Chapitre 2 : Fleckenstein
Le soleil déclinant peu à peu, le froid grignotait avec une surprenante avidité les ultimes lambeaux d’air humide et tiède qui s’attardaient encore ça et là. Un ciel dégagé augurait d’une nuit glaciale. Fallait-il être fous pour vagabonder ainsi à pareille époque. Mais n’était-ce pas là folle lubie de cœurs en émois ?
Nous arrivâmes enfin aux abords du château de Fleckenstein. L’endroit était idéalement solitaire. Des lieues à la ronde, personne. Le soleil inondait la couronne des arbres de ses flots lumineux ; de l’or à l’état pur. Transporté par cette vision idyllique, je saisis les mains d’Arabella et y déposai un b****r brûlant. Arabella feignit la surprise et me sourit tendrement, après quoi elle ajouta, moqueuse :
- En voilà des manières, mon bon Monsieur !
Mais dans ses yeux, je vis bien qu’elle était heureuse, et qu’elle appréciait ce bref instant de bonheur que je lui procurais. Je brûlais d’envie de m’aventurer plus loin, mais la réalité nous rattrapait déjà, impérativement : il fallait faire vite si nous voulions admirer le soleil couchant. "Là haut, les choses seront plus aisées " songeai-je dans l’exaltation du moment.
- Montons vite jusqu’au château. De là, nous verrons parfaitement le soleil se coucher.
Le château de Fleckenstein ressemblait à un amas de blocs recouverts d’un tapis émeraude tissé de mousses tendres et de lichens hirsutes. Amas de pierres grossières, aux joints caverneux, et sur lesquelles glissaient ombres et suintements silencieux. Rocs enchevêtrés et pans de murs écroulés que ponctuaient des éboulis gorgés d’humidité.
Le mur d’enceinte nous obligea à une montée lente et quelque peu inquiétante. La forteresse solitaire semblait gardée par une troupe de colosses en armes, arbres énormes qui veillaient silencieusement sur le repos du géant endormi sur son éperon rocheux. De sombres cavités en perçaient les flancs abrupts sur lesquels venaient mourir des vagues de lumière rougeoyante. Nos yeux émerveillés parcoururent, fascinés, ce fantastique décor. Des couleurs de feu nous illuminaient sauvagement, enflammant nos cœurs et nous dardant de leur irréel éclat.
Je pris tes mains dans les miennes, et te déclarai mon amour…
L’intense luminosité qui nous baignait nous transporta et nous aveugla sublimement. Les yeux d’Arabella me fouillèrent jusqu’aux tréfonds de l’âme. Dans l’embrasement de nos sens, ils prirent une impitoyable ardeur qui, sur le moment, m’échappa complètement. Ses lèvres pulpeuses libérèrent des baisers avides. Affamée, elle aurait voulu me boire et me dévorer tandis que je m’embrasais sous la blessure qu’elle m’infligeait. Arabella D. était devenue partie intégrante de moi-même…
Je n’hésitai plus : je la voulais désormais toute à moi ! Le lieu que je choisirais pour notre première étreinte serait cette salle que je savais intacte, non loin de nous maintenant. Je l’y poussai fiévreusement.
Fleckenstein ! Lieu sublime, lieu maudit ! C’est là, dans cette salle de garde, que toi et moi nous nous aimâmes, bercés par le souffle ténu d’un vent vespéral. Seul ce souffle glacé vibrait encore entre les murs ruinés de cet antre de mort pétrifié pour l’éternité !
Tes yeux s’attachèrent aux miens. Je fus submergé par le déferlement prodigieux de ton amour…
Nous reprîmes notre chemin. La nuit tombait rapidement. Un bonheur nouveau nous envahissait tous les deux. Toi, tu étais parvenue à te libérer des entraves de ton passé – ton amour pour Klothar - tandis que moi, je découvrais l’univers pantelant de la passion, un univers offrant tout le chatoiement des pierres précieuses : éclat affolant en surface, mais dureté extrême en leur cœur…
Nous arrivâmes dans une clairière piquetée de lueurs sourdes : les fenêtres d’une chaumière, ce genre de chaumine où l’on sert force pintes à la ronde. Clameurs, rires vulgaires et bière amère, le tout agrémenté de l’odeur surette de la Zauerkraut.
Nous nous réfugiâmes dans un coin à l’écart et nous nous murâmes dans le silencieux face à face de notre amour. Yeux dans les yeux, lèvres contre lèvres. Je remarquai ce soir-là sur ton visage les traces profondes laissées par quelque inquiétude persistante : ces deux sillons parallèles à la naissance de ton front, qui semblaient poser à jamais cette question sans réponse : " Suis-je toujours… ? " Nous bûmes ce soir-là plus que de raison, tout à la joie des prémices de notre amour. Un bonheur sans nuage nous attendait ; il nous suffirait d’en cueillir les incomparables fruits.
Nous rentrâmes chez Arabella et passâmes notre première nuit ensemble.