IIDans la grande salle claire, ensoleillée, les élèves du couvent de Sainte-Colette achevaient leur tâche de couture.
Elles étaient là une quarantaine, qui toutes gardaient le silence, car l’une d’elles lisait, d’une voix traînante et monotone, la vie de sainte Monique.
Le soleil de mars qui traversait les vitres des larges fenêtres éclairait toutes ces jeunes têtes penchées, blondes, brunes, châtaines... Et l’un de ses plus vifs rayons s’attardait complaisamment sur une courte chevelure sombre, aux superbes reflets de soie, dont les boucles légères bravaient toutes les contraintes, tous les moyens employés pour les discipliner.
L’une de ces boucles retombait jusque sur le front d’un parfait modelé, d’une blancheur satinée comme tout le reste du délicieux visage qui se levait de temps à autre, sérieux, pensif, un peu mélancolique. Entre les cils bruns, d’admirables prunelles d’un chaud bleu-violet apparaissaient alors, profondes et ardentes. Quel que fût le talent de la religieuse miniaturiste, celle-ci n’avait pu rendre toute la beauté du regard de Rosario, tout ce feu, cette vie, cette volonté, qui parfois faisaient place à tant de caressante douceur. Regard de candeur et de force où l’âme de l’enfant apparaissait encore, mais qui, bien vite, serait un vrai regard de femme, et charmerait, enivrerait, ferait esclaves des cœurs d’hommes.
Et le sourire achevait la séduction de cette jeune figure. En ce moment, il entrouvrait les lèvres d’un beau rouge ardent, parce que la travailleuse venait de remarquer une mouche qui, paisiblement, se promenait sur le long nez de sa voisine, sans que celle-ci s’en aperçut. Sourire espiègle, amusé, qui était celui d’une enfant très gaie accoutumée à se distraire de peu de chose.
Mais un instant après, le joli visage avait repris sa précédente expression de pensive mélancolie. Cette lecture où il était sans cesse question de la tendresse maternelle de Monique, rappelait au souvenir de Rosario son père et sa mère, si tôt disparus. Bien que très jeune au moment de la mort de dona Paz, elle n’avait pas oublié cette douce figure, toujours mélancolique... et moins encore le père très aimé qui était allé mourir dans ce lointain Mexique. Depuis lors, elle avait constamment vécu dans ce couvent, où les religieuses l’entouraient d’affection, mais qu’elle ne quittait jamais, fût-ce pour les vacances. Elle n’avait même pas revu don Pedro de Sorrès, depuis le jour où il l’avait amenée ici. Chaque année, la supérieure lui faisait écrire à son tuteur une lettre qui recevait deux ou trois mois après une courte réponse, assez cordiale d’ailleurs. Des jouets, des bonbons arrivaient à son adresse, vers le premier janvier. Rien, d’ailleurs, ne lui avait manqué, au point de vue matériel. Don Pedro avait toujours payé largement pour qu’il en fût ainsi, et pour qu’elle reçut une instruction aussi complète qu’on la pouvait donner en cette maison.
Certaines natures se seraient trouvées parfaitement heureuses dans une telle situation. Mais Rosario avait toujours eu la nostalgie de l’existence familiale, elle avait toujours conservé, au fond de son jeune cœur aimant et fidèle, le regret douloureux du père qui l’aimait tant... Et, de plus – surtout depuis deux ans – elle se demandait avec quelque anxiété ce que serait l’avenir pour elle.
Le point de vue pécuniaire ne l’inquiétait pas. Elle ignorait quelle était sa situation à ce sujet, et si M. de Chantelaure avait réussi à conquérir la fortune que sa femme et lui étaient allés chercher au Mexique, ainsi qu’ils le lui avaient expliqué à leur départ. Mais avec la confiance de la jeunesse et le courage d’une âme énergique et désintéressée, elle se disait : « Je travaillerai, s’il le faut. Le tout, pour moi, c’est de ne pas être à la charge de don Pedro.»
Car Rosario conservait contre les parents de sa mère cette prévention habilement introduite autrefois dans son âme d’enfant par dona Hermosa, qui jugeait nuisibles à ses desseins des rapports entre l’hacendero et l’héritière légitime des objets volés à dona Paz.
