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11 Strasbourg. 13 h 32. Gilles Lasnier était en retard. Assis dans le café où il devait le retrouver, Samuel Atlan avait eu le temps d’absorber tout ce qui l’entourait. La salle comptait vingt-quatre clients, dix-sept hommes et sept femmes. Huit d’entre eux avaient commandé des cafés, cinq piliers de bar avalaient leur troisième verre de blanc, une b***e d’ados bruyants sirotaient leurs Cocas, deux collègues de bureaux se racontaient leurs déboires professionnels devant un thé, tandis qu’un groupe d’ouvriers faisait une pause autour d’une bière. S’il avait fallu, Samuel aurait été capable de décrire dans le détail chacun d’entre eux, des vêtements aux traits du visage, en passant par la marque de leur téléphone portable, le contenu de leurs conversations, ou bien encore l’heure précise de leur arrivée et de leur départ. Seulement voilà, personne ne le lui demanderait. Toutes ces données qu’il stockait au quotidien, comme un automatisme de sa mémoire hors norme, ne serviraient à rien, si ce n’était à s’accumuler aux autres souvenirs inutiles qui encombraient son cerveau. Voilà pourquoi Samuel détestait tant les lieux publics, leur préférant de loin la solitude reposante de son bureau. Son lecteur MP3 vissé dans les oreilles, il essayait de s’abstraire un moment du tumulte lorsque celui qu’il attendait se présenta enfin. — Pardon pour le retard. Toujours la même formule. Le quinquagénaire essoufflé ôta sa gabardine, planta son regard de fouine dans la carte et commanda un demi. Depuis quatre ans qu’il travaillait pour lui, Samuel aurait pu reproduire chacun de ses gestes, tant ils étaient prévisibles. Comme à son habitude, Lasnier avait raté son train et râlait tant et plus sur les allers-retours auxquels son interlocuteur l’obligeait chaque fois. — Tu ne peux pas habiter Paris, comme tout le monde ? — Je préfère travailler chez moi, tu le sais bien. — Alors, trouve-toi un chez-toi à Paris. Samuel sourit. Il savait passer outre son côté bougon pour ne s’attacher qu’à son professionnalisme. C’était bien de cela qu’il s’agissait dans leurs rencontres régulières. Gilles Lasnier avait été le premier à croire en ses capacités de traducteur de romans. Responsable de collection pour le compte d’une grande maison d’édition parisienne, il faisait chaque mois le déplacement depuis la capitale afin de s’enquérir du travail de son employé, pour lequel il ne pouvait cacher un certain attachement. — Que donne le dernier Olafsen ? — À l’image des précédents. Les personnages sont attachants, mais l’intrigue tourne un peu en rond. — Ouais, il s’essouffle quoi. Ça fait un moment que je leur dis, là-haut, mais ils ne veulent rien entendre. On va finir par perdre les lecteurs. — Je n’ai jamais dit que c’était mauvais. On reste quand même dans le haut de gamme du genre. — Oui, mais moi, je m’emmerde en le lisant. Et si moi je m’emmerde, alors le lecteur aussi. N’est pas Stieg Larsson qui veut. Lasnier avait le chic pour simplifier les choses à outrance. Son métier ne consistait pas seulement à publier des livres, mais aussi à sentir la tendance du moment. Et son flair lui soufflait que le polar scandinave commençait à stagner et qu’il serait peut-être temps pour ses employeurs d’explorer de nouveaux horizons. Samuel se voulut toutefois rassurant. — Il sera prêt pour avril, comme convenu, et il se vendra bien, à l’image des précédents. — Tu fais dans l’étude de marché, toi, maintenant ? Les deux hommes se mirent à rire. Malgré leurs divergences d’opinions et de caractère, ils s’appréciaient au-delà de la simple relation de travail. Lasnier, en particulier, était fasciné par les capacités du jeune homme. Un jour qu’il voulait le mettre au défi, il lui avait transmis un recueil de poèmes islandais, que Sam lui avait retourné quinze jours plus tard parfaitement retranscrits en français. Depuis, lorsqu’il voulait s’assurer que son hypermnésie n’était pas qu’une ruse pour s’isoler volontairement des autres et du