Morgane et le Loup-2

2020 Words
Bertrand de Malaveil emboîta le pas à la soubrette. Elle s’arrêta devant une porte au bout d’un long couloir et l’ouvrit en s’effaçant. — Si monsieur veut se donner la peine d’entrer. Il entra. La pièce était vaste, d’un raffinement somptueux, conçue pour une femme de goût par une femme de goût. Il promena un regard étonné sur les murs entièrement recouverts de glaces ornées d’émaux chatoyant ; une fenêtre ovale dispensait la lumière au travers de carreaux de couleur aux dessus stylisés, comme un vitrail ; le dallage aux tons turquoise mettait en valeur la baignoire de marbre blanc en forme de vasque, décorée d’un immense coquillage délicatement nacré supportant parfums, sels de bain et savons parfumés ; enfin une naïade en ivoire tendait ses bras chargés de moelleuses serviettes. Çà et là, des poufs recouverts de velours aux teintes chaudes rappelant la mosaïque vitrée de la fenêtre et de mousseux tapis pour éviter aux pieds le froid des dalles. Il leva la tête. Le plafond était lui aussi tapissé d’une multitude de miroirs de forme hexagonale qui décomposaient et recomposaient les jeux subtils de la lumière d’un lustre en opaline. Effaré, il siffla et murmura entre ses dents : « Eh ben dis, donc… » avant de se déshabiller et de se glisser dans le bain chaud et parfumé que lui avait fait couler la jeune servante. Un instant, il pensa à la salle de bains pourtant confortable de Malaveil. Sa baignoire de porcelaine incrustée de cuivre, les carreaux de faïence aux murs, le lavabo surmonté d’un miroir ovale flanqué de chandeliers de cuivre encore, le linge de toilette accroché aux barres de bois d’acajou chantourné, le plafond de plâtre blanc avec sa suspension en verre dépoli et par terre, le sévère carrelage noir et blanc. Quant à la fenêtre, ce n’était qu’une fenêtre ordinaire qu’on voilait à l’heure des ablutions d’un simple rideau de reps, afin de se protéger des regards indiscrets. Rien de commun avec cette chose digne des Mille et une nuits. Sorti de l’eau, il se sécha dans une serviette incroyablement douce imprégnée d’une délicate odeur d’héliotrope. Et puis il passa les vêtements de rechange. Il ne fut pas autrement surpris de constater qu’ils lui seyaient parfaitement. Tout paraissait tenir de la magie dans cette demeure. Il sortit, presque à regret, de cette pièce où tout, jusqu’au moindre objet, était conçu pour le plaisir des yeux et des sens, et se dirigea vers le salon où son hôtesse l’avait accueilli. Elle l’attendait. Mais elle avait abandonné son déshabillé pour une robe longue de satin aux reflets changeants qui moulait son corps et offrait au regard la ligne harmonieuse de ses épaules et la grâce de ses bras nus. Pendu au bout d’un fil d’or, entouré de perles irisées, un étrange et somptueux bijou ornait son profond décolleté. C’était une pierre taillée en amande dont les multiples facettes scintillaient de reflets adamantins, passant du bleu presque noir au rubis éclatant ou encore, plus surprenant, jouant de plusieurs couleurs à la fois. Un joyau venu tout droit des trésors de Golconde. La jeune femme surprit le regard étonné de Bertrand. Elle sourit. — Je vois que vous admirez ma « pierre de lune ». C’est un bijou de famille. Mais je suis ravie de voir que votre tenue vous va à la perfection. Allons, à présent, passons à table ! Vous devez être affamé. La table était dressée dans un petit salon qui rappelait l’intimité d’un boudoir. Fine porcelaine et cristaux étincelants sur une nappe de dentelle immaculée, éclairés par des bougies odorantes dans des chandeliers d’argent. Seul compagnon discret de leur tête-à-tête, installé sur un coussin brodé, un majestueux chat Persan bleu les regardait, indifférent, de ses yeux aux reflets de topaze. — Quel animal magnifique ! dit Bertrand. — Oui. C’est un ami qui m’en a fait cadeau alors qu’il n’était encore qu’un chaton. Il m’est très attaché et quelque peu jaloux. N’est-ce pas mon vieux Tamerlan ? Comme s’il acquiesçait, le distingué félin cligna des yeux en regardant sa maîtresse, avant de se lover voluptueusement dans la douceur de son coussin favori. — Et maintenant, si nous pensions à souper, proposa la jeune femme. Souper… Dans cette atmosphère irréelle, Bertrand de Malaveil avait complètement oublié l’existence de son estomac. Pouvait-on manger dans ce palais d’un autre temps, face à une fée échappée des