Elle me lance un regard complice, pleine d’assurance. On dirait que rien ne peut l’atteindre.
On s’apprête à grimper quand une voix familière nous coupe net.
— Attendez ! J’ai oublié de vous demander… vous venez au feu de camp ce soir ?
Silas arrive en courant, légèrement à bout de souffle, le sourire large.
Elle est ici avec son oncle et sa tante, le temps que ses parents travaillent pour le Roi Alpha. Une fille ? Quelle fille ? Papa n’a jamais mentionné la présence d’une invitée dans la meute.
À peine cette pensée me traverse que je la vois apparaître.
La fille la plus saisissante que j’aie jamais vue fait son entrée sur le terrain d’entraînement, juste derrière mon père. Elle avance comme si elle savait exactement l’effet qu’elle produisait. Son regard balaie lentement l’assemblée, évaluant chaque détail, avant qu’elle ne se dirige vers l’arrière du terrain, là où nous sommes regroupés. Elle échange quelques mots avec quelqu’un que je ne distingue pas clairement, puis rejoint mon père et les instructeurs du jour.
Papa avait déjà évoqué ce nouvel exercice, alors je n’écoutais qu’à moitié. Toute mon attention était happée par elle.
— Tu savais qu’une fille allait rejoindre la meute ? demandai-je à Daley, près de moi.
— Ouais, répondit-il sans émotion. Mes parents ont dit qu’elle ferait sa deuxième année ici. Ses parents bossent pour le Roi Alpha, alors elle loge chez son oncle et sa tante.
Il haussa les épaules, clairement peu concerné. Moi, j’étais déjà ailleurs.
— Les filles d’ici se ressemblent toutes, lâchai-je. Toujours collantes, jamais surprenantes.
Orion me donna un coup d’épaule en ricanant.
— Tu crois qu’elle va supporter ton sale caractère ? Et si elle t’ignore, tu fais quoi ? Tu joues les gentils ?
— Elle ne m’ignorera pas, répondis-je sans détourner les yeux. Regarde-moi. Je suis clairement le plus beau.
Milo éclata de rire.
— On parie ?
— Pourquoi pas, répondis-je. Qu’est-ce qu’on risque ?
— Ce soir, au feu de camp, dit Milo. Tu dois la faire venir. Sans l’inviter.
— Elle doit venir d’elle-même, ajouta Daley.
— Et être la première à te parler, renchérit Orion.
— Et t’as pas le droit de l’approcher avant, conclut Dylanne.
Je levai les yeux au ciel. Parfait. Avec tout ce monde autour d’elle, elle n’oserait jamais.
— Vous perdez votre temps, lança Daley en tapotant son poignet.
— Marché conclu, dis-je. Mais si je gagne, aucun de vous ne tente quoi que ce soit avec elle.
— Marché conclu, répondirent-ils ensemble.
Très bien. Restait à capter son attention. Peut-être que papa accepterait de me mettre avec elle pendant l’entraînement. J’allais m’approcher quand je vis Milo être assigné avec sa sœur, Sydney. Le contraste était frappant : lui, expansif, sûr de lui, déjà prêt à devenir bêta ; elle, frêle, discrète, presque invisible. Sans connaître leur lien, personne n’aurait deviné qu’ils étaient de la même famille.
J’avais déjà assimilé le nouveau mouvement la veille, donc la séance du jour ne m’inquiétait pas. Ces entraînements servaient surtout à montrer l’exemple, comme le répétait l’Alpha. En réalité, on travaillait bien plus dur en dehors de ces séances.
La voix de mon père interrompit mes pensées.
— Une démonstration s’impose. Solange, Sydney, montrez-nous le nouveau mouvement défensif.
Je me figeai. Sydney. C’était donc son prénom.
Un murmure parcourut le groupe. La différence de gabarit entre elles sautait aux yeux. Rien d’équilibré là-dedans. Pourquoi elles ? Nous avions déjà répété cet exercice des dizaines de fois.