monde, il lui demandait de lui en réciter quelques strophes, ce dont le traducteur s’acquittait toujours en souriant. — Sacré nom de Dieu, c’est pas un cerveau que tu as reçu à la naissance, c’est une machine ! — Une machine que j’aimerais bien pouvoir mettre sur pause de temps en temps, crois-moi. Mettre sur pause. Voilà ce à quoi aspirait Samuel chaque fois qu’il le pouvait. Il passait le plus clair de ses journées assis à sa table de travail, planchant sur l’un des romans dont il devait livrer la traduction. C’est ainsi qu’il se sentait le mieux, à l’écart, concentré, son esprit tout entier tourné vers une seule et même tâche. La meilleure manière qu’il avait trouvée d’éviter de se confronter au déferlement d’informations quotidiennes. L’isolement comme rempart aux souvenirs inutiles. Lorsqu’il ne pouvait faire autrement, il écourtait ses sorties, ne se déplaçant que par nécessité. Rencontrer Gilles Lasnier en était une, et pas la plus désagréable. Le visage effilé de l’éditeur, barré d’une lame horizontale en guise de bouche, n’avait pourtant rien d’engageant. L’homme se voulait cependant bien plus fin que ses phrases à l’emporte-pièce le laissaient paraître. Il avait, en particulier, la capacité de sentir quand les choses allaient se gâter. Une sorte de sixième sens professionnel dont il faisait bénéficier ceux qu’il en jugeait dignes. Atlan était de ceux-là. — On laisse tomber les Vikings. Enfin, après celui-là. J’ai reçu récemment quelques manuscrits d’auteurs africains complètement inconnus en Europe, mais qui feraient sans doute un carton s’ils étaient correctement traduits et distribués. L’Afrique, ça te parle ? — L’Afrique, c’est vaste. Tu sais qu’il y a pas moins de deux mille langues vivantes sur ce continent ? Et je ne te parle pas des dialectes locaux. Il va falloir être plus précis. — Ne viens pas me la jouer, pour ça, je te fais confiance. Lasnier ne se faisait guère d’illusions. Il connaissait les capacités de son poulain et savait qu’il viendrait à bout de n’importe quelle langue inconnue de lui, d’une manière ou d’une autre. Sam adorait les défis. Celui-ci n’y ferait pas exception. — Tu m’épateras toujours. On dirait un chien de chasse à qui on vient de donner un nouveau gibier à débusquer. Tu sais quoi ? Parfois, tu me fais peur ! Les deux hommes passèrent encore une bonne heure à discuter de futurs manuscrits, de stratégie éditoriale et de délais à respecter. Gilles Lasnier considérait presque Samuel comme l’un de ses auteurs, tant son travail frôlait la perfection. La traduction n’était pas qu’affaire de vocabulaire, mais aussi, et surtout, de ressenti. Retranscrire des dialogues qui sonnent juste, trouver des images qui parlent aux lecteurs, comprendre la subtilité des émotions qu’un écrivain qu’il ne connaît pas a voulu insuffler à ses personnages… Une alchimie délicate, que Sam excellait à reproduire. Au moment de se quitter, tandis que Lasnier considérait, sans vraiment le penser, que quelques coups de fil suffiraient largement à lui éviter le déplacement, Samuel songea qu’il n’avait peut-être pas tort. Le téléphone réglerait le problème de son agoraphobie grandissante et simplifierait bien des choses. Il savait néanmoins que s’il cessait de s’imposer ces obligations, il refuserait sans doute toutes les autres et finirait par vivre en ermite. Sur le chemin du retour, pensif, l’« inconnu de la D60 » croisa furtivement les « une » d’un kiosque à journaux, jusqu’à ce que son regard s’accroche à l’une d’elles. Un hebdomadaire à sensation affichait, en marge de ses gros titres, les photos d’un inconnu prises dans un hôpital parisien, titrant sur les maltraitances dont il aurait été victime. Ce n’était pourtant pas l’étrange aspect physique de l’homme qui avait attiré l’attention de Samuel, mais bel et bien ce cliché de profil, dévoilant, derrière un visage empli de terreur, une marque distinctive juste sous l’oreille droite. La même qu’il portait depuis l’enfance. ***
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