Chapitre 5

1339 Words
Avant qu’il n’ait le temps de répondre, je tourne les talons et pars droit vers les vestiaires. Solange me suit sans poser la moindre question. Je récupère mes affaires, choisis la cabine la plus reculée et tire le rideau. Je suspends mes vêtements, pose la serviette sur le banc et ouvre l’eau à fond. La chaleur me brûle la peau, mais c’est une sensation que je connais bien. Le sang se mêle au flot et s’étale sur le sol en nuances rosées. Kyria avait utilisé de la poudre d’argent sur les plaies. Kyle ne s’était pas trompé : avec ça, la guérison sera lente. Très lente. Quand j’ai terminé, je tends le bras hors du rideau pour attraper ma serviette, m’enroule dedans avec précaution et vérifie que rien n’est visible avant d’écarter le tissu. — Bordel… Solange ! m’échappai-je en sursautant. Adossée au mur, elle sourit tranquillement, comme si me surprendre à moitié nue n’avait rien d’inhabituel. — Tu as oublié ça, dit-elle en me montrant le pot de crème. Et honnêtement, tu vas avoir besoin d’un coup de main. Certaines blessures sont difficiles à atteindre toute seule. Je la fixe, hésitante. Elle soupire doucement. — Tu peux refuser si tu veux, mais je vais t’aider quand même. Tu verras, c’est souvent plus simple d’accepter. Je reste immobile quelques secondes, puis je me retourne lentement. Quinze marques strient mon dos, alignées comme si elles avaient été tracées exprès. Les plus anciennes remontent à un cours d’histoire : une question posée, quinze minutes de perdues, un contrôle surprise… et une punition infligée par Kyria pour cette audace. Les autres datent de l’année précédente, quand les garçons ont manifesté leurs loups. Moi, je n’en avais pas encore. Apparemment, s’approcher de quelqu’un de rang supérieur justifiait une correction. Solange ne fait aucun commentaire. Pas de grimace, pas de regard appuyé. Elle applique la crème avec soin, plaie après plaie. — Certaines cicatrices sont anciennes, murmure-t-elle. Ça n’effacera pas tout, mais ça peut aider. Mes parents ont des trucs plus efficaces, si jamais… — Non, dis-je trop vite. Vraiment, merci, mais ça ira. Pas besoin d’en parler à tes parents. Elle m’observe, comprend que je ferme la porte, mais n’insiste pas. — D’accord. Alors changeons de sujet. Il me faudrait quelqu’un pour me montrer le lycée. Tu serais partante ? Je cligne des yeux. — Hein ? Oui… oui, bien sûr. Laisse-moi juste me rhabiller. Elle attend sans bouger pendant que je lutte avec ma serviette. J’ai la nette impression qu’elle trouve la scène amusante. Une fois sorties, nous quittons le terrain d’entraînement, situé à quelques rues de l’école. Au secrétariat, je la présente à la secrétaire, qui lui remet son emploi du temps et son numéro de casier. Comme il reste un peu de temps avant le début des cours, je lui fais visiter. On découvre que nous avons plusieurs matières en commun. Elle a un an de plus que moi, mais je suis en cursus avancé, ce qui explique les chevauchements. — Génial ! s’enthousiasme-t-elle. Au moins, je ne serai pas toute seule. Tu me diras qui éviter… et avec qui traîner. — Franchement, tu devrais demander à quelqu’un d’autre. J’essaie surtout de passer sous les radars. Je ne suis pas vraiment un modèle de sociabilité. Elle hausse simplement les épaules, sourire accroché aux lèvres. Dans la première salle, je vais m’installer au fond, à ma place habituelle. Elle s’assoit à côté de moi sans un mot. Sa présence suffit pourtant à calmer la tension. La journée se déroule sans incident. Pas de remarques, pas d’accrochage. Même Kyria et son groupe me laissent tranquille. Peut-être à cause de l’entraînement du matin, ou du fait qu’on me prête soudain une fréquentation. Peu importe. Personne ne me parle vraiment, mais personne ne me cherche non plus. C’est déjà une victoire. Quand la cloche retentit, je me surprends presque à être de bonne humeur. Je traverse le couloir vers mon casier, un léger sourire aux lèvres. Évidemment, ça ne pouvait pas durer. — Tu te crois impressionnante, maintenant ? lâche Kyria