Mais les choses les meilleures ayant, hélas, une fin, les amants, après avoir épuisé les délices d’une nuit sans sommeil, se retrouvèrent le jour venu face à la dure réalité ; lui devait partir, elle devait rester. Il devait abandonner l’amour de sa vie à peine découvert, elle devait s’ensevelir auprès d’un mari podagre et jaloux. Afin d’éviter des adieux déchirants qui ne pouvaient que les compromettre, Henriette s’enferma dans sa chambre prétextant une migraine. De sa fenêtre, elle le vit sortir de la cour d’honneur et s’éloigner au galop de son genêt d’Espagne en direction du nord. Dans sa main crispée elle serrait le médaillon précieux qu’il avait détaché du collier ornant son pourpoint pour le lui offrir en échange d’un anneau hérité de sa mère. Il ne lui restait qu’un bijou et l’espérance d’un hypothétique retour, car Gérald de Courceval, gentilhomme au service de Navarre, repartait guerroyer auprès de son maître, ce roi qui devait pour régner conquérir son royaume déchiré.
Quelques semaines après le départ de son amant, Henriette eut son premier malaise. Mme de Caussignac était de nouveau enceinte, mais son époux n’y était pour rien. Après avoir beaucoup pleuré, la jeune femme confia son lourd secret à la seule amie qu’elle avait dans le château, Naïs, la gouvernante âgée qui l’avait prise sous son aile à son arrivée dans cette demeure peu hospitalière. La vieille femme s’était prise d’affection pour cette fragile agnelle jetée en pâture à ce loup dénué de tout sentiment qu’elle avait autrefois nourri de son lait, à se demander s’il n’était pas né « innocent »… À présent, tourmenté par la maladie qui le vieillissait avant l’heure, son avarice et sa jalousie empiraient, condamnant les domestiques à avaler des brouets clairs accompagnés de pain noir et enfermant chaque soir sa jeune épouse dans sa chambre avec une clef qu’il gardait toujours sur lui. Le petit Clément, qui fort heureusement avait pour lui la tendresse de sa mère, avait peur de ce père d’humeur sombre qui le menaçait du fouet à la moindre peccadille.
Alors, subitement, la conduite de la jeune femme changea. Les premières larmes passées, elle décida de quitter ce château sinistre devenu le tombeau de sa jeunesse et une prison pour son fils.
Cette entreprise tenait de la folie, mais rien ni personne ne pourrait l’en dissuader. Seule, elle était désarmée Elle s’en ouvrit à Naïs. D’abord réticente, cette dernière finit par se laisser convaincre, d’autant que la tyrannie du marquis devenait de jour en jour insupportable.
Les deux femmes préparèrent leur départ, ne laissant rien au hasard. Elles décidèrent de s’enfuir de nuit, pour gagner de l’avance sur les recherches et la poursuite que Caussignac ne manquerait pas d’entreprendre, et pour plus de sûreté gardèrent un secret absolu. Naïs devait dérober la clef de la chambre d’Henriette, pendant le sommeil du châtelain ; pour plus de facilité il suffirait d’augmenter la dose du narcotique habituel dans sa tisane. Elle en administrerait
même quelques gouttes au petit Clément pour qu’il se tienne tranquille et ne donne pas l’alerte avec ses pleurs. Après quoi elles devraient chevaucher jusqu’au château de Courceval où vivaient seulement des domestiques, les parents de Gérald ayant été férocement occis par leurs voisins ligueurs qui convoitaient depuis longtemps
leurs terres et leur fortune, lesquels ne purent jouir de leur manœuvre scélérate, massacrés à leur tour par des seigneurs huguenots avides de vengeance.
Au jour dit, ou plutôt à la nuit, peu après minuit, les deux fugitives emportant l’enfant endormi s’élancèrent sur le chemin conduisant au château de Courceval distant de huit lieues. Aux premières lueurs de l’aube elles y demandaient l’hospitalité. Ce fut le précepteur de Gérald, souffrant d’insomnie, qui ouvrit la porte à ce trio étrange autant qu’épuisé. Il les accueillit avec amabilité, en l’absence du maître des lieux toujours occupé à guerroyer au côté du Béarnais. Toutefois il les mit en garde :
— Vous ne pouvez rester ici très longtemps, si les voisins découvrent votre venue ils ne manqueront pas d’en informer le sire de Caussignac qui voudra reprendre son fils et son épouse comme la loi l’y autorise.
— Ah ! monsieur, qu’allons-nous devenir ? Je ne puis, ni ne veux retourner vivre avec ce méchant homme que mon père m’a donné comme époux, contre mon gré.
Le vieil homme soupira.
— Je sais tout cela. Gérald m’a tout raconté.
