Je réalise que j’ai la boîte à chaussure de photos sur les genoux. Je pose la boîte sur la table basse, j’enlève le couvercle. Les photos sont en vrac. Il y a aussi quelques enveloppes avec écrit dessus « Mariage d’Isabelle », « Mariage de Jean-Paul et Martine », « Vacances au Tréport ».
Je prends une poignée de photos dans la main gauche, je les prends une à une de la main droite puis je les pose sur la table, Jean-Paul les tourne vers lui puis les glisse de côté. Photos de vacances, photo de famille, les grands-parents, Maman et sa sœur, Tante Thérèse qui était handicapée mentale et qui n’arrêtait pas de vouloir me faire des bisous, je n’aimais pas ça, ses lèvres étaient épaisses et humides, Maman me disait : « Elle t’aime beaucoup, faut être gentille. » Et moi je disais « Et pourquoi Jean-Paul, elle lui fait pas de bisous lui ? » Maman souriait. Tante Thérèse disait : « T’aime ben ! » Photos de tablée, fêtes de Noël, fêtes d’anniversaire, cousins, cousines et puis des photos d’inconnus, combien sont morts, combien ont des photos de nous ou de Maman dans des boîtes à chaussures à eux. Je remets les photos dans notre boîte à nous. Je souris, mais je suis fatiguée.
XII
Maman est morte à trois heures seize, il y a trois jours. Aujourd’hui, elle a été enterrée à onze heures quarante. Le prêtre a fait son métier de prêtre. Il y avait un peu de monde dans l’église, beaucoup de personnes âgées. Une aide-soignante de la maison de retraite était là, je l’ai remerciée d’être venue. Elle m’a répondu que c’était son tour de garde de représentation. Ainsi, la maison de retraite organise une permanence technique de présence aux enterrements. « Vaut mieux pas être d’astreinte dans les périodes de grippe, sinon on sort pas du trou. », remarque l’aide-soignante. J’ai envie de dire à la fille de rentrer chez elle, que ça n’a pas d’importance qu’elle soit là, aucune importance, que sans doute elle a des enfants à s’occuper, un mari à b****r, du ménage à faire, j’ai envie de lui crier dessus, de lui mettre des claques, à elle, à la maison de retraite, à son directeur cravaté, aux actionnaires bien-pensants et à moi qui ne suis pas venue voir ma mère depuis des mois dans cette maison de retraite.
Le prêtre a fait son métier de prêtre, la famille est allée au cimetière, on est allé à la salle de réception. Chacun parlait de Maman, certains nous avaient connus enfants, Jean-Paul et moi, ils racontaient des anecdotes. Une vieille cousine de Maman perdait un peu la tête, elle confondait Jean-Paul, mon frère avec Jacques, mon mari ; elle croyait que Martine était ma sœur et elle appelait Maman, Thérèse, comme sa sœur handicapée. Au début, je rectifiais, je précisais, ensuite j’ai laissé dire.
Chacun but son mousseux, son jus de fruits ou son café, mangea du gâteau ou des petits biscuits, dit : « Bon, il faut que j’y aille. », et s’en est allé. On a un peu rangé la pièce de réception et on est rentré à la maison, je veux dire chez Martine et Jean-Paul. Martine avait préparé un repas froid, elle s’en excusait presque, j’ai eu peur que Jacques, mon mari, ne propose d’aller au restaurant, mais il pensait déjà à son retour. Il m’avait téléphoné pour dire qu’il ne viendrait que la journée. « Rendez-vous… tu comprends… pas pu reporter… mais je serai là pour l’enterrement… » Je ne pouvais pas lui en vouloir de ne pas partager ma peine, car je n’avais pas vraiment de peine, c’était un sentiment étrange, le sentiment d’un ordre accompli, une évidence du temps, quelque chose qui serre la gorge, mais n’est pas tout à fait triste. Je ne sais plus si j’ai pleuré, un peu sans doute, j’ai vu dans le miroir de l’entrée que mon maquillage avait un peu coulé. Le froid ? Non, le froid ne fait pas couler le maquillage.
