— Non. Je suis un paysan, vous savez, et si le maître n’est pas là pour veiller à la besogne, les choses partent vite à vau-l’eau.
— Mais les Malaveil sont très riches, à ce que l’on dit.
— Disons plutôt riches en terres et en bois. La fortune de Malaveil n’est plus ce qu’elle était. Les descendants de Gauthier de Malaveil seraient bien incapables de faire
construire un hôtel particulier à Paris et ils feraient piètre figure s’ils devaient entretenir quelque belle du demi-monde, les jolies quenottes de la
demoiselle auraient vite fait de croquer ce qui reste du trésor du seigneur-loup.
— Pourquoi le seigneur-loup ?
— Cela aussi remonte fort loin. On dit qu’un de nos ancêtres, Higelin de Malaveil, sauva la vie au roi Charles VII, lors d’une chasse, en tuant le loup qui l’avait attaqué. C’est depuis que cet animal figure dans le blason de la famille sur fond de
gueules et d’or, avec la devise : Fier, Fort, Sans peur.
— Comme le caractère du fauve… murmura Floriane.
— Dommage que ça ne représente plus grand-chose aujourd’hui, dit Bertrand avec une certaine ironie.
— En êtes-vous sûr ?
— Je vais vous citer un exemple, celui du marquis de Fontirand. Autrefois les
limites du marquisat jouxtaient les nôtres et débordaient sur le département voisin. À présent elles sont à peine plus étendues que l’aire de vol d’un chapon et pratiquement les terres sont en friche, mis à part un jardin potager qu’un voisin entretient par pitié pour le vieux seigneur. Il vit avec un domestique viscéralement attaché à la famille, qui met un point d’honneur à cacher la misère de son maître. « Monsieur ne tient pas à être dérangé, il dîne », disait-il un jour à un importun. Effectivement, le marquis dînait dans des couverts d’argent et de porcelaine hérités des ancêtres, de salade, de quelques noix, arrosées d’une eau servie dans une coupe de cristal. Le vieux bonhomme est veuf et pour
survivre il a vendu terres et bois. Quant à sa fille, elle vit depuis longtemps à Paris où elle est l’égérie d’un ministre de la République.
— Les Malaveil n’en sont pas là…
— Certes non, mais il faut travailler dur pour que le domaine soit rentable et
avoir l’œil sur les fermiers et les métayers qui essayent de vous rouler en douce. Et je ne parle pas des parvenus
comme Gosserand, le propriétaire de l’usine de briques, ou Caussardel, le maquignon, qui a fait fortune en tondant la
laine sur le dos des pauvres bougres. Ceux-là vous regardent de haut et vous parlent avec une déférence hypocrite.
Floriane restait silencieuse, occupée en apparence à caresser le chat qui s’était installé sur ses genoux. Au bout d’un moment elle parla, sans relever la tête, comme si elle s’adressait au félin.
— Si je comprends, bien tout a changé sauf la situation de la femme. Dans le grand monde on élève toujours les jeunes filles dans du coton et dans l’ignorance la plus totale de la vie ; chez les petites gens on les forme à la dure ; dans les deux cas on prend bien soin de les garder niaises et on les marie de
la même façon, sans les consulter et contre leur gré. La seule différence c’est que les unes se transforment en potiches de luxe, les autres en femelles
reproductrices et bêtes de somme.
— Vous êtes dure !
— Non, lucide. J’ai vu, dans vos campagnes, les femmes servir les hommes à table alors qu’elles restaient debout derrière eux, avant d’aller manger leurs restes à l’écart quand le repas de ces messieurs était terminé.
— Ça ne se fait pas partout.
— Encore heureux ! Mais parlons d’autre chose, voulez-vous ?
— Si je ne suis pas indiscret, vivez-vous ici une partie de l’année ? La solitude ne vous effraie pas ?
— Prendrez-vous un digestif après le repas ? dit Floriane éludant les deux questions.
— Non merci, un bon lit me suffira, répondit Bertrand désappointé.
— Quand vous le souhaitez, Rosalie vous conduira à votre chambre.
— Je crois que je ne tarderai pas. Les événements de la soirée ont eu raison de mon endurance, j’avoue que je suis fourbu.
— Eh bien ! dans ce cas, il faut vous coucher, M. de Malaveil. D’ailleurs, je vais en faire autant.
Une fois dans sa chambre, d’un luxe au moins égal à celui de la salle de bains, Bertrand de Malaveil après s’être dévêtu se glissa avec délice dans les draps soyeux. Cependant, malgré la fatigue il mit longtemps à trouver le sommeil, troublé par les événements extraordinaires qu’il venait de vivre, intrigué aussi par l’atmosphère mystérieuse qui régnait dans cet étrange château habité par cette femme énigmatique et très belle qui le faisait penser à la fée Morgane.
