Chapitre 10 :
Trois fois déjà. Pas une, pas deux — trois. Atlas en était sûr, car sa mémoire, aussi acérée qu’une lame, ne lui mentait jamais. Chaque fois qu’il observait le thé, la même étrangeté survenait : une teinte orangée s’y glissait un instant avant de s’évanouir dans un vert rassurant. Ce n’était pas une illusion ; c’était une lente mue, semblable à la corrosion rampante sur le fer oublié sous la pluie.
Il porta la tasse à ses lèvres et but malgré tout. La chaleur se répandit dans son corps, apaisante, presque réconfortante. Le goût, comme toujours, était d’un équilibre impeccable : amer et doux, finement dosé, avec cette touche veloutée qui persistait sur le palais. Pourtant, ses prunelles dorées se contractèrent, s’attardant sur le liquide qui frémissait encore. Orange… puis vert. Un signal contradictoire. Et en lui, un doute qui ne faiblissait pas.
— Exquis, comme toujours, dit-il d’un ton paisible, en déposant la tasse.
L’apparente sérénité masquait la tension qui s’enroulait autour de ses pensées.
Sansa resta immobile, les yeux baissés. Sa réserve habituelle dissimulait mal le trouble qui affleurait à la surface. Elle attendait qu’il dise autre chose, qu’un mot brise le silence entre eux. Mais rien ne vint.
*Le roi ne m’aurait pas trompée… n’est-ce pas ?* songea-t-elle, le regard perdu sur les plis de sa jupe. *Il sait ce qu’il fait. Moi, je n’ai que seize ans…*
Sa loyauté envers Atlas n’avait rien de naïf. Elle reposait sur des années d’interdépendance, de gestes discrets et de promesses non dites. Pourtant, au fond d’elle, une fissure s’élargissait. Une peur sourde, celle d’un lien bâti sur un équilibre trop fragile.
Les jours suivants défilèrent, rythmés par l’énergie infatigable d’Atlas. Il façonnait le royaume à coups de décisions abruptes et de réformes radicales. Sous ses ordres, les servantes suivaient désormais des formations, les cuisines se réorganisaient, et les comptes du palais, jadis sanctuaires de corruption, subissaient sa rigueur. Les nobles commençaient à murmurer son nom avec un mélange d’admiration et de crainte.
Ce matin-là, un nouveau décret trônait sur son bureau. Le sceau rouge encore chaud scellait ses ambitions.
— C’est audacieux, remarqua Claire, observant le parchemin d’un œil acéré. — Réunir artisans, bâtisseurs, guérisseurs… et ces “amuseurs” ? Des saltimbanques ? Veux-tu transformer la cour en théâtre ?
Atlas croisa calmement les bras, mais son esprit bouillonnait. Claire n’était pas là pour complimenter — elle jaugeait, comme toujours.
— Le royaume s’effrite depuis la mort de Père, répondit-il d’un ton égal. Le trésor se vide à chaque caprice de la cour. Il faut des mesures fortes, immédiates.
Il désigna la pile de registres sur la table, couverts de chiffres et de taches d’encre.
— Ma belle-mère dépense sans compter. L’économie s’asphyxie.
— *Atroce*, souffla Claire, son sourire tranchant comme une lame.
Il lui rendit un sourire en demi-teinte.
— Vous me comprenez si bien, tante Claire. Alors ? Ce projet vous semble-t-il acceptable ?
Elle s’approcha lentement, son parfum s’imposant comme une caresse venimeuse.
— Ton sens de la stratégie m’étonnera toujours, murmura-t-elle à son oreille. Mais les artistes ? Allons, Atlas… tu aurais pu simplement avouer ton besoin de distraction.
Il sentit la chaleur monter dans ses joues malgré lui. La proximité de Claire avait quelque chose d’indécent, d’étouffant. Ses gestes trahissaient une assurance qu’il enviait autant qu’il redoutait. À quatorze ans, il lui suffisait d’un souffle pour sentir son corps le trahir.
*Par tous les dieux, pas maintenant*, pensa-t-il, crispant la main sur l’accoudoir.
Il posa une main ferme sur l’épaule nue de la femme et la repoussa doucement.
— Les divertissements ne sont pas pour moi, dit-il, froid et mesuré. Ils sont pour le peuple. Sans espoir, les masses se rebellent. Donnons-leur de quoi rêver, et ils resteront dociles.
Claire rit doucement, un rire bas, presque caressant.
— De la manipulation par le plaisir ? C’est brillant, mon cher neveu. Peu osent jouer avec de tels outils.
Elle s’éloigna, le laissant à ses pensées. Mais l’amertume de son approbation resta dans l’air comme un goût de cendre.
C’est alors que la porte s’ouvrit à la volée.
Sansa entra, essoufflée, les joues rougies, un parchemin froissé dans les mains. Ses yeux bleus, écarquillés, semblaient au bord des larmes.
— Votre Altesse ! haleta-t-elle.
Atlas s’était déjà levé. En trois pas, il fut devant elle. Ses mains se posèrent sur ses épaules tremblantes, l’obligeant à respirer.
— Calme-toi. Que se passe-t-il ?
Elle ne répondit pas. Juste un geste : le papier tendu, les doigts tremblants. Puis elle chancela légèrement contre lui.
Il prit le document, le déroula. L’écriture, familière, se déploya sous ses yeux. Plus il lisait, plus ses traits se durcissaient. À la troisième ligne, sa mâchoire claqua. À la cinquième, sa vision vacilla. Et à la dernière, il sentit la colère se dresser, brutale, brûlante.
Ses yeux s’illuminèrent d’un éclat v*****t, oscillant entre l’or et le pourpre.
Claire, intriguée, s’avança, saisit le parchemin d’un geste vif. Sa lecture fut brève. Lorsqu’elle releva la tête, la fureur se lisait sur son visage.
— Quelle ignominie ! cracha-t-elle. Puis, plus bas : … signé du roi. Et de la reine.
Atlas resta muet.
Il pivota brusquement et quitta la pièce. Le bruit de ses pas résonna dans les couloirs comme un roulement d’orage. Même Darius, posté non loin, s’écarta sans un mot.
— Que les dieux nous gardent, marmonna-t-il.
Devant les portes de la chambre royale, Atlas s’arrêta un instant. Le souffle court, il s’appuya contre le mur froid. *Respire. Ne cède pas.*
Mais le feu en lui refusait de s’éteindre.
— Entre ! lança une voix lasse mais encore autoritaire.
Le roi.
Atlas entra. La pièce baignait dans la lueur vacillante des chandelles. Le monarque, affaibli, le regardait venir. À ses côtés, trônait celle qui faisait naître sa rage.
— Reine Isabelle, dit Atlas d’une voix basse, venimeuse.
La femme leva lentement les yeux. Un sourire ourla ses lèvres, fin, cruel.
— Prince Atlas, murmura-t-elle, le ton soyeux, le regard étincelant d’un amusement glacial.
Et le silence qui suivit eut le poids d’une guerre prête à éclater.