cette femme est la plus proche d’une figure maternelle que j’aie jamais connue. « Bonjour, Solange. Enchantée. Vous êtes bien celle qui s’est entraînée avec notre Sydney ce matin, n’est-ce pas ? Vous faites parler de vous, toutes les deux. »Elle jette un regard en coin, un sourire au coin des lèvres. Je sens qu’elle insinue quelque chose, sans comprendre quoi. Et là, je remarque seulement la présence de l’Alpha. Sérieusement, où sont passés mes réflexes ? « C’est vrai, » dit-il en se redressant, un rire grave résonnant sous ses sourcils épais et son visage fermé. « Aucun de mes guerriers n’a réussi à battre ton chrono au combat, même pas Delta Kyle ni Gamma Brett. »Il rit encore, amusé. « Ils ont insisté pendant trois heures, changeant de partenaires à chaque essai. Ce soir, on soigne des égos froissés. »Il s’installe plus confortablement, l’air satisfait. Solange éclate de rire à côté de moi.« C’est impressionnant ! Et merci encore à Alpha et Luna de m’accueillir ici pour l’année. C’est un vrai privilège. » « Pas de quoi, ma belle, » répond Luna dans un clin d’œil. « Tu es exactement à ta place ici. »Puis elle lève un sourcil complice. « Allez, filez avant que toutes les meilleures places près du feu ne soient prises. » Je n’ai aucune idée de ce qu’elle veut dire, mais Solange, elle, comprend. Elle m’attrape le bras et m’entraîne sans attendre. Nous suivons un chemin bordé de petites lumières suspendues aux branches, serpentant à travers les bois. Après une dizaine de minutes, les rires et le crépitement du feu nous parviennent.Une trentaine de personnes sont déjà là, regroupées autour des flammes. Peut-être que la soirée ne fait que commencer. J’ignore encore comment me comporter, alors je reste collée à Solange, qui semble savoir où elle va. En contournant le grand feu, j’aperçois mon frère et sa b***e postés à l’opposé, gardant des glacières comme s’ils protégeaient un trésor. À peine sommes-nous visibles que Silas lève la tête et s’écrie :« Enfin ! On vous attendait depuis des siècles ! » Les autres se tournent aussitôt vers nous, attirant quelques regards autour. Mon malaise revient aussitôt. Clairement, je ne suis pas dans mon élément. Solange, elle, n’en a rien à faire. « Salut les gars. On est pile à l’heure, Silas. Arrête ton cinéma. »Elle lui sourit, imperturbable. « Wow, vous êtes magnifiques toutes les deux ! Vous voulez boire quelque chose ? On a de l’eau, du soda, de la bière, dites-moi. »Il a l’air si enthousiaste que c’en est presque attendrissant.
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