Le silence retomba dans la Cour des Ombres comme une chape de plomb.
Elara sentait encore le poids des regards posés sur elle. Depuis son entrée dans ce royaume, elle avait appris que le silence n’était jamais vide ici : il observait, jugeait, attendait. Les nobles d’ombre, drapés de soie noire et de métaux vivants, s’étaient écartés pour laisser apparaître une large arène circulaire creusée directement dans la pierre sombre du palais.
Une arène.
Son cœur se serra.
— Avance, ordonna une voix grave.
Elara reconnut immédiatement Mor’Kael, le Maître des Épreuves, dont la silhouette massive semblait sculptée dans l’obsidienne. Ses yeux rouges luisaient d’un éclat cruel, et un sourire carnassier étira ses lèvres fendillées.
— Chaque offrande humaine doit prouver sa valeur, déclara-t-il. Certaines par la soumission. D’autres… par le courage.
Des murmures parcoururent l’assemblée.
Elara serra les poings. Elle avait su, au fond d’elle, que survivre au Royaume des Ombres ne se résumerait pas à obéir. Mais une arène ? Un combat ?
— Contre qui ? demanda-t-elle, la voix ferme malgré le tremblement dans sa poitrine.
Mor’Kael tourna lentement la tête vers le trône élevé, noyé dans les ténèbres.
Le Prince des Ombres était là.
Assis, immobile, silhouette drapée de noir, couronne d’ombres flottant au-dessus de ses cheveux sombres. Son regard d’acier se posa sur Elara, indéchiffrable. Ni ordre, ni compassion. Juste une attention brûlante qui la fit frissonner.
— Contre un de ses sbires, répondit Mor’Kael avec un rictus. L’un des plus loyaux.
Un claquement sec résonna.
Une porte s’ouvrit dans la pierre.
La créature qui en sortit n’avait plus rien d’humain.
Grand, trop grand, le corps couvert de marques runiques incandescentes, la peau sombre striée de cicatrices anciennes. Deux cornes recourbées encadraient un visage aux traits sévères, et ses yeux jaunes se posèrent sur Elara avec une faim évidente.
— Kaeroth, annonça Mor’Kael. Capitaine des Lames Nocturnes. Il a versé le sang de cent traîtres au nom du Prince.
Un rire étouffé s’éleva parmi les nobles.
Elara sentit la peur la saisir à la gorge. Elle n’avait jamais tenu une arme. Jamais combattu. Elle n’était qu’une villageoise, sacrifiée pour sauver les siens.
Mais si elle fuyait maintenant… elle ne serait plus qu’une proie.
Kaeroth s’avança, son pas lourd faisant vibrer la pierre.
— Une humaine, grogna-t-il. Voilà donc ce qui trouble la cour.
Il dégaina une lame noire, si sombre qu’elle semblait absorber la lumière.
— Je te laisserai une chance, petite offrande. Mets-toi à genoux. Implores. Je finirai vite.
Un murmure approbateur parcourut la foule.
Elara leva lentement le menton.
Ses yeux croisèrent, une fraction de seconde, ceux du Prince.
Quelque chose passa dans son regard. Une étincelle. Un avertissement ? Ou une mise à l’épreuve silencieuse ?
Elle inspira profondément.
— Non.
Le mot claqua, clair et net.
Un silence stupéfait suivit.
Kaeroth plissa les yeux.
— Qu’as-tu dit ?
— Je ne m’agenouillerai pas, répéta Elara, la voix tremblante mais ferme. Tu peux me tuer. Mais je ne supplierai pas.
Un éclat de surprise traversa certains visages. D’autres sourires se firent plus cruels.
Mor’Kael éclata d’un rire rauque.
— Intéressant. Très bien. Que l’épreuve commence.
Un gong résonna.
Kaeroth attaqua sans prévenir.
Elara eut à peine le temps de se jeter sur le côté. La lame fendit l’air à l’endroit où sa tête se trouvait une seconde plus tôt, tranchant la pierre comme du papier.
Elle roula au sol, haletante.
Son cœur battait si fort qu’elle avait l’impression qu’il allait éclater.
Kaeroth se déplaçait avec une rapidité terrifiante pour sa taille. Chaque coup visait à tuer.
Elara recula, trébucha, sentit la chaleur de la lame frôler sa peau.
— Cours, humaine ! ricana-t-il. Montre-nous ta peur.
Elle refusa.
Ses mains trouvèrent un objet sur le sol : un éclat de pierre sombre, brisé lors d’un ancien combat.
Elle se redressa, le tenant comme une arme dérisoire.
Kaeroth éclata de rire.
— Pathétique.
Il frappa de nouveau.
Elara leva le bras, instinctivement.
La pierre se fissura… mais un choc invisible repoussa la lame.
Un souffle parcourut l’arène.
Des veines de lumière pâle parcoururent un instant la pierre entre ses doigts.
Elara resta figée.
Qu’était-ce que…?
Kaeroth recula d’un pas, surpris.
— Tu as senti ça ? murmura quelqu’un dans la foule.
Le Prince se redressa légèrement sur son trône.
Ses yeux se plissèrent.
Kaeroth grogna, vexé.
— Un tour de chance.
Il attaqua plus violemment encore.
Elara sentit la peur l’envahir, mais quelque chose d’autre brûlait désormais en elle. Une chaleur douce, une lumière fragile mais tenace.
Elle se souvenait.
De son village.
Des cris.
Des enfants cachés derrière elle quand les Ombres avaient approché.
— Je ne suis pas faible, murmura-t-elle.
Kaeroth leva sa lame pour un coup final.
Elara planta son regard dans le sien.
— Et je ne suis pas ta proie.
La lumière jaillit.
Un éclat aveuglant, bref mais puissant, repoussa Kaeroth qui fut projeté au sol dans un fracas métallique.
Un cri de stupeur parcourut la cour.
Elara tomba à genoux, épuisée, le souffle court.
Kaeroth se releva lentement, blessé à l’épaule, le regard changé.
Plus de moquerie.
Seulement… du respect.
Il posa un genou à terre.
— Assez, dit-il d’une voix grave. J’ai perdu.
Le gong retentit de nouveau.
Mor’Kael resta bouche bée.
Le silence retomba.
Puis une voix s’éleva, calme, profonde, incontestable.
— L’épreuve est terminée.
Le Prince des Ombres se leva.
Chaque pas qu’il fit vers l’arène fit trembler l’air. Il s’arrêta devant Elara, la dominant de toute sa hauteur.
Elle osa lever les yeux.
Son regard n’était plus froid.
Il y avait là une lueur dangereuse… et fascinée.
— Tu aurais pu mourir, dit-il.
— Je le sais, répondit-elle faiblement.
— Pourquoi ne pas t’être soumise ?
Elara hésita, puis parla avec le peu de force qu’il lui restait.
— Parce que si je dois disparaître dans ce royaume… je refuse de le faire à genoux.
Un silence.
Puis, contre toute attente, le Prince tendit la main.
— Relève-toi, Elara.
Lorsqu’elle posa sa main dans la sienne, une onde parcourut l’arène.
Les Ombres frémirent.
Et pour la première fois depuis des siècles, le cœur du Prince des Ombres battit un peu plus fort.