Sydney lança un regard tendu à mon père. Elle devait s’imaginer s’humilier devant tout le monde. Des rires étouffés s’élevèrent. À côté de moi, Milo se crispa. Sa sœur était son point faible. Leur mère était morte en la mettant au monde, et leur père s’était refermé depuis. Milo portait tout à bout de bras. Normal qu’il la protège autant.
— En place, annonça mon père.
Les filles se positionnèrent pendant que les moqueries continuaient.
— Solange attaque. Sydney, tu défends. Immobilise-la en moins de trente secondes.
Trente secondes ? Autour de moi, les mêmes doutes circulaient.
— Personne ne peut faire ça aussi vite…
— Encore moins elle…
Je serrai les dents. Ils n’avaient aucune idée.
— Regardez bien, dit mon père. Partez.
Sydney bougea instantanément. Solange tenta une feinte, chercha à l’attraper, mais Sydney frappa, précise, efficace. Un genou, un coude, un pivot. Elle utilisa l’élan de Solange contre elle, la projeta au sol et bloqua sa gorge sous son genou. Tout s’enchaîna en une fraction de seconde.
Le silence fut total.
Mon père dut intervenir pour qu’elle relâche la pression. Sydney se redressa et aida Solange à se relever. Il consulta son chrono, puis se tourna vers moi avec un sourire provocant.
— Moins de dix secondes. Silas, ton record vient de tomber.
Il rit franchement.
— Qu’est-ce que j’ai raté ? souffla Orion.
— J’ai cligné des yeux et c’était fini, ajouta Dylanne.
— On dirait que t’as perdu ton trône, se moqua Daley. Ce petit bêta vient de te détrôner.
Je restai figé. Mon père passa près de moi et me tapota l’épaule.
— Entraînez-vous plus sérieusement. Ces deux filles sont désormais vos concurrentes, et vous ne l’aviez même pas vu venir.
Il s’éloigna, hilare.
— Sydney est ma meilleure élève, ajouta-t-il. Même toi, Silas, t’as du retard.
Orion siffla derrière moi.
— Sérieusement… c’était incroyable.
— La dernière fois, tu t’es entiché d’une fille qui t’a pris pour gay, répliqua Daley.
— Et alors ? Deux filles qui se battent, c’est toujours impressionnant.
— Un mot de plus sur ma sœur et je t’en colle une, grogna Milo.
— Calme-toi. Elle grandit, c’est tout. Et après ça, je parie qu’on va tous rêver d’elle ce soir.
Point de vue de Silas
— Approche, idiot !
Milo m’attrape la tête avant que je ne me dégage et file vers le camion. Comme toujours, on roule ensemble jusqu’au lycée. Arrêt à la station-service obligatoire. Une habitude qu’on ne questionne plus.
Dans la voiture, Luna et Ava plaisantent sur les jumeaux, disant qu’on devrait ajouter un étage chez eux pour qu’on vive tous ensemble. Vu le temps qu’on y passe, ce ne serait pas absurde.
Un détail m’a frappé aujourd’hui : Solange ne lâche plus Sydney. Même sans cours communs, elles restent ensemble. Et Sydney est dans beaucoup de nos classes, alors qu’elle est censée être plus jeune. Comment j’ai pu ne pas le remarquer ?
— Depuis quand Sky est en cours avancés ? demandai-je à Milo en entrant à la cantine.
Traverser cette salle est toujours pénible. Tout le monde veut attirer notre attention. À force, on a appris à rester entre nous. Les rumeurs, les histoires inventées, les filles qui prétendent n’importe quoi… on s’en protège.
— Aucune idée. Pourquoi ?
— Elle est dans la moitié de nos cours. Et je viens juste de m’en rendre compte. Ça fait une semaine qu’on est là.
— Sérieux ? Je ne savais même pas. Lesquels ?
— Les matières principales. Pas Leadership ni Stratégie. Je l’ai vue en anglais, en maths avec Solange… et après ça, j’ai commencé à la voir partout. C’en est presque troublant.