derrière moi. La petite protégée de Delta Kyle. Toujours à ramper. Tu penses qu’il te regarde pour quelle raison ? Je ne réagis pas. Ses insinuations me donnent la nausée, mais je respire profondément et continue à ranger mes affaires. Un claquement sec retentit : elle vient de refermer violemment mon casier, à quelques centimètres de mes doigts. Avant qu’elle ne poursuive, Solange surgit, rayonnante. — Hé ! J’ai super faim ! Tu m’avais dit qu’on sortirait après les cours. Elle ignore Kyria comme si elle n’existait pas. J’aperçois l’éclair de rage dans les yeux de cette dernière et dois retenir un sourire. — Désolée, je finissais juste ici. Je voulais vérifier que j’avais tout pour bosser ce week-end, dis-je en fermant mon sac. Nous nous éloignons, mais Kyria nous lance d’une voix faussement douce : — Fais attention à tes fréquentations, la nouvelle. Certaines personnes traînent une réputation peu enviable. Solange se retourne, sourire poli et glacé. — Merci pour l’avertissement. Puis elle passe son bras autour du mien et m’entraîne vers la sortie. Des talons claquent derrière nous. — Oh, salut ! Sa voix change instantanément. Je comprends pourquoi : mon frère et ses amis arrivent dans le couloir. — Sérieusement…, murmurai-je. Si je pouvais disparaître… Solange se penche vers moi. — Mon dieu… en vrai, ils sont encore plus beaux. Je lève les yeux au ciel. Milo n’a jamais pris la peine de m’adresser la parole ici. S’il est là, ce n’est clairement pas pour moi. Ils ont tous une présence indéniable. Milo et moi partageons les mêmes traits hérités de notre mère : cheveux blond sable, yeux gris bleuté. Mais lui a la carrure de notre père : large d’épaules, sûr de lui. Ses cheveux sont coiffés avec ce désordre étudié qui lui va trop bien. À côté, Silas, le fils de Kyle et futur Delta, a des airs de surfeur : blond doré, peau hâlée, sourire facile. Plus fin que les autres, mais d’une rapidité redoutable. Orion, futur Gamma, tranche avec eux : cheveux brun foncé presque noirs, mi-longs, regard sombre, tatouages visibles. Toujours silencieux, toujours observateur. Et puis il y a les jumeaux, Dylanne et Daley, destinés à être Alphas. Même chevelure noire légèrement ondulée. Dylanne est impeccable, posé, ses yeux verts clairs lui donnent une allure réfléchie. Daley, au contraire, laisse ses boucles en bataille. Ses yeux bleu pâle pétillent de malice. Solange me donne un coup de coude. — Hé, tu décroches. — Pardon… j’étais ailleurs. Dylanne sourit. — Je disais que j’ai vu ton combat ce matin. Impressionnant. On pourrait travailler ça ensemble, peut-être en entraînement avancé. Silas essaie toujours d’améliorer son temps. Silas grogne. Daley éclate de rire et lui tape dans le dos. Je souris bêtement, incapable de répondre. Ils ne m’adressent presque jamais la parole, même à la maison. C’est inédit. Une voix aiguë s’invite, sans surprise. — Vous êtes trop marrants ! Silas est déjà excellent. Il pourrait refaire ce mouvement les yeux fermés. Son père est juste indulgent avec Solange et… S-Sydney. Elle hésite sur mon prénom. Elle ne l’utilise jamais. Pour elle, je suis juste « l’autre ». La colère monte. Ma louve frémit. Je baisse la tête, respire lentement. Dylanne recule d’un pas. Daley enchaîne avec un sourire moqueur : — Mouais. Silas a clairement besoin de s’entraîner. On devrait le renvoyer bosser avec les chiots. Les rires fusent. Même Milo rit. Solange aussi. Moi aussi, à ma grande surprise. L’atmosphère s’allège. Pendant une seconde, Milo croise mon regard. J’y perçois quelque chose de douloureux. Je détourne les yeux. Solange tranche : — Bon, on vous laisse. Sydney m’a promis à manger, et je meurs de faim. Sans attendre, elle nous fait passer à travers le groupe. Nous gagnons le parking près du terrain. — Comment tu fais pour avoir une voiture ? demandé-je, surprise. — Autorisation spéciale de l’Alpha, répond-elle simplement. Mes parents travaillent pour le Roi. Tant que je conduis correctement, personne ne dit rien.
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