Février 2014
Le ciel de février était pur, vierge de nuages. Il gèlerait probablement demain matin pensa Bénédicte Louarn en observant la voûte céleste à travers la baie vitrée. Plein sud, le spectacle était magnifique : Jupiter brillait de mille feux au beau milieu des Gémeaux où scintillaient Castor et Pollux ; en portant les yeux vers l’ouest, on découvrait successivement l’éclat orangé de Bételgeuse dans la constellation d’Orion, puis la lumineuse Aldébaran dans celle du Taureau avant que le regard ne soit irrémédiablement attiré par la lune qui semblait tranchée en deux par la hache de quelque géant sidéral. Couché sous l’horizon, le soleil n’en éclairait plus que le premier quartier.
Bientôt l’heure. Bénédicte allait pouvoir profiter de ces conditions favorables pour assister à ce phénomène étrange qui, selon le calendrier astronomique, n’apparaîtrait de nouveau que fin décembre, si tant est que la lune ne soit pas masquée par une couverture nuageuse. Elle avait installé son petit télescope sur le balcon pour ne rien rater du spectacle. Curieuse de nature et fascinée par la beauté de la voûte céleste, elle fréquentait épisodiquement un club d’astronomie où elle avait acquis ses connaissances du ciel nocturne et dont la carte de membre lui avait valu une ristourne lors de l’achat de sa lunette, un modèle de base dont elle se satisfaisait pour ses observations de la lune.
Il était temps de rameuter Clément qui, probablement, résistait au sommeil dans sa chambre en flinguant à tout-va dans un de ses jeux vidéo débiles où le succès se comptait en nombres de morts. À douze ans passés, la crise d’adolescence couvait et elle devait maintenant prendre des pincettes avec monsieur, qui s’offusquait et s’agaçait lorsqu’elle osait la moindre remontrance. C’est pourtant lui seul qui, au hasard de ses surfs sur le Net, avait découvert ce phénomène lunaire bizarre la semaine dernière. Intrigué, il lui avait suggéré une observation commune pour en avoir le cœur net et démasquer ce qui, selon lui, n’était qu’un canular. Elle avait eu beau lui dire qu’il n’en était rien, que les revues astronomiques l’attestaient, il lui avait décoché un regard goguenard et condescendant du genre « ma pauvre mère, tu avalerais n’importe quel bobard pourvu qu’il soit écrit quelque part ».
— Clément, prépare-toi, il est temps, lui lança-t-elle du seuil de la chambre entre deux rafales.
— Il est quelle heure ?
— Minuit moins le quart, ça va commencer.
— Ouais, j’arrive dans une minute. Pour ce qu’il y aura à voir, y’a pas le feu.
— Tu enfileras ta doudoune, il fait froid dehors.
— Ouais, ouais.
Il n’avait pas levé les yeux de l’écran où un revolver crachait sans discontinuer ses balles meurtrières.
Quand Bénédicte ouvrit la porte-fenêtre du salon et prit pied sur le balcon, Clément se faisait toujours attendre. Elle frissonna. Il la rejoignit alors qu’elle réglait la lunette pour centrer l’objectif sur la lune qui dérivait lentement vers l’ouest. Grossie une centaine de fois, elle affichait sa demi-surface grêlée tandis que l’autre moitié était noyée dans l’ombre. L’œil rivé à l’oculaire, Bénédicte scrutait minutieusement la frontière entre les deux hémisphères, là où le phénomène aurait dû se manifester. Rien. Elle se prit à douter et même à redouter que son fils ait eu raison. Serait-ce des balivernes ?
— Tu aperçois quelque chose ? questionna Clément sur un ton railleur.
— Non, rien pour l’instant.
— Fais voir, lui intima-t-il, impatient.
Trente secondes plus tard, il lui faisait face et l’accablait d’un regard triomphant, mi-moqueur, mi-désolé.
— Qu’est-ce que je disais ! Des blagues, tout ça ! Bon, je vais me coucher, demain y’a école.
— Attends un peu, je vérifie.
Bénédicte remit l’œil à l’oculaire et parcourut de nouveau méthodiquement la frontière de la surface lunaire entre ombre et lumière et soudain… elle le vit. Distinctement. Un sourire naquit sur ses lèvres quand elle se redressa et dit à Clément :
— Regarde. Juste à la limite de l’ombre. Il est apparu.
Un peu décontenancé, il obtempéra et dut se rendre à l’évidence, c’était vrai, un « X » clair s’affichait nettement à la frontière du sombre de la demi-lune. Un tantinet penaud, il remballa ses sarcasmes et la joua curieux :
— Ben, dis donc ! C’est quoi, ce truc ? Un signal des extra-terrestres ?
— N’importe quoi ! C’est juste dû à l’éclairage rasant à cet endroit-là lorsque le premier quartier occupe une position favorable par rapport au soleil{2}. Encore observable demain et la prochaine fois, ce sera en décembre.
— Ah bon, on en est sûr ? On est allé voir sur place ?
— Non, évidemment, mais faisons confiance aux spécialistes.
— Spécialistes, mon œil… Moi, si j’avais été directeur de la NASA quand ils ont expédié plein d’hommes sur la lune, c’est là que je les aurais envoyés en premier, pour vérifier.
— Pour vérifier quoi, Clément ?
— Si ce « X » n’est pas juste un truc pour signaler quelque chose.
— Mais il n’y a personne sur la lune, tout le monde le sait. Qu’est-ce tu vas chercher !
— Actuellement, oui, bien sûr, mais avant ? Du temps des ostrogopithèques par exemple, quand…
— Australopithèques, je préfère. Tu disais ?
— Ben imagine qu’il y ait eu du monde sur la lune en ce temps-là et qu’ils aient voulu envoyer un signal, peut-être bien à cause d’un danger de mort juste à cet endroit si ça se trouve, ils auraient pu inventer ce truc-là pour nous prévenir.
— Nous ?
— Oui, enfin les Terriens de l’époque. Les Luniens ne pouvaient pas savoir que nos ancêtres vivaient dans des cavernes et ne possédaient pas de télescope.
— Les habitants de la lune s’appellent des Sélénites, pas des Luniens.
— Ben tu vois bien, s’ils ont un nom, c’est qu’ils ont existé, pas vrai ?
Un quart d’heure plus tard, quand Bénédicte se coula sous la couette, un léger sourire flottait sur son visage. Décidément, Clément était bien le fils de sa mère, il avait hérité de son imagination fertile, fantasque et débordante. Elle lui serait utile demain. Elle avait rendez-vous avec son patron, le conservateur régional des monuments historiques. Il avait besoin d’elle. Il lui avait confié ce matin entre deux portes qu’il s’agissait d’une mission délicate qui exigeait doigté et inventivité.