— De grâce, monsieur, n’y a-t-il aucune autre solution ? Car M. de Courceval ne vous a pas tout dit, puisqu’il l’ignore, mais j’attends son enfant, murmura Henriette d’un ton désespéré.
— Ah ! madame, vous m’en voyez ému et désolé à la fois… Écoutez, dans l’instant vous allez prendre du repos. Ensuite nous essayerons d’arranger les choses au mieux.
Après quelques heures de sommeil, le précepteur leur offrit de se restaurer.
— J’ai longuement réfléchi, leur dit-il, et je pense avoir trouvé la solution. La tante de M. de Courceval est veuve et son château n’est qu’à deux lieues du nôtre. Elle est la marraine de Gérald qu’elle aime beaucoup, n’ayant pas eu de rejeton. Je pense qu’elle acceptera de vous recevoir. Elle est papiste, mais point forcenée. C’est une bonne personne.
Le lendemain même, Henriette, Clément et Naïs, trouvaient refuge chez Mme de Sorge. Ils y coulèrent des jours paisibles jusqu’à la naissance d’une fille prénommée Géraldine. L’enfant n’avait que quelques jours lorsqu’un messager apporta un courrier annonçant la mort de Gérald de Courceval, tué d’un coup d’arquebuse sous les murs de Paris.
Voilà l’histoire, avec sans doute un brin de légende, qui s’est transmise dans ma famille au fil des générations. Par contre qu’est devenue Henriette ? On a perdu toute trace d’elle-même et de sa fille. La faute incombe certainement à mon lointain aïeul Frédéric de Malaveil, honteux et furieux de l’outrage que sa bâtarde de petite-fille avait infligé à son gendre et par là même à sa propre famille. Quel fut le destin de celle qui apportait aux Malaveil
quelques gouttes de sang royal ? Nul ne le sait, conclut Bertrand.
— Moi, je sais, dit doucement Floriane.
— Toujours les grimoires ? questionna le jeune homme surpris.
— Peut-être…
— J’avoue que je suis curieux de connaître la suite de l’histoire.
— Comme vous vous en doutez, lorsque le marquis de Caussignac découvrit, au matin, la disparition de son épouse et de son fils, et que, appelant sa gouvernante il constata que, elle
aussi, avait suivi les fugitifs, il entra dans une colère épouvantable qui fit trembler le château, à commencer par les malheureux serviteurs qui, soupçonnés de complicité, furent battus sans pitié. Ayant assouvi sur eux une partie de son ire, il s’empressa de lancer à la poursuite des fugitifs sa propre garde et celle de la prévôté. Mais en raison de leur avance les poursuivants rentrèrent bredouilles et durent affronter la mâle rage de Caussignac qui voulait pendre tout le monde. Afin de le calmer, le
capitaine de la prévôté promit d’avertir Frédéric de Malaveil pour qu’il joignît ses recherches aux siennes. Mais le baron prit fort mal la chose et déclara sans façon que cette affaire ne le concernait en rien, sa petite-fille n’étant plus sous sa tutelle. Et il ajouta même, vivement irrité par l’attitude de son gendre : « Que le diable emporte ce maroufle cornard, incapable de garder sa femelle et son
rejeton ! » Cela dit, et malgré ce camouflet sanglant, le bonhomme, perclus de douleurs et déversant sa bile sur son entourage domestique, vécut très vieux et détesté de tous.
— Et la fillette, ainsi que son demi-frère Clément. ? Qui s’occupa d’eux à la mort de leur père et protecteur ?
— J’y viens. Mme de Sorge était fort riche et sans héritiers, elle veilla donc sur Henriette et ses enfants, mais la vieille dame était d’un âge avancé et le sort des orphelins et de leur mère la préoccupait. Par l’intermédiaire de sa sœur, abbesse d’un couvent près de Paris, elle parvint à faire entrer Henriette au service de Mme de Nemours, en qualité de lectrice. Auprès de la princesse lorraine son avenir était assuré, ainsi que celui de sa fille. Clément, qui ne gardait aucun souvenir de son père, hérita du château et du nom de Courceval, selon le vœu de Mme de Sorge qui voulait ainsi éviter la disparition de la lignée.
Dans l’entourage de Mme de Nemours sous le nom de Mme de Sorge, veuve, la jeune lectrice, timide et discrète, s’acquittait au mieux de son rôle, se tenant le plus possible à l’écart du monde brillant et intrigant qui gravitait autour de la Princesse. Amusée par cette attitude étrangement réservée, la Princesse, parlant d’elle disait gentiment : « Ma petite souris ».
Et puis il y eut ce jour… La veille, Mme de Nemours lui avait dit :
— Henriette, il faut vous faire belle. Demain sa Majesté m’honore de sa visite.