Après le café, Jacques est parti. Martine a prétexté une course. Je me suis retrouvée avec Jean-Paul, mon frère et son fils Guillaume, qui n’est pas étudiant en Australie comme sa sœur, mais qui est technicien de chauffage écologique, qui travaille, qui a une copine pacsée et qui est là devant moi, les mains jointes sur la table et l’air un peu gêné. Jean-Paul lance : « Guillaume voudrait te demander quelque chose. » Je me demandais aussi pourquoi il restait là, avec nous. « C’est pour la maison de Mamie. » Un silence. Je tente un « Oui… » d’encouragement. « La maison nous intéresserait avec Bénédicte, on aimerait s’y installer, mais on n’a pas tout l’argent pour l’acheter d’un coup et Bénédicte, elle a pas de travail fixe, alors, pour les prêts, c’est difficile. » Maintenant il se tait. Il a dit l’essentiel, il espère, il a peur. « C’est une bonne idée de reprendre la maison », je dis, même si en fait, je voudrais oublier cette maison ou au contraire, ne pas la voir se transformer, ne pas voir mes souvenirs d’enfance se faire repeindre en Castorama ou Leroy Merlin. J’ajoute : « Et pour les finances, on s’arrangera, ce n’est pas un problème. » Guillaume a le sourire qui éclate, il respire de nouveau, il serait prêt à m’embrasser si je ne restais fermement attablée. « Bénédicte va être si contente ! » Je vois dans ses yeux les deux ou trois enfants qu’il va lui faire, les agrandissements ossature bois qu’il a déjà prévus, le toboggan en plastique sur la pelouse du jardin et l’avenir grandiose qui s’ouvre à lui et à elle. Je ne me moque pas. Je me moque de ce que furent mes rêves à moi, il y a longtemps. Guillaume se lève. « Je vais dire la bonne nouvelle à Bénédicte ! ».
Je regarde Jean-Paul. « Tu sais, Jean-Paul, il n’y a qu’une chose que je voudrais. Le reste m’importe peu. Je n’ai pas besoin d’argent. Pour la maison, si tu veux Guillaume te paiera un loyer-achat, moi, je n’ai pas besoin. » Jean-Paul veut protester et puis simplement dit : « C’est gentil, nous on ne pouvait pas les aider. Avec les études d’Emma en plus… Ce que tu veux toi, c’est quoi ? » ; « Je voudrais la broche avec les perles que portait Maman et qui venait de sa grand-mère. » Jean-Paul regarde ses mains, me regarde, regarde ses mains. Il murmure, il bafouille : « Maman l’a donnée à Emma, pour son anniversaire, l’an dernier. Elle a dit que cette broche allait de grand-mère à petite-fille et comme Emma était la seule petite-fille, elle pouvait lui donner avant de mourir. Je t’assure, Emma n’a rien demandé, elle voulait pas la prendre, mais Maman a insisté. Emma et elle étaient très proches tu sais, Emma porte la broche tout le temps. » J’accuse le coup. J’essaie de ne pas le montrer. « Bien sûr. » Et là, je pleure, je pleure enfin, toutes mes larmes, toutes mes heures, mes années. Jean-Paul ne sait plus quoi faire. « Si j’avais su, si j’avais su ! » il répète. Je dis : « C’est rien, ce n’est pas ça, t’inquiète pas. » Il se lève et vient me prendre dans ses bras. Je me laisse aller dans ses bras. Je pleure. Je pleure. Et je m’arrête. Jean-Paul me tend un mouchoir, je me mouche, un autre mouchoir, je m’essuie les yeux, un autre mouchoir, je m’essuie les yeux encore. Jean-Paul sourit. Je dois avoir le maquillage mode panda. Je souris un peu. « Faut que j’aille me débarbouiller, je crois. » « Ce serait mieux, oui. » Il sourit. Il hésite : « Je suis content que tu pleures. Pour la broche, je demanderai à Emma. » « Surtout pas, je dis, c’est bien comme ça, vois-tu, c’est une tradition, c’est bien comme ça, je n’aurais pas dû en parler. Merci, mon frère, de m’avoir consolée. » Je monte à la salle de bain, je me lave le visage, je redescends, Jean-Paul a allumé la télé. « Ça ne te dérange pas ? » « Non, au contraire. » On regarde ensemble un reportage sur les trains du monde.
