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386 Words
10 Cabinet du docteur Blöhm. 10 h 47. Cinquième séance. — Très bien. Maintenant, concentrez-vous sur ce qui vous entoure. Le ruban sombre vous semble-t-il familier ? Matthias Blöhm tentait une autre approche. Depuis trois séances à présent, il n’avait pratiquement pas progressé. L’inconscient de son patient semblait refuser d’en livrer davantage, comme si la suite des événements suggérait quelque chose de grave, quelque chose dont il valait mieux ne pas se souvenir. La manœuvre du praticien consistait à approfondir les champs existants. — Le ruban serpente. Il y a des virages, beaucoup de virages. Je n’aime pas ça. Ils me donnent la nausée. Les hommes de bois me regardent. — Les hommes de bois ? — Oui, ils sont en rang le long du ruban sombre. Ils observent. Des arbres ? Une route bordée d’arbres ? Une forêt peut-être ? Peu à peu se dessinait l’environnement immédiat du patient. — Il y a de la musique aussi. La musique. L’élément était apparu dès la troisième séance. Le patient entendait une chanson, toujours la même, dont la source lui était inconnue. Radio ? Résurgence d’un souvenir plus ancien ? Le médecin n’avait aucune certitude. Les perceptions d’un sujet en état d’hypnose étaient parfois dénuées de toute attache temporelle. Il avait pu entendre cette chanson des jours avant, ou bien encore des mois après la situation évoquée. « Hello, darkness my old friend I've come to talk with you again Because a vision softly creeping Left its seeds while I was sleeping (…) » En cherchant sur le Net, Blöhm n’avait pas mis longtemps à identifier « The Sound of Silence », célèbre tube du duo Simon and Garfunkel, datant de 1966. Restait à en déterminer l’origine et le degré d’importance cognitive. — Nous ne sommes pas seuls sur le ruban sombre… — Est-ce que quelqu’un vous suit ? — Oui. C’est une ombre. L’ombre est derrière nous. Elle est là, tout près. Il ne faut pas qu’elle nous rattrape. — Pourquoi ne faut-il pas qu’elle vous rattrape ? — Je ne sais pas, mais il ne faut pas. L’homme et la femme disent qu’il ne faut pas. Le sujet s’agitait, secouant la tête. Sa respiration s’accélérait. À vingt-sept années de distance, il revivait la scène comme s’il s’y trouvait encore physiquement plongé. Le praticien, lui, n’en perdait pas une miette. Penché sur son bloc, il transcrivait chaque mot prononcé avec précision. Il savait qu’il fallait saisir l’instant avant de pouvoir, plus tard, en déchiffrer le sens. Las, le récit tourna court, la mémoire de l’intéressé se bornant à cette menace, sans en dire un traître mot supplémentaire. Du moins, pour cette fois. L’hypnose était aussi affaire de persévérance. ***
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