Le hululement d’un hibou qui chassait et le battement d’un volet secoué par le vent l’éveillèrent. L’esprit encore confus, il fixa la porte de sa chambre qui s’ouvrait sans bruit, poussée par une apparition tenant un bougeoir.
Il se mit brusquement sur son séant. L’apparition avançait toujours, semblait glisser sur l’épais tapis étouffant le bruit de ses pas. Elle s’approcha du lit et il vit qu’elle portait un vêtement de nuit aussi fin que les ailes d’une libellule. Effaré, il bredouilla :
— C’est vous Floriane ?
Elle eut un petit rire.
— Ce n’est que moi, en chair et en os. Le château n’est pas hanté.
Elle posa le chandelier sur la table de chevet. Le tissu arachnéen voilait ses formes pour mieux les présenter sous un nuage vaporeux. Complètement réveillé, Bertrand de Malaveil, la gorge sèche, le sang coulant dans ses veines comme un ruisseau enflammé, ne pouvait articuler aucun son. La jeune femme eut un nouveau rire léger avant de se glisser dans le lit.
— Fier, Fort, Sans peur. C’est le moment d’honorer votre devise, Bertrand de Malaveil !
Ce fut une longue nuit blanche où l’irréel et le charnel se confondaient, entre douceur et violence, entre magie pure et
jouissance charnelle.
L’aube naissait, saluée par le pépiements des oiseaux, les herbes frissonnant sous la fraîcheur cristalline de la rosée de la nuit, lorsque Bertrand de Malaveil, épuisé, sombra dans le sommeil.
Il faisait grand jour lorsque le dormeur ouvrit les yeux. Le soleil brillait
dans un ciel limpide où ne subsistait aucune trace du v*****t orage de la veille. Il était seul dans le grand lit ; à peine les draps froissés et un léger parfum d’héliotrope rappelaient-ils la nuit agitée qu’il avait connue.
La lumière crue et chaude de l’été inondant la chambre effaçait le caractère mystérieux et magique des heures nocturnes pour le plonger dans la réalité brutale du quotidien. Il s’étira et fit jouer ses muscles avant de sauter du lit. Il s’approcha de la fenêtre qui donnait sur l’arrière de la demeure. Des prairies en pente douce s’étendaient jusqu’à la lisière des bois où il s’était perdu. Plus loin la ligne bleue des collines barrait l’horizon. Il observa la pièce. Elle était meublée avec un goût très féminin, ne lésinant pas sur le velours et la dentelle. Une porte entrouverte laissait voir l’intérieur d’un cabinet de toilette. Ses vêtements, séchés et repassés, étaient posés sur un fauteuil. Après de rapides ablutions il s’habilla et sortit de la chambre. Au bout du couloir, un escalier descendait vers
le hall d’entrée. Le bruit de ses pas sur le dallage fit apparaître la soubrette Rosalie.
— Bonjour monsieur. Monsieur veut-il prendre le petit déjeuner ? Il est servi dans le petit salon.
— Madame est déjà là ? demanda Bertrand.
— Non. Madame dort encore et a demandé à ne pas être dérangée. Elle m’a priée de vous servir et vous souhaite un bon retour chez vous.
Bertrand eut un haut-le-corps. Il n’appréciait pas cette manière cavalière de le traiter après la nuit qu’ils avaient passée. La dame avait, semblait-il, apprécié sa prestation, elle-même déployant un appétit charnel qui n’avait rien de féerique. Plutôt exigeante la belle créature et infatigable avec ça !
— Si monsieur veut bien m’accompagner, minauda Rosalie.
— Non merci, dit Bertrand sèchement. Et il ajouta avec une nuance ironique : vous lui transmettrez mes remerciements pour tout. C’était parfait.
Il sortit à grands pas. Dans la cour, Stella l’attendait, sellée et visiblement impatiente.
— Allez, ma belle, nous rentrons. Le château de Morgane est trop beau pour nous.
Le cavalier partit sans se retourner. Il était dépité autant que furieux, cette conduite étrange non seulement l’intriguait mais le blessait profondément dans son orgueil de mâle.
« Le diable emporte cette femelle déguisée en ange » maugréa-t-il entre ses dents.
À une fenêtre de l’étage, une main laissa retomber le rideau.