XIII
Le téléphone a sonné. « Ici la maison de retraite. Nous vous informons que votre Maman avait laissé une clef dans notre coffre. D’habitude, ce sont des biens de valeur, aussi nous tenons un registre, mais il s’agit d’une petite clef, sans doute d’un meuble, nous n’avions donc pas ouvert de procédure, nous avions gardé cette clef gratuitement, n’est-ce pas. C’est ce qui explique le léger délai qui nous a été nécessaire pour la référence et vous en faire restitution. Vous pouvez passer la prendre quand vous le souhaitez aux heures d’ouverture de l’accueil. Mes meilleures salutations. »
Dernier acte, dernière action. J’irai chercher la clef avant que de rentrer dans mon bureau avec baie vitrée. C’est peut-être un objet sans importance, mais c’est cet objet que je garderai finalement. La maison de Maman ira à Guillaume, il en fera ce qu’il veut, la broche est léguée à Emma, continuité des générations. Je me rappelle alors à mon avenir stérile. Je n’ai pas eu d’enfant avec Jacques. Je n’aurai qu’une clef peut-être à ne léguer à personne.
XIV
Jean-Paul, mon frère, entre la petite clef dans la serrure du tiroir du secrétaire. Les bons du Trésor, dérisoires, vont jaillir du tréfonds. Nous sourions. Le tiroir s’ouvre. Enveloppe kraft. On sourit encore. Mais ce n’est plus dérisoire. L’enveloppe kraft est ancienne, le papier est épais, Jean-Paul retire l’enveloppe du tiroir, il décachette l’enveloppe. Il n’y a rien d’autre dans le tiroir. À l’intérieur de l’enveloppe, des papiers administratifs anciens avec rubriques tapées à la machine à écrire, police courrier, et de belles lettres manuscrites, composées par des fonctionnaires au poignet souple et aux horaires à productivité relative, les choses devaient être bien faites plutôt que vite faites. Le regard de Jean-Paul parcourt rapidement les documents, il me regarde, il ne sourit plus, il tourne les feuilles rapidement. Je demande : « C’est quoi ? » Jean-Paul répond : « Des papiers, je sais pas, ça n’a pas l’air vraiment important, des trucs de livret de famille. » Il va pour remettre les papiers dans l’enveloppe, mais je tends la main. « C’est rien tu sais. », il continue à glisser les papiers dans l’enveloppe, il veut avoir l’air détaché. Je tends la main plus en avant. « Donne ! » Jean-Paul me regarde. Il hésite encore. Il sait qu’il va me donner cette enveloppe, mais il hésite comme il peut. Il va céder. Il le sait. Moi aussi. Ce n’est pas un combat pourtant, c’est une évidence. Jean-Paul tend l’enveloppe, je la prends, je retire les papiers, je les lis. Jean-Paul me regarde tout le temps, il est courageux, il reste là, le temps que je lis. Je lis. Je relis les papiers.