En revanche, elle n’avait pas gardé un mauvais souvenir de sa belle-mère. Comme jusqu’alors elle ignorait tout des crimes de celle-ci, aucune raison n’existait pour elle de suspecter une femme qui avait toujours eu l’habileté de se montrer bonne et attentive à son égard.
Quant à Trinidad, elle n’avait jamais eu de ses nouvelles, car dès le début de son séjour à Sainte-Colette, la nouvelle pensionnaire avait été informée par la supérieure que son tuteur défendait qu’elle écrivît, qu’elle donnât son adresse à qui que ce soit.
– Vous avez une dangereuse ennemie, qu’il faut laisser dans l’ignorance du lieu où vous vous trouvez, avait ajouté la religieuse.
Vainement, l’enfant avait cherché qui pouvait être cette ennemie... Et peu à peu, en ces dernières années surtout, elle en était arrivée à se demander si cet inquiétant don Pedro ne la tenait pas prisonnière, dans un but ignoré d’elle.
Bien que la jeune fille s’efforçât de repousser cette pensée, elle lui revenait souvent et lui causait un malaise, une secrète angoisse dont elle avait peine à se délivrer.
Un son de cloche vint l’enlever à sa songerie. L’heure de la récréation était arrivée. Les élèves se levèrent et rangèrent leur ouvrage avec empressement, car les langues trop longtemps immobiles avaient hâte de se mettre en branle.
Une sœur converse entra et s’approcha de Rosario.
– Votre tuteur vous demande au parloir, mademoiselle, annonça-t-elle.
La jeune fille eut un tel mouvement de surprise que la pièce de lingerie qu’elle tenait lui échappa des mains.
Elle répéta d’une voix un peu étranglée :
– Mon tuteur ?
Et tout aussitôt son cœur se serra, comme à l’approche d’un malheur.
Une de ses compagnes, Lucienne Jarrier, sa meilleure amie, lui dit tout bas :
– Comme vous êtes pâle ! Cela vous fait donc bien de l’effet, de le voir ?
– Je le connais si peu !... Et je... je n’ai pas beaucoup de sympathie pour lui.
Sans hâte, elle alla jeter sur ses épaules la pèlerine noire bordée de violet que les élèves devaient toujours mettre pour se rendre au parloir. Puis elle gagna la pièce bien cirée, garnie de sièges soigneusement alignés, où attendait, en se promenant de long en large, don Pedro de Sorrès.
Au premier moment, Rosario ne reconnut pas le cousin de sa mère. La maladie avait notablement changé cet homme naguère d’apparence vigoureuse, plombé le teint, enfoncé les yeux dans l’orbite. Mais le regard qui se tourna vers la jeune fille un instant interdite n’avait rien perdu de son acuité, de sa force calme et dominatrice.
Un sourire quelque peu amer vint aux lèvres de l’hacendero.
– Vous me trouvez changé, Rosario ? C’est que je suis malade, depuis quelque temps... Mais vous, mon enfant, vous avez une mine charmante... et vous êtes tout à fait une jeune fille – une délicieuse jeune fille.
Le teint satiné se rosa soudainement, à ce compliment.
Don Pedro poursuivit, en tendant la main à sa pupille :
– J’ai à vous parler de choses sérieuses, enfant. Il s’agit de votre avenir...
En se penchant, il embrassa la jeune fille au front. Puis il la fit asseoir près de lui, en enveloppant d’un coup d’œil intéressé la ravissante créature dont le disgracieux costume de pensionnaire ne parvenait pas à dissimuler la rare élégance naturelle et la parfaite harmonie des formes.
Rosario, un peu raidie, l’âme anxieuse, attendait en silence que son tuteur parlât.
Il demanda :
– Vous vous êtes sans doute étonnée des mesures sévères que j’ai prises, afin que vous n’ayez aucun rapport avec la fille de votre belle-mère ?... Et de même, vous avez dû éprouver quelque surprise en ne me voyant jamais venir vous rendre visite ?
