Le bureau avec baie vitrée-2

2031 Words
VIII Jean-Paul m’a dit : « Ah, te voilà ! » On s’est dit bonjour. Il venait de la maison de retraite. Il est venu me chercher pour aller au funérarium. Martine vient aussi, bien sûr. J’aurais aimé être seule avec mon frère, un temps privé, même si nos rapports frère-sœur n’ont jamais rien eu d’exceptionnel ni de tragique d’ailleurs. On s’entendait bien, mais chacun sa vie, ses amis, ses études, son parcours comme on dit. Il conduit. Martine m’a dit « Monte devant. » Je suis montée devant, je suis à côté de mon frère. On traverse Donaisy pour aller au funérarium voir le corps de Maman qui est morte cette nuit. Les morts voyagent vite de nos jours. L’hôpital n’a plus le temps, plus la place pour laisser les corps reposer. « Elle a été transférée ce matin », me dit Jean-Paul. Je pense aux transferts de footballeurs, je ne sais pas pourquoi. J’ai envie de rire. J’imagine ma mère en short et maillot de foot. Pourquoi je pense à cela ? Jean-Paul conduit, Martine à l’arrière. Jean-Paul me débite tout ce que l’on a à faire, il faut voir le prêtre ce soir pour préparer la messe d’enterrement, il faut voir les pompes funèbres pour choisir le cercueil, la pierre tombale, le bac à gravier pour les fleurs, les faire-part, le notaire, les papiers à trier, la maison, faut-il la réhabiliter avant de la vendre ou la laisser en état... « J’ai déjà commencé à ranger certaines choses », dit Jean-Paul. Martine ajoute : « J’ai fait le tri dans ses affaires, je lui avais pris des vêtements pour la maison de retraite, j’ai laissé des vêtements de rechange à la maison, je lui amenais au fur et à mesure, mais j’ai donné aussi au Relais du Cœur parce qu’il y avait à la fois des choses anciennes, ils le vendent pour en faire des chiffons, mais aussi des affaires neuves parce que Maman faisait des commandes sur catalogue sans faire attention, avant qu’on la mette sous curatelle et qu’on lui prenne le chéquier parce qu’elle dépensait des choses qui lui allaient pas, elle s’en souvenait pas alors on a donné au Relais du Cœur, il y avait de belles choses toutes neuves même pas sorties des sacs en plastique, tu aurais été d’accord. Tu es d’accord ? » Je suis d’accord. Je pense que je veux juste récupérer la broche avec les perles qui vient de l’arrière-grand-mère. Je veux cela. Le reste, je ne veux rien ou au hasard. Nous arrivons au funérarium. Jean-Paul gare la voiture. Je ne parviens pas à défaire la ceinture de sécurité. Je tremble. J’y arrive enfin. Je descends de la voiture. Je vais entrer au funérarium où repose le corps de ma mère. Sur la porte de la chambre funéraire, une étiquette. Madame Jeanine Mansard, née Bourdieux. Ça y est, Maman est morte. IX Che Guevara, Sean Penn et toute la promotion de troisième année de l’école de commerce EDAC me contemplent dans la nuit, mon corps allongé sur le lit. J’ai les mains croisées sur le ventre. Je porte un pyjama à rayures de pyjama, je suis allongée sur le dos. Je regarde le Che. Le réverbère de la rue, à travers la vitre, me permet de distinguer son portrait en noir et blanc, Sean Penn est plus distant, plus sombre, quant à la promo de l’EDAC, je sais qu’elle est là accrochée au mur, mais je ne la perçois pas vraiment. Ma respiration est calme. Je suis couchée dans le lit d’Emma, la fille de Jean-Paul et Martine, qui est étudiante en Australie et qui ne viendra pas à l’enterrement de sa grand-mère. Le monde devient trop vaste pour les familles. J’ai mes mains croisées sur le ventre. Je le sens qui se soulève et s’abaisse avec ma respiration. Je respire. Ma peau est chaude. Mes mains sont posées sur ma peau. Je sens le poids de mes jambes, de mes épaules, la courbure de mon cou sur l’oreiller un peu trop épais. Je ferme les yeux, je les ouvre, je les ferme. Mes doigts se dénouent et je glisse ma main droite sous l’élastique du pantalon de pyjama. Ma main vient couvrir mon sexe. Ma main à plat sur mon sexe. Le silence. Mes doigts glissent doucement sur la toison. Est-ce cela être vivante ? Jacques et moi ne faisons plus l’amour très souvent. Une certaine lassitude. Le travail a dépassé nos désirs puis la fatigue les a endormis. Me trompe-t-il ? M’a-t-il trompée ? L’ai-je trompé ? Que veulent dire ces mots dans une