Acte notarié. Décisions du tribunal. Dates. Tampons. Livret de famille. Signature. Mademoiselle Thérèse Bourdieux déclare abandonner son enfant, Isabelle Bourdieux, née le … C’est mon prénom, c’est ma date de naissance qui sont inscrits. Thérèse Bourdieux, la sœur handicapée mentale de Maman. Madame Jeanine Mansard, née Bourdieux, épouse de Paul Mansard, sœur de Mademoiselle Thérèse Bourdieux, est déclarée, par décision du Conseil de famille du…, adoptante pleine et entière. Mademoiselle Thérèse Bourdieux renonce à tout droit sur l’enfant Isabelle Bourdieux qui prendra désormais le nom d’Isabelle Mansard. L’enfant Isabelle Mansard sera inscrite sur le livret de famille comme fille de Monsieur Paul Mansard et Madame Jeanine Mansard, née Bourdieux. Acte authentique du… Tampon. Signatures. Signature des grands-parents, de Thérèse, de Jeanine, de Paul, parents adoptifs, du notaire, juge, greffier…
Voilà. Quelques signatures. J’étais la fille de Thérèse Bourdieux, jeune femme handicapée mentale, fille-mère et je suis devenue la fille de Jeanine Mansard, sa sœur, bonne épouse et socialement respectable. Je suis la fille de Thérèse, handicapée mentale, qui s’est fait culbuter, on ne sait par qui. Débile et fille-mère, ça faisait beaucoup pour l’époque ! Thérèse, celle qui rigole quand on la b…, pourquoi ai-je envie d’être grossière ? J’ai envie de dire des saloperies. Pauvre Jeanine, on lui a refilé le bébé ! Tiens, prends ça et tais-toi. Ça ne sort pas de la famille. J’ai eu de la chance en quelque sorte, j’aurais pu me retrouver dans un foyer, bien lointain, bien dans la campagne, bien abandonnée, totalement abandonnée. Est-ce que c’est Jeannine qui a proposé de m’adopter ou est-ce qu’on le lui a imposé ? Est-ce que c’était une mère de convenance ? Et toi, pauvre Thérèse, t’as pas dû beaucoup b****r après ça ! Thérèse et ses baisers mouillés. C’est pour ça qu’elle voulait toujours m’embrasser. « Ma p’tite, t’aime ben ! » elle disait. Et moi, je n’aimais pas ça. Non, je n’aimais pas ça.
Jean-Paul me regarde. Je demande : « Tu savais ? » Il a la voix ferme pour répondre. Cela m’étonne. « Une cousine de Maman m’en avait parlé, il y a quelques années. Je ne savais pas si je devais te le dire, mais je crois que c’était à Maman de le faire, si elle le voulait. Elle n’a pas voulu. » Je garderai la petite clef du secrétaire, oui. D’une descendance que je n’aurai pas, elle fait maintenant écho à une ascendance qui s’écroule. Je suis au milieu du gué, mais il n’y a plus aucune rive. Jean-Paul me prend les papiers des mains, les remet dans l’enveloppe, il va pour les ranger dans le tiroir du secrétaire, mais je retiens son bras. « Non, c’est à moi. »
XV
Mon sac est dans le couloir. J’ai hâte de partir. Martine a insisté pour que je prenne un copieux petit-déjeuner. « Tu as de la route à faire, il ne faut pas que tu sois en hypoglycémie ! » Je bois mon café. Sans sucre. « Il y avait du monde à l’enterrement de Maman, tout de même. », remarque Martine. J’ai envie de hurler : « C’est pas ta mère, arrête de dire Maman ! » et je réalise que ce n’était pas ma mère non plus, que je mens moi aussi quand je dis « Maman ». Ma mère est morte, pas il y a cinq jours, non, il y a longtemps, je me rends compte que je ne sais même pas quand. Quand est morte la tante Thérèse ? Je n’en ai aucune idée. J’étais orpheline et ne le savais pas. Et brutalement, cela m’apparaît soudain, je n’ai pas de père. Je ne sais même pas si mon père est mort ou vivant. Il est désormais simplement inconnu.
Je m’étais crue généreuse en laissant la maison à Guillaume et la broche à Emma. En fait, je rends ce qui ne m’appartenait pas. Je n’avais aucun droit sur le mensonge, le silence. J’ai envie de fuir.
En partant, Jean-Paul m’a prise dans ses bras. Il m’a dit : « Bonne route, Isabelle, ma sœur. » Doucement, il a dit ça, sans forcer, sans jeu, sans crainte. Je le savais sincère. Moi, je ne sais pas si je l’étais encore. Mon sac est dans le couloir. « Tu n’as rien oublié ? », demande Martine. Je sors. Je monte dans ma voiture. Je démarre. Retour vers le bureau avec baie vitrée.
Dans le rétroviseur, je vois le sourire de Thérèse, le sourire de Maman.