Elle répondit avec une involontaire froideur :
– J’ai pensé, mon cousin, que le Mexique était bien loin... et aussi que j’étais pour vous presque une étrangère, car vous me connaissiez si peu !
– Au cours de ces neuf ans, je suis venu deux fois en France, et j’y ai passé chaque fois près de sept mois. J’aurais donc pu très facilement venir vous voir. Si je ne l’ai pas fait, c’est que je voulais écarter de vous tout danger.
Rosario répéta :
– Tout danger ?
– J’ai des raisons de croire que votre belle-mère n’est pas morte... Et cette femme, Rosario, est votre ennemie, comme elle a été celle de votre mère, de votre père, comme elle sera toujours la mienne, jusqu’à son dernier souffle.
La jeune fille eut un brusque mouvement de stupéfaction.
– Ma belle-mère ? Elle vit ? Mais pourquoi serait-elle mon ennemie ? Je ne lui ai rien fait...
– Et que lui avait-elle fait, votre pauvre mère, sinon la combler de bontés ? Que lui avait-il fait, votre père, sinon avoir eu pour elle trop de faiblesse, trop d’aveuglement ? Elle les en a récompensés en les tuant tous deux.
Une exclamation d’horreur s’étouffa dans la gorge de la jeune fille.
– Que dites-vous ? Les tuer ?
– Si l’abbé Vandal vivait encore, il pourrait vous répéter la confidence que lui fit ma pauvre cousine Paz à son lit de mort. Votre mère, Rosario, a été empoisonnée lentement par dona Hermosa... Votre père, plus tard, a subi le même sort, quand elle a eu l’intuition qu’il commençait à voir clair dans ses criminels desseins.
Rosario resta un moment sans paroles, devant cette terrifiante révélation. Puis elle balbutia :
– Est-ce possible ? Est-ce vraiment possible ? Quels étaient ces desseins auxquels vous faites allusion ?
Succinctement, don Pedro lui révéla les faits qui s’étaient succédé depuis la maladie de dona Paz, en passant sur les torts que M. de Chantelaure avait eus à l’égard de sa première femme. Il raconta à la jeune fille stupéfaite l’histoire du « signe de la Lune » et ajouta :
– Les seuls héritiers du trésor d’Octezuma sont maintenant vous, Rosario, et mon fils. Car moi, je ne compte plus, la maladie m’emportera dans un délai sans doute rapproché. À ses derniers moments, votre père, enfin éclairé sur la situation exacte, s’est rangé à mon avis, qui était que vous aviez besoin de vous trouver aussitôt que possible sous une forte protection. Cette femme, en effet, si elle a survécu – ainsi que je le crains – s’acharnera après vous, dans un but de vengeance... et surtout dans l’espoir d’obtenir, par un chantage, une part des richesses convoitées dont nous détenons la clef. Or, ce protecteur, Rosario, votre père l’a désigné, d’accord avec moi.
L’hacendero sortit d’un portefeuille un papier qu’il tendit à sa pupille.
Et Rosario lut :
« Ma fille chérie,
« Je vais mourir. Don Pedro de Sorrès, le cousin de ta mère, te dira comment... C’est lui que je charge d’être ton tuteur. Et je désire vivement te voir, dès que tu auras seize ans, épouser ton cousin don Ruiz de Sorrès qui sera pour toi un protecteur vigilant.
« Adieu, ma chère petite Rosario. Prie pour ton père, qui a déjà bien souffert, mais qui a beaucoup à se faire pardonner.
« Arnaud de Chante... »
Pendant un moment, Rosario resta immobile, en attachant sur cette feuille ses yeux dilatés par le saisissement. Elle était devenue toute pâle, et ses lèvres tremblaient quand, levant enfin son regard sur don Pedro, elle demanda :
– Mon père vous a dit qu’il souhaitait ce mariage ?... Et vous êtes... aussi dans cette idée, mon cousin ?
– Tout à fait, niña. Ruiz y est également fort disposé. Il ne nous reste à recueillir que votre assentiment, dont nous ne doutons pas, d’ailleurs, puisqu’il s’agit de vous conformer à la dernière volonté de votre pauvre père.