chambre de post-adolescente émigrée à l’autre bout du monde et moi allongée dans son lit, la main posée sur mon sexe chaud ? Ai-je encore quelque chose à attendre, à espérer ? Ou à craindre ? En fait, je crains mille choses, de ne pas terminer le dossier Ramson and Co à temps, de rayer la voiture quand je me gare en ville, de louper la sortie de l’aéroport, de louper la réception rituelle des collègues de Jacques, de rencontrer Philippe, cet ancien collègue avec qui…, de ne pas faire mon chiffre escompté, de ne pas retrouver ce livre que j’ai emprunté et sur lequel je n’arrive pas à remettre la main, d’avoir vexé mon amie Sophie en n’ayant pas vu qu’elle avait fait une cure d’amaigrissement… Mais ai-je peur ? Ma peur, c’est de n’avoir que des craintes de ce niveau-là. D’avoir passé cinquante ans, d’avoir réussi et de n’avoir que ce genre de crainte. Ma main posée sur mon sexe, ma peau qui est chaude, mon corps allongé, je respire doucement. J’ai vu cet après-midi le corps de ma mère morte. X Nous avons vidé la chambre de Maman à la maison de retraite. Il n’y avait pas grand-chose. Le directeur, en costume sombre, cravate sobre, nous avait dit : « Toutes mes condoléances », il avait attendu un petit temps, il avait ajouté : « Vous avez bien sûr quelques jours pour reprendre tous les souvenirs de votre Maman. » Bien sûr. Dans cette maison de retraite bienveillante, on paie jusqu’à la libération de la chambre, pas au décès du résident. Je sais que cela laisse un peu de marge au directeur en costume sombre et cravate sobre. Le « turn-over » de ce genre d’établissement est important et donc le taux de remplissage est un déterminant non négligeable de la rentabilité. Il faut remplir rapidement et même si on paie tant que la chambre n’est pas libérée, de nouveaux arrivants représentent tout de même de nouvelles facturations de frais de dossier, frais d’entrée, frais d’installation… Et plus il y a d’entrées, plus il y a de rentrées, plus les actionnaires touchent leurs dividendes ! Ce que le directeur en costume sombre et cravate sobre me résume par : « En prenant en compte bien sûr tout le temps qui vous est nécessaire, je me permets de vous préciser que d’autres familles, elles aussi dans l’attente, souhaitent que leur proche puisse venir s’épanouir, en toute sécurité, ici, comme a pu le faire votre Maman. » Et il sourit. Sourire bien coiffé. J’ai fait semblant de croire à ce qu’il me disait. Je compatis. Je dis « Bien sûr. » Nous aurons tout vidé demain. En arrivant, une voisine de la chambre de Maman nous a demandé si elle pouvait prendre le petit cadre en bois qui contenait la photo de Maman, à son dernier anniversaire. Cela m’a émue. Je lui ai dit : « Oui, avec plaisir. » Je lui ai mis le cadre au creux de ses mains, en les serrant. La voisine de chambre a souri et elle a ajouté : « C’est pour mettre la photo de mon arrière-petite-fille. Elle a eu vingt ans ! » Je n’ai pas osé reprendre la photo de Maman du cadre. Nous avons laissé derrière nous les murs anonymes et transférables de la dernière demeure de Maman. En fait, elle n’y a jamais habité, elle ne faisait qu’y loger. Elle n’y avait aucun souvenir. Déjà, elle ne se souvenait plus d’être vivante. C’est ailleurs qu’était sa vie. XI Jean-Paul est assis dans le fauteuil où s’asseyait Papa, il y a longtemps, face à la télé. Il a les mains posées sur les accoudoirs, l’air propriétaire. Il sourit. « Même quand Papa est mort, Maman ne s’asseyait jamais dans ce fauteuil, personne ne s’asseyait jamais dans ce fauteuil. Maman n’a jamais parlé de la mort de papa. Elle n’a jamais parlé non plus de sa vie avec Papa. Elle racontait son enfance, sa jeunesse. Elle racontait à Martine des choses que je ne connaissais même pas. Elle disait aussi des trucs à Emma. Elle l’aimait bien. C’est souvent comme ça, les grands-parents sont plus ouverts avec les petits-enfants qu’avec leurs enfants. Tu vois, Maman, c’est un peu avant de partir à la maison de retraite, elle s’est mise à me faire la bise pour me dire bonjour. Avant, elle était toujours occupée. Quand je lui rapportais ses courses, il y avait toujours quelque chose que j’avais oublié, même si j’avais ramené exactement la liste qu’elle m’avait faite. Si je lui montrais la liste comme