La pauvre n’avait pas dormi de la nuit. Elle allait rencontrer son père, et c’était le roi de France. Mais elle seule savait…
Le lendemain, dans une marée de pourpoints scintillants et de somptueux vertugadins, Navarre devenu Henri
IV, allait vers la Princesse, ployée jusqu’à terre dans sa révérence de cour.
— Relevez-vous, ma chère cousine, et embrassons-nous comme il sied à des parents très chers.
Le Roi avait gardé son accent ensoleillé et des façons familières. La cœur battant, Henriette s’inclinait à son tour. L’espace d’un instant le monarque posa sur elle son regard.
— Qui est cette charmante dame de votre suite ?
— Mme la vicomtesse de Sorge. Ma nouvelle lectrice, Sire.
— Ah… Elle est ravissante. Et elle me rappelle quelqu’un, ajouta le Roi à mi-voix.
Henriette ferma les yeux. Le mot « Père » cognait à la porte de ses lèvres esquissant un sourire de convenance. Mais elle resta muette : avant d’être son père, il était le roi.
— Pardonnez-moi de vous interrompre, mais le Roi apprit-il qu’il était le père d’Henriette ?
— Non. La jeune femme était trop fière et trop timide, elle garda le silence.
— Que devint-elle ?
— Elle refusa de se remarier, à la mort de son époux, se consacrant à l’éducation de sa fille. Mais pour son malheur, Mme de Nemours avec toutes les bonnes intentions du monde, décida de choisir un époux à la fille de sa lectrice. C’était un muguet de cour, bel homme, mais prétentieux et versatile. Très vite il délaissa sa jeune épouse lui préférant les intrigues courtisanes et l’existence frivole et dispendieuse du Louvres. Reléguée dans le château familial, loin de Paris, elle y menait une vie de recluse, oubliée de son époux. Son seul bonheur était de voir grandir sa fille Bénédicte. Elle ignorait que le pire était à venir.
Joueur invétéré, son mari avait peu à peu dilapidé sa fortune. Ses dettes augmentant il ne pouvait faire face au train de vie
imposé par la Cour. Terres et bois du domaine vendus pour réduire le gouffre de ses finances ne suffisaient pas à redresser la barre, et il empruntait encore de l’argent. Aux abois, il eut une idée monstrueuse. Il fit venir sa fille auprès de lui à la Cour. Bénédicte était très belle et bientôt elle eut une nuée de soupirants qui tournaient autour comme phalènes autour d’une lampe. Alors il décida de la vendre au plus offrant. Parmi les nobles seigneurs fortunés qui évoluaient autour de cette belle proie, il en était un tout prêt à s’offrir cette beauté aussi tendre que resplendissante. Il se trouvait aussi que ce même prétendant était le plus gros créancier de son père. Ce fut un marché de dupes, l’effacement de la dette contre la main de Bénédicte, la main gauche, puisque l’admirateur était déjà marié.
Aux abois, le père oublia tout honneur et accepta que la jeune fille devienne la maîtresse luxueusement installée dans un somptueux hôtel particulier non loin du Louvres, au vu de toute la Cour. Désespérée, accablée de honte, la mère se donna la mort en se noyant dans les douves du château. Quant à Henriette de Sorge, doublement frappée par ces drames, elle fit jurer à sa petite-fille, sur son lit de mort, de se venger, et de perpétuer cette vengeance à travers sa descendance, comme un devoir sacré.
— Et elle tint sa promesse ? demanda Bertrand.
— Je n’en sais rien. L’histoire s’arrête là.
— L’amant de Bénédicte, connaissez-vous son nom ?
— Oui. C’était Gauthier de Malaveil, fils de Simon de Malaveil, oncle d’Henriette de Malaveil, et cousin de Bénédicte.
Les traits de Bertrand de Malaveil se crispèrent.
— Je n’ai jamais entendu parler de cette histoire, dit-il sombrement.
— Le scandale a eu lieu il y a fort longtemps et ce n’est pas le genre d’événement dont on parle dans les réunions familiales, reprit Floriane.
— Que devint la pauvre Bénédicte ?
— Après la mort de son père tué lors d’un duel, elle s’enfuit de l’hôtel de son amant emmenant avec elle l’enfant qu’elle avait eu de lui, un garçon. On ignore ce qu’ils sont devenus.
Comme son hôte se taisait, la jeune femme dit doucement :
— Allons, déridez-vous, vous n’êtes pas responsable des fredaines de vos lointains ancêtres.
— Je sais, mais je ne peux m’empêcher d’éprouver un certain malaise.
— Eh bien, changeons de sujet. Dites-moi, n’avez-vous jamais quitté votre domaine pour séjourner dans la capitale ?