Rosario eut un long tressaillement. Sous le choc de l’émotion, de l’angoisse, le sang monta en vive poussée à son visage.
Don Ruiz... Elle ne l’avait rencontré qu’une fois, naguère, et le souvenir de cette unique entrevue était resté gravé en son esprit, de façon fort désagréable. Il lui semblait encore voir le regard sombre et dédaigneux qui s’était abaissé vers elle, il lui semblait entendre cette voix dure, impérative, qui lui disait :
– Voulez-vous bien me laisser tranquille ?
Et ce soufflet, appliqué sur sa joue enfantine par la main nerveuse du jeune Mexicain... et ce geste brusque par lequel il avait envoyé choir sur le tapis la petite fille qui s’élevait généreusement contre la correction infligée à son chien...
Tout cela, Rosario ne l’avait pas oublié. Il lui en était resté une impression d’antipathie pour ce cousin presque inconnu... Et c’était lui, pourtant, que son père lui désignait comme mari.
Comme mari... Elle croyait rêver, en se répétant cela. Elle, une enfant encore, elle devrait épouser ce don Ruiz qu’elle n’avait pas revu depuis près de dix ans...
Une protestation s’élevait en elle, un vague effroi la faisait tressaillir. Elle dit d’une voix frémissante :
– N’ai-je pas le droit de refuser, mon cousin ?
– Vous l’avez, légalement. Mais je ne crois pas Rosario, que vous vous arrêtiez à la pensée de passer outre sur le suprême désir de votre père ?
La jeune fille pâlit de nouveau, tandis que l’angoisse la serrait au cœur.
Le désir de son père... Oui, c’était qu’elle épousât don Ruiz, elle le voyait par ce papier qui était en quelque sorte son testament... Et, comme le disait don Pedro, elle ne pouvait le tenir pour nul, à moins de raison grave.
Or, cette raison, elle la cherchait éperdument... et elle ne la trouvait pas.
Qu’invoquer, en effet, contre ce mariage ? Son âge ? Mais M. de Chantelaure avait précisé qu’elle devrait être unie à don Ruiz quand elle aurait seize ans... Le peu de connaissance qu’elle avait de ce cousin dont elle conservait un souvenir défavorable ? Elle émit cette objection à défaut d’autre. Mais don Pedro sourit, en répliquant :
– Je vous le présenterai dans peu de temps, ma chère enfant, et je ne doute pas qu’il sache faire disparaître les appréhensions que je lis sur cette charmante physionomie, si expressive. Ruiz est un fort beau cavalier, un cerveau intelligent et cultivé ; il est en outre doué de sérieuses qualités, d’une énergie et d’une force de caractère peu communes. Vous serez certainement heureuse près de lui, Rosario.
Elle dit d’une voix tremblante :
– Puisque mon père désirait que je devienne sa femme... eh bien, j’obéirai à sa volonté.
– Très bien, mon enfant. Vous ne le regretterez pas, à tous points de vue. Car vous aurez une situation magnifique près de mon fils, qui sera après ma mort l’un des hommes les plus riches du monde. Vous-même, niña, êtes pour moitié l’héritière du « trésor de la Lune ». Mais ces richesses, dont Octezuma n’a pas voulu faire jouir ses descendants, doivent servir à un but que Ruiz vous dévoilera peut-être un jour. Allons, enfant, ne me regardez pas avec des yeux si sérieux, si songeurs... un peu effrayés. Votre mari vous aimera, vous rendra fort heureuse, ne craignez rien.
Là-dessus, don Pedro se mit à interroger sa pupille sur les études qu’elle avait faites, sur son existence dans ce petit couvent de province. Rosario répondait machinalement, la pensée ailleurs, le cœur étreint par l’anxiété. Sans que rien l’y eût préparée, elle venait de voir un avenir imprévu s’ouvrir devant elle, et elle s’en effrayait, car cet avenir, il lui faudrait le vivre près de ce cousin à peu près inconnu dont elle ne savait qu’une chose : c’est qu’il avait été dur, méprisant pour une petite fille coupable seulement de trop de sensibilité.