Comme si la magie avait disparu le cavalier retrouva son chemin. « Je devais être sacrément ivre, hier soir » se dit Bertrand en lui-même. Il contourna le vieux chêne biscornu et prit le chemin conduisant à la route desservant le village de Loustillac-les-vignes. Encore une lieue et il
atteindrait Lacapelle-Malaveil, le bourg voisin du château, perché sur la colline dominant la vallée qui va s’élargissant jusqu’à la rivière. Il traversa Loustillac désert — les villageois étaient aux champs — passa devant l’auberge où il avait fait ripaille avec ses compères. L’estaminet était fermé, l’aubergiste et sa femme occupés sans doute à remettre de l’ordre après le passage des clients de la foire et de la b***e de joyeux drilles dont il
faisait partie. Il arriva en vue de Malaveil sur le coup de 11 heures. La vieille bâtisse aux allures de forteresse lui parut singulièrement terne et grise comparée à l’élégant manoir qu’il venait de quitter. Son père l’attendait, les mains derrière le dos, sur le perron.
— Où étais-tu passé ? Ta mère se faisait un sang d’encre.
— J’étais avec des amis. On a fait la fête. J’ai dormi chez l’un d’eux.
— Je vois. Tu enterrais ta vie de célibataire en compagnie des vauriens habituels, lança Guillaume de Malaveil.
Bertrand se tut. Personne, d’ailleurs, n’aurait osé répondre au vieux maître régnant en despote sur le domaine et ses habitants. Il se dirigea vers l’écurie, confia Stella à un valet. Dès qu’il parut dans la salle à manger, sa mère vint l’embrasser, mais ne dit rien de ses angoisses. Il se pencha vers ses filles, leur
donna un b****r distrait. Toutes ces pisseuses l’ennuyaient, il fallait maintenant des garçons à Malaveil. Comme s’il devinait ses pensées, Guillaume dit en dépliant sa serviette :
— Le mariage est fixé au 1er août. Ça tombe bien, l’héritier des Malaveil viendra au monde au printemps. C’est une bonne saison pour les naissances.
Julie de Malaveil réprima un soupir. Son mari avait annoncé cela de la même manière qu’il se serait agi d’une jument poulinière ou d’une quelconque femelle du cheptel de la ferme. Elle jeta un regard à son fils occupé à avaler un potage qui manifestement captivait toute son attention. Elle eut une
pensée pour sa première belle-fille, Adélaïde, fine et secrète. La pauvre, comme elle avait dû souffrir… car ils n’étaient ni tendres, ni romantiques les hommes de Malaveil ! Elle ne pouvait pas reprocher grand-chose à son époux qui l’avait toujours respectée et même aimée à sa manière. Bien sûr, il avait bien, parfois, culbuté quelque chambrière bien tournée ou troussé la jolie fille d’un de ses métayers, mais cela ne tirait pas à conséquence, ce n’étaient que de vieilles habitudes, restes d’anciens privilèges, pulsions aussi d’un sang vigoureux qui demandait trop et trop souvent. Au fond cela ne la dérangeait pas, elle avait toujours mal supporté la vigueur quasi animale de son époux et considéré l’acte conjugal comme faisant partie de ses obligations imposées par le sacrement de mariage.
— Tu iras chez les Vigerie cet après-midi. Ils veulent vendre leur bois du Cap perdu. C’est une bonne affaire. On peut en tirer une grande quantité de merrain, sans parler du bois de charpente.
— Et pourquoi vendent-ils ?
— Mauvaise année pour eux. Les plus belles vaches du troupeau sont crevées et pour faire bonne mesure la femme Vigerie est malade. Ils sont coincés de tous les côtés, c’est le moment d’en profiter.
— Pourquoi ne pas y aller vous-même ? Je n’ai pas l’habitude de ce genre de tractation.
— C’est une bonne occasion d’apprendre. Je ne serai pas là éternellement. Et pour commencer c’est une affaire facile.
— C’est bon, j’irai après le déjeuner.
— Surtout, ne sois pas trop large. Rappelle-toi, ils n’ont pas le choix, insista Guillaume.
— Je m’en souviendrai, promit Bertrand.
De nouveau, il sella la jument et partit. Lorsqu’il arriva devant la ferme des Vigerie les volets étaient clos. Dans la basse-cour inondée de soleil, des volailles dormaient, entassées à l’ombre d’un tilleul. Le chien somnolait lui aussi, lové sur un tas de litière fraîche. C’était l’heure de la sieste. Bertrand conduisit Stella à l’abri sous un hangar et s’approcha de la maison. Le chien lança quelques aboiements fatigués et se rendormit. Des volets s’écartèrent et une voix manifestement ensommeillée demanda de mauvaise grâce :
— Qui est là ?
— Bertrand de Malaveil.
— Un instant, monsieur, j’arrive tout de suite. Les volets se refermèrent et la porte d’entrée s’ouvrit presque aussitôt. Vigerie parut sur le seuil, la tignasse ébouriffée, les yeux encore brouillés clignant à la lumière aveuglante.
— Qu’est-ce qu’il y a pour votre service ? demanda-t-il poliment.
— Je viens pour ton bois du Cap perdu. Il paraît que tu veux vendre ?