Février 2014

1079 Words
Février 2014 Chaque matin, le même cérémonial routinier. En arrivant au bureau, Bénédicte Louarn ouvrait sa boîte électronique pour répondre aux mails parvenus après son départ de la veille. En un quart d’heure, elle en avait terminé. Il en allait différemment au retour de ses périodes de vacances, une demi-journée ne suffisait pas à éponger la longue liste en caractères gras des non lus entassés dans sa « BAL » pendant son absence. Ce matin, rien d’urgent. Juste trois réponses lapidaires qui ne méritaient pas mieux. Elle prit le temps de se faire couler un petit noir à la machine à café avant de rejoindre le bureau de François Bleuvais, son patron. Téléphone vissé à l’oreille, il lui fit signe d’entrer d’un geste de la main, l’index et le majeur levé semblant vouloir dire « encore deux minutes ». Trente secondes plus tard, il raccrochait, contournait en chaloupant l’arc de cercle du bureau pour claquer une bise sur les joues de Bénédicte, bousculant au passage le perroquet où étaient suspendus son long manteau et son éternel chapeau d’hiver en feutre gris. — Bonjour ma belle. Tu es resplendissante, comme toujours. Comment vas-tu ? — Bien, merci. Bonjour François. — À la bonne heure. Viens, installons-nous. Brun, la cinquantaine avantageuse, François Bleuvais affichait une silhouette svelte handicapée par une claudication sévère qui le contraignait à se déplacer avec une canne, séquelle d’un accident de moto qui lui avait pulvérisé la hanche gauche alors qu’il n’avait pas encore trente ans. Le regard perçant aux yeux clairs contrastait avec l’inévitable costume cravate un brin austère, fonction oblige. Conservateur régional des monuments historiques, il était chargé, entre autres, de recenser et de protéger les bâtiments et édifices classés des Pays de la Loire. Le hasard avait voulu que Bénédicte et lui soient nommés à Nantes à deux jours d’intervalle. Cette coïncidence heureuse les avait rapprochés. Près de sept ans déjà que Bénédicte secondait efficacement François Bleuvais. Attachée de conservation du patrimoine, elle pilotait nombre de missions de réhabilitations et de mise en valeur des édifices et monuments de la région. Son interruption professionnelle due au terrible accident qui avait coûté la vie à sa mère n’était plus qu’un mauvais souvenir. François s’était montré particulièrement attentif pendant cette période. Il avait veillé à préserver son poste malgré sa longue absence, s’était rendu à son chevet à plusieurs reprises et n’avait pas hésité à la véhiculer dans les premiers jours de sa reprise du travail pour lui éviter la foule et les à-coups du tramway. Cette sollicitude les avait encore rapprochés et leurs relations professionnelles s’étaient teintées d’une réelle amitié et d’une complicité sans faille. François Bleuvais savait qu’il pouvait compter sur Bénédicte. Ils prirent place autour de la table ovale de son bureau, réservée aux réunions informelles et à celles qui réclamaient discrétion et confidentialité. François cala sa canne le long de sa chaise et se retourna vers Bénédicte. — Veux-tu un café ? — Merci, François, j’en ai déjà pris un au distributeur. Dis-moi plutôt ce qui me vaut cette réception de bon matin chez le boss. — Le boss… Arrête de me charrier. Ou alors je te donne de la « madame l’attachée de conservation du patrimoine » et j’exige que tu me vouvoies. Sourire de Bénédicte. — Et donc ? abrégea-t-elle. — L’église de Béré, à Châteaubriant, ça te dit quelque chose ? — Si je te réponds non, tu me vires, je suppose… Trêve de plaisanterie, bien sûr que je la connais. Construite au 11ème siècle si je ne m’abuse, une des plus anciennes du département. — Exact. Classée