Chapitre 3 : Niederbronn

1073 Words
Chapitre 3 : Niederbronn J’avais à faire dès le lendemain matin : il me fallait rallier Niederbronn au plus tôt pour y traiter une affaire importante, l’édition d’une Sainte Bible à l’usage du diocèse. Arabella voulut m’y accompagner, bien décidée à me retrouver en fin de journée. Nous partîmes donc de bon matin. Mon travail m’absorba plus que je ne l’avais prévu. L’impression de textes bibliques n’était pas une sinécure, car elle nécessitait l’autorisation de plusieurs prélats inaccessibles, et c’est à ce périlleux exercice que je devais impérativement m’astreindre ce jour-là, même si mes pensées étaient bien ailleurs. Arabella en profita pour aller voir une parente, et nous nous retrouvâmes en début de soirée au rendez-vous fixé à l’Auberge des Sources où nous escomptions prendre notre repas. La journée s’était déroulée interminablement, comme suspendue à cet instant que nous attendions tous deux fiévreusement. Tout au long de la soirée, nos regards enamourés se reflétèrent dans l’ambre de la bière que nous buvions avec délice. La chevelure flamboyante d’Arabella, soigneusement teintée au henné, s’épanchait en cascades souples et dociles, conférant à sa silhouette une irrésistible aura, ce genre d’allure qui attire les regards des hommes. Les têtes qui se tournaient dans notre direction en disaient long à ce sujet. Ces regards sans gêne ne tardèrent pas à allumer en moi la flamme d’une muette jalousie. Arabella n’était-elle donc pas devenue mienne ? Celui qui aurait l’audace de me la disputer n’était assurément pas encore né, pensai-je rageusement. Sans que je m’en rendisse vraiment compte, le spectre de la jalousie menaçait déjà de me recouvrir de son drap immonde tandis que, pour sa part, Arabella se sentait toute émoustillée par les regards de convoitise que lui lançaient les habitués du lieu. Ces misérables la dévisageaient sans vergogne et, en véritables connaisseurs, évaluaient leurs chances. Je ne pus réprimer un certain agacement, ce qui incita Arabella à me proposer de quitter la taverne. Niederbronn ne manquait pas d’autres tavernes susceptibles de nous accueillir, mais cette proposition ne visait-elle vraiment qu’à éloigner de nous les jaloux et les envieux ? Nous sortîmes et gagnâmes une petite auberge où nous commandâmes à boire. L’endroit était calme et nous pûmes nous aimer à l’abri des regards envieux. Nous bûmes plus que de raison. Après un moment, Arabella manifesta son désir de se remettre en quête de nouveaux visages. Elle voulait s’abreuver à la vie, boire jusqu’à l’ivresse et s’enivrer pour oublier. Mais oublier quoi ? Je ne soufflai mot : j’avais bien trop peur de la mécontenter ! Nous nous dirigeâmes vers l’Hostellerie de Wasenbourg. Dans la salle remplie de convives attablés, Arabella se détendit enfin. L’assistance était trop nombreuse pour nous prêter attention. Le menton fièrement relevé comme si elle défiait l’assistance, Arabella parcourut du regard la bruyante maisonnée. Subjugué, j’eus l’impression de voir en face de moi l’altière Brunehilde qui renaissait à la vie. J’étais hélas bien loin de me douter que le culte que je rendais ainsi dévotement à la beauté d’Arabella contribuait d’instant en instant à accroître sa puissance et allait finir par engendrer son double maléfique… Sur le moment je me voyais, tel Siegfried, institué tout à la fois son conquérant et son protecteur, mais j’ignorais encore qu’elle n’avait assurément besoin ni de l’un, ni de l’autre… Arabella ! Ton visage commençait déjà à me poursuivre sans relâche ! Comment allais-je jamais pouvoir te survivre, alors que tu t’étais si avidement emparée de mon âme et que tu t’apprêtais à me dévorer vivant ? En toute innocence, je me soumettais à ce jeu morbide et t’offrais généreusement mon cœur encore palpitant. Pourtant, certains signes m’avaient déjà averti de l’imminence du terrible danger. Dans mes rêves ne t’avais-je pas inconsciemment assimilée à cette mourante au teint cireux à laquelle j’avais été rendre visite récemment ? Et moi qui m’imaginais naïvement que cela n’était dû qu’au fard que tu portais ce jour-là ! Tes lèvres pourpres et tes yeux cernés de khôl ne se découpaient-ils pas violemment sur ton visage devenu si soudainement blafard ? Ta respiration haletante et ton regard-pinceau ne trahissaient-ils pas eux aussi toute la cruauté qui émanait de ta personne, bien que celle-ci m’eut jusqu’alors inexplicablement échappé. Certains indices n’auraient-ils pas dû me frapper, tant qu’il était temps encore ? Mais sans doute m’étais-je laissé abuser par tes yeux humides où perçait ton regard dissout ? Tu me tiras brusquement de ma rêverie : - Viens, allons au dehors, j’entends jouer de la musique à danser, lanças-tu, exaltée. J’émergeai à nouveau dans la réalité. Tes désirs allaient se matérialiser en de nouvelles souffrances… Nous sortîmes et gagnâmes un petit local où jouaient deux musiciens, une cornemuse et un flageolet, au son desquels des couples étaient occupés à virevolter, entourés de personnes assises sur des bancs. Nous entamâmes un pas de danse, tