Chapitre 9

888 Words
Chapitre 9 : Le verre explosa contre le mur dans un éclat de cristal et de rage contenue. Le jus s’écrasa en une éclaboussure visqueuse qui glissa lentement le long des dorures, pareille à une blessure fraîche. — Pomme empoisonnée, vin empoisonné, serpents dans le lit… marmonna Atlas d’une voix sourde, la mâchoire contractée. — Est-ce qu’elle compte me tuer avant même que le roi n’expire ? Ses pupilles d’or flamboyèrent lorsqu’il rouvrit les Yeux de Vérité. La pièce se teinta de halos mouvants : rouge pour la mort, orange pour le danger, vert pour la sécurité. À la limite de son champ de vision, la cruche brisée s’auréolait d’un rouge pulsant. L’alerte suffisait à glacer son sang. Le poison. Encore. — Isabella… souffla-t-il, ses doigts se crispant contre le rebord du bureau. Le nom seul lui donnait envie de cracher du feu. Henry n’était pas encore mort, et déjà elle tentait de redessiner la hiérarchie du palais avec le sang de ses ennemis. Atlas fit les cent pas, l’esprit vrillé par la rancune et les souvenirs. Dans une autre vie, il s’était enfui, cherchant à échapper à cette spirale de complots. Il avait fini enchaîné devant la Reine Démon, offert en sacrifice quand Lara avait prononcé son nom comme une condamnation. La douleur du souvenir serra sa poitrine. Pas cette fois. — Plutôt affronter Isabella en enfer que de revivre ça, gronda-t-il. Il effleura machinalement la bague royale. L’anneau semblait encore brûler sa peau depuis qu’Henry l’y avait forcé. Sur le bureau s’étalait un vieux cahier, pages gondolées par la sueur et l’encre. Tout y était : le parcours de Lara, les intrigues, les guerres, les trahisons, les amours maudites. Et, au centre de tout cela, la scène de sa propre mort, exécutée par Isabella. Mais le scénario n’appartenait plus à Lara. Atlas en réécrivait la trame, ligne après ligne. L’anneau ? Acquis. L’alliance avec Claire ? Soudée. Les trésors de la pègre ? Cachés. Chaque pas volé à l’histoire creusait un peu plus sa propre survie. Pourtant, quelque chose grondait à l’horizon. Une ombre si vaste qu’elle effaçait les plans les plus minutieux. — L’Empire va bouger, murmura-t-il. Le continent noir… ils s’en approchent encore. Il feuilleta frénétiquement le cahier. Des notes désordonnées, des dates griffonnées à la hâte. Une phrase attira son regard :  *Été. Après le retour de Lara.* Un juron lui échappa. L’été n’était pas si loin. Et Henry s’éteignait chaque jour davantage. Deux ans, disait-on. Peut-être moins. Il devait être prêt avant la fin. Intouchable. Inébranlable. Roi avant le titre. Il se laissa retomber dans son fauteuil, l’air las. — Qu’elle combatte les démons, marmonna-t-il. Moi, je survivrai aux hommes. Un rire sans joie lui échappa. Dans ce monde de magie et de monstres, il était peut-être le dernier être rationnel encore debout. — Seigneur… si Tu existes ici, fais que je garde ma tête, murmura-t-il, levant les yeux vers le plafond. Un léger coup retentit à la porte. Il sursauta. Sansa entra, silencieuse, un plateau d’argent entre les mains. Ses cheveux, d’ordinaire attachés, tombaient librement sur ses épaules. Ses gestes étaient mesurés, presque timides. Atlas la détailla un instant trop long. — Tu as changé de coiffure, nota-t-il d’un ton neutre. Ça te va. Une rougeur monta aussitôt sur les joues de la jeune femme. — Merci, Votre Altesse. Voici votre thé. Il saisit la tasse, l’approcha de ses lèvres — et ses yeux se mirent à luire. Orange. Une alerte douce, mais claire. Ni mortel ni inoffensif. Quelque chose de trouble. Il posa le breuvage avec lenteur, observant la vapeur s’élever comme un soupir coupable. Sansa, derrière lui, se raidit. — Tu l’as préparé toi-même ? demanda-t-il d’une voix étrangement calme. Elle sursauta. Ses doigts tremblaient. — Oui, Monseigneur. Je vous le jure. Personne d’autre n’y a touché. Le silence s’étira, dense et coupant. Atlas la fixait comme on examine une énigme vivante. Tout, dans son attitude, criait la sincérité. Pourtant, la méfiance s’enracinait, lente et douloureuse. S’il n’était pas la cible d’Isabella, alors qui d’autre tissait sa toile si près de lui ? Sansa observait chacun de ses mouvements, déchirée entre la peur et un élan qu’elle n’osait nommer. Il était tendu, magnifique, dangereux. La colère le rendait presque divin. Elle voulut parler, tendre la main, mais sa gorge se serra. — Votre Altesse… si je peux faire quoi que ce soit— Il se retourna brusquement. Elle n’eut pas le temps de reculer : il était là, tout près, à portée de souffle. — Ne t’inquiète pas, dit-il sèchement. Reste près de moi. Toujours. Ces mots, lourds de possessivité, la traversèrent comme une flèche. Son cœur battait si fort qu’elle crut qu’il allait trahir le tumulte qui la submergeait. Il saisit son poignet. Sa main était chaude, ferme, impérieuse. — Dis-le, Sansa, murmura-t-il d’une voix rauque. Dis que tu es à moi. Les mots moururent dans sa gorge. Ses lèvres tremblaient. — Je le suis, souffla-t-elle enfin. Pour toujours. Leurs regards se croisèrent, brûlants. Puis il la lâcha, soudain conscient de la distance qu’il venait de franchir. — Bien, répondit-il simplement, sans la regarder. N’oublie jamais. Elle resta là, le souffle court, les doigts crispés contre sa poitrine. Le poison dans l’air n’était plus seulement dans le thé — il s’était glissé dans leurs veines, invisible, inévitable.
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