aux MH{5} en 1906. — Belle église romane, enchaîna Bénédicte. Voûte en berceau. Abside et absidioles. Retable magnifique du 17ème en tuffeau et marbres roses, gris et noirs, décoré de putti{6}, guirlandes et rinceaux{7}. Vraiment superbe, probablement un des plus beaux de Bretagne. Sans oublier les statues qui valent le détour. — Je l’aurais parié. Toujours aussi pointue dans ton domaine, Bénédicte. — Un problème ? — Non, pas vraiment. Est-ce que tu te souviens du rapport des STAP{8} qui date de deux ans ? Il est sorti juste avant ton accident, il évoquait la rénovation de cette église. — Heu… Oui, possible. J’ai été assez chamboulée à ce moment-là. Rafraîchis-moi la mémoire. — Je croyais cette affaire-là enterrée, mais elle a refait surface il y a trois jours. Les STAP, de nouveau. Voilà de quoi il retourne : au 17ème siècle, l’église de Béré était administrée par un doyen nommé Blays qui y a entrepris beaucoup d’embellissements et d’aménagements, on lui doit d’ailleurs le retable que tu viens de décrire. Tu vois, j’ai potassé le dossier. Il ne s’en est pas tenu là, il est aussi à l’origine des constructions extérieures qui masquent l’abside du chœur, d’où mon souci, je… — Un souci, pourquoi ? — Eh bien déjà dans son rapport de l’époque, Pierre Machineau, l’archi des bâtiments de France, avait émis des réserves quant à l’opportunité de conserver ces ajouts en l’état. Et cette année, rebelote, en plus expéditif. Il préconise carrément de détruire les deux sacristies et le déambulatoire qui les relie avec l’objectif de redonner de la visibilité sur l’abside et les absidioles pour que l’église retrouve sa pureté originelle. Tout ça à brève échéance. — Ah bon, carrément. Toi, qu’en dis-tu ? — Oh, moi, je ne veux pas nécessairement lui mettre des bâtons dans les roues, mais je souhaite quand même superviser ce projet, et c’est là que tu interviens. — Je me disais aussi… — Tu sais bien que je te fais confiance. J’aimerais que tu pilotes cette opération, en coordination avec Machineau, bien sûr, il ne faut vexer personne, et que tu me tiennes au courant des évènements, je n’ai pas l’intention de lui laisser la bride sur le cou. Je pense que tu sauras faire prévaloir ton point de vue, je t’ai déjà vue à l’œuvre. Une vraie renarde… — C’est bien naturel. — Heu… Oui, pourquoi ? — Parce que je m’appelle Louarn, ce qui, en breton, signifie renard, se délecta Bénédicte avec un souvenir ému pour le grand-père de Penmarc’h. — Ça alors ! J’ignorais. Je comprends mieux maintenant. Que dis-tu de ma proposition ? — Évidemment, ça m’intéresse, mais cela va me poser quelques problèmes d’intendance. Déplacements fréquents à Châteaubriant, ma vieille Twingo va devoir assurer. Et puis il y a Clément, il… — Ah oui, ton fils. J’imagine que ce n’est pas simple de vivre seule avec un ado. Tu sais, si cette mission te pose trop de problèmes, je me passerai de toi. Et je ne t’en voudrai pas. — Non, non. Je vais me débrouiller. Le midi, il déjeune à la cantine et ma voisine sympa acceptera certainement de le récupérer le soir après l’école si je rentre tard. Donc, ça roule. Tu connais le planning de cette opération ? — Déjà dans les tuyaux. Tu trouveras les détails dans le dossier. Finalement, je suis content que tu te charges de ce boulot, ça me rassure. Cinq minutes plus tard, Bénédicte sortait du bureau de François Bleuvais, une chemise cartonnée à la main. Comment aurait-elle pu concevoir l’aventure qui l’attendait ? Comment soupçonner que ce mince dossier allait la propulser actrice du dénouement d’une macabre litanie mortifère perpétrée à travers siècles par des justiciers idolâtres et fanatiques ?
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