preuve, elle disait : “Je l’avais pas noté, mais je te l’avais dit avant que tu partes, j’avais dit, prends aussi de la moutarde, mais tu m’écoutes pas, t’as toujours été tête en l’air, alors…” Parfois, dans la liste, il y avait des chocolats à la menthe. Quand je posais les sacs de course, elle fouillait, prenait le paquet et me le donnait. “Tiens, je sais que t’aimes ça !” C’était vrai. Je ne sais pas comment je devais le prendre. Si cela devait me toucher ou m’exaspérer. Maman aurait voulu n’avoir que des filles, je pense. Elle disait : “Les garçons, c’est compliqué, ça se bat.” Moi, je ne me suis jamais battu, mais elle répétait toujours ça. C’est pour ça qu’elle aimait Martine et Emma. Ce sont des filles, elles pouvaient causer comme elle disait. “Les filles, ça cause, les hommes, ça parle !” Toi aussi, elle t’aimait, mais tu étais loin d’elle. Avec ton travail, ton monde, tes voyages. Maman était fière. “Elle a réussi Isabelle, c’est certain, ça me rassure.” Elle disait partout que tu avais un poste important, que tu étais intelligente et que tu pourrais être ministre. C’était son expression favorite : “Elle pourrait être ministre ma fille !” Mais on connaît les ministres, ils téléphonent, font des promesses de venir et ne viennent pas ou alors en coup de vent. Je ne te fais pas de reproche. Maman non plus. Tu as fait beaucoup pour Maman, la garde malade, la maison de retraite, tout ça. Moi, j’aurais pas pu. J’suis pas fait pour être ministre ! » Jean-Paul sourit. Il se tait un moment. Jean-Paul ne m’a jamais autant parlé. Je n’ai jamais eu autant envie de me taire, de l’écouter ainsi. « Tu veux boire quelque chose, un apéro ? ». Je n’en ai pas envie. Je dis : « Oui, avec plaisir. » Jean-Paul sort un pastis et un Porto. Je prends du Porto, lui aussi. Il ouvre un sac de cacahuètes. « Elles sont pas salées, c’est mieux à nos âges… Enfin, je veux dire, à mon âge, faut faire attention. Quand Maman est partie à la maison de retraite, j’ai commencé à ranger ses papiers. J’ai fait un classeur avec ses comptes, les papiers de la maison, son livret de Caisse d’épargne. Ça ne fait pas grand-chose. Un petit peu. La maison, faut voir comment on fait. J’ai rangé les photos aussi. » Cela me fait envie. « Tu as des photos ? J’aimerais les voir. » Il se lève, il va vers le secrétaire, ouvre le tiroir du bas et sort une boîte à chaussure. « Voilà les photos. Dans le secrétaire, il y a un tiroir bloqué ou fermé à clef. Je sais pas où est la clef. J’ai pas voulu le forcer, faudra le faire avec toi. Je pense pas qu’il y ait quelque chose de précieux, mais par principe. » Je suis d’accord avec Jean-Paul, je ne pense pas qu’il y ait un trésor là-dedans, ce doit être une clef perdue et c’est tout ou alors quelques bons du Trésor qui devaient sembler être une fortune pour Maman. Je ne sais pas si Jean-Paul a un peu d’argent. Il tient un magasin de bricolage en ville. Cela a dû rapporter, mais aujourd’hui avec les grandes surfaces… Je n’ose pas lui poser la question. Jean-Paul boit son Porto, prend une grosse poignée de cacahuètes et met tout dans sa bouche d’un coup. « Est-ce que Maman a fait un testament ? » Pourquoi je demande ça ? Je me trouve idiote. On ne fait pas de testament pour un livret de Caisse d’épargne, une petite maison et trois ou quatre bons au Trésor. Déformation professionnelle. Je veux que tout soit contractualisé, conventionné, signé, dupliqué, estampillé. Jean-Paul sourit. « Je ne crois pas, non. Même pour les papiers de la maison de retraite, la personne de confiance et tout ça, elle m’a demandé de faire moi-même. Je m’étais mis comme personne de confiance parce qu’elle m’avait dit : “Je veux pas qu’on me fasse traîner trop longtemps.” Je me suis dit que c’était ses consignes. Mais pour le testament, non, elle a rien fait, enfin, je crois. Le notaire m’a rien dit. » Je réponds que je suis idiote, que je me doute, oui, c’est ça. J’ai envie de dire : « Excuse-moi Jean-Paul. » Mais m’excuser pourquoi ? Nous ferons moitié-moitié pour l’héritage même si Jean-Paul a sans doute plus besoin que moi de cet argent, mais comment faire autrement ? Il serait vexé si je lui proposais de prendre tout. Je n’ai pas besoin de cet argent.
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