contes de son enfance… Mais Rosalie lui servit le consommé onctueux où le jaune de l’œuf se liait à la finesse du vin de Porto. — Bon appétit, M. de Malaveil. — Bon appétit, mademoiselle. Mademoiselle ? — Floriane. — Joli prénom. Et qui vous va si bien. — Merci. Mais goûtez donc à la cuisine de ma très dévouée et incomparable Mélissa. À la surprise du jeune homme, contrairement aux magiciennes, fées et autres farfadets, son hôtesse était dotée d’un bel appétit qui faisait honneur au menu raffiné et copieux accompagné de vins généreux, autant que choisis. — J’ai entendu parler de Malaveil. Vieille famille que la vôtre n’est-ce pas ? dit Floriane tout en découpant sa cuisse de perdreau rôti à la crème et aux morilles. — Oui. Très vieille famille dont la lignée commence, dit-on, sous le règne du roi Charles le septième. Le premier des Malaveil aurait combattu dans les armées de Jeanne la Pucelle et le Roi, reconnaissant pour ses faits d’armes, lui aurait octroyé avec son titre, la baronnie de Malaveil et ses domaines. Au temps de sa splendeur nous avons compté parmi nos ancêtres un amiral, plusieurs généraux et… une favorite qui aurait apporté, grâce aux bienfaits du Vert Galant, une pinte de sang royal dans la famille. — Marguerite de la Roche-Frémont, baronne de Malaveil, morte après avoir mis au monde une fille : Henriette, des suites d’une fièvre puerpérale. En réalité empoisonnée sur les ordres secrets de la nouvelle favorite du Roi, ambitieuse et jalouse, Gabrielle d’Estrée. — Comment savez-vous cela ? s’exclama Bertrand, stupéfait. — Je le sais… Je suis férue des vieux grimoires. — Alors vous savez aussi que la malheureuse Henriette, dont le royal père ignorait la naissance, quitta Paris dans les bras de sa nourrice pour trouver asile à Malaveil où elle n’était pas la bienvenue. Le baron Frédéric de Malaveil accueillit fort mal la bâtarde du Béarnais, fruit des débordements de son épouse qui lui avait fait porter des cornes, majestueuses certes, mais des cornes tout de même. Enfin, ce qui n’arrangeait pas les choses, le seigneur de Malaveil était un farouche ligueur qui considérait la conversion du roi Henri comme une bouffonnerie hypocrite. Alors, sous prétexte d’expier la faute maternelle il fourra la pauvrette dans un couvent d’où elle sortit à l’âge de 15 ans pour convoler en justes noces avec le marquis de Caussignac, de vingt ans son aîné, dont la pingrerie n’avait d’égale que sa dévotion de façade, car, en réalité le bonhomme était un vrai tartufe. Qui plus est, ce triste individu ajoutait à la ladrerie un naturel fort soupçonneux et pour faire bonne mesure, un physique ingrat, car le bonhomme était maigre comme une arbalète, voûté et légèrement boiteux avec un visage en lame de couteau où deux yeux pâles et globuleux promenaient sur les gens leur regard glacé, perpétuellement méfiant. Baignant depuis sa plus tendre enfance dans l’atmosphère du couvent où il n’était question que de péchés à expier, d’épreuves à offrir au Seigneur, d’humilité et d’obéissance, la jeune femme était prête pour un rôle d’épouse soumise et respectueuse d’un époux que Dieu et son père lui avaient choisi afin de vivre auprès de lui pour le servir et lui donner de nombreux enfants pour la plus grande gloire de l’Éternel et la pérennité de la lignée, car telle est la destinée de la femme. Entre les murs épais de son sévère logis l’existence, de la jeune épouse, entourée de servantes et de vieux serviteurs — le mari se méfiant des jeunes — était pour le moins austère. Toutefois elle s’en contentait, ça ne la changeait guère de son couvent. Son époux ne s’embarrassant pas de manières et ignorant toutes les attentions délicates, elle accepta avec résignation les exigences conjugales, ajoutant celles-ci au nombre déjà grand des épreuves à supporter pour mériter son salut. Elle fut récompensée par la naissance d’un bel enfant auquel son père donna le prénom de Clément, en l’honneur de l’assassin du roi Henri III, que la Ligue vénérait à l’égal d’un saint. Lorsque le bambin atteignit 2 ans, le marquis de Caussignac décida de concevoir un second héritier. Mais victime de la goutte, résultat d’une vie dissolue consacrée à la ripaille et au stupre, le châtelain ayant beaucoup perdu de sa fringante vitalité et n’accédant plus que fort petitement aux prouesses amoureuses, le berceau préparé pour le deuxième rejeton restait désespérément vide. Blessé dans sa vanité de mâle, le marquis devenu un vieux birbe faisait porter le poids de sa stérilité à sa femme, l’accablant de reproches et de récriminations. C’est alors que le destin se chargea d’intervenir dans la carence du ménage. Pour cela il prit la forme agréable d’un aimable cavalier, cousin du seigneur des lieux, venu saluer son parent à l’occasion d’un passage inopiné dans la contrée. Dès qu’ils furent en présence, le visiteur et la châtelaine tombèrent amoureux. Par la force d’un mystère qu’on n’expliquera jamais, leurs regards se prirent avant même d’avoir échangé un seul mot et leurs cœurs battirent à l’unisson avec une violence qui les surprit. Pour la première fois de sa vie, la sage Henriette éprouvait le désir fou de se retrouver dans les bras du jeune homme, alors que lui s’efforçait de cacher son trouble tout en la dévorant des yeux. Obéissant aux lois de l’hospitalité, bien qu’à contrecœur, le marquis retint son visiteur à dîner. La conversation roula sur tous les sujets, depuis le temps qu’il fait, les récoltes à venir et l’effronterie de plus en plus grande des serviteurs et des manants. Enfin le sujet brûlant fut abordé : l’abjuration de Navarre et ses fâcheuses conséquences. Mais alors que Caussignac s’emportait, s’égarant dans un discours véhément et furieux sur la situation politique nouvelle qui allait conduire le pays au chaos et les renégats en enfer, son hôte parlait peu, se contentant de hocher la tête de temps à autre, indifférent au flot de bile vomi par ce ligueur enragé. Lui, buvait du regard le doux visage modestement penché, affectant d’ignorer la tumultueuse conversation que menait son mari. Heureusement, aveuglé par sa hargne, ce dernier ne prêtait aucune attention au trouble de son jeune parent et de son épouse. Le repas prit fin et le châtelain, épuisé par ses vociférations et grisé par un vin destiné à humecter un gosier brûlant d’avoir tant parlé, offrit à son invité de le faire conduire à sa chambre, lui-même souhaitant se retirer, tracassé qu’il était par sa damnée crise de goutte. Avant de quitter la table le marquis, héla Naïs la plus ancienne servante du château, qui jouait le rôle de gouvernante. — Avant que de monter me coucher, apporte-moi une tisane avec mon élixir contre les douleurs. La vieille servante se rendit aux cuisines pour y préparer l’infusion de tilleul dans laquelle elle versa quelques gouttes de potion. Mais la gouvernante, sans cesse sollicitée par le maître qui lui volait son sommeil lorsqu’il était en proie à ses souffrances de goutteux, augmentait parfois la dose afin qu’il se tînt tranquille, car la pauvre n’était plus très jeune et la volée de marches de l’escalier malmenait ses jambes déjà fatiguées. Justement ce soir-là, elle avait grande envie de dormir. Dans l’heure qui suivit, le châtelain avait gagné sa chambre et dormait profondément sous l’effet de la drogue. Henriette, appuyée sur ses oreillers, ne trouvait pas le sommeil, ne pouvant s’empêcher de penser au beau cousin de son époux dont la chambre se trouvait à quelques pas de la sienne. Quant à Gérald de Courceval, allongé sous les courtines, il essayait vainement de trouver dans le repos nocturne un remède à son trouble. Soudain, dans le silence de la nuit, il crut entendre comme une plainte. Ou des sanglots peut-être. Il se leva, alla vers la porte, l’ouvrit. Le long corridor éclairé d’un rayon de lune était désert. Des ronflements sporadiques venaient de la chambre du maître de céans. Aucun bruit ne filtrait de celle d’Henriette. Il colla son oreille à la porte. De l’autre côté, quelqu’un pleurait. Il avait tout de suite deviné qu’elle était malheureuse. Son parent était un triste sire. Pisse-froid, avare, et d’une intolérance bornée. Ah ! le bel époux que sa douce cousine avait là ! Le cœur battant à grands coups, mais sans l’ombre d’une hésitation, il toqua discrètement à la porte. — Ouvrez, madame. Soyez sans crainte. C’est votre cousin qui vous prie de le laisser entrer. Il y eut une exclamation étouffée, suivie d’un glissement léger sur le parquet, et la porte s’ouvrit sans bruit. Il entra. Tira le verrou. On n’entendit plus rien dans le château endormi, à part le trottinement furtif des souris dans le grenier et les miaulements frénétiques d’un matou au clair de lune à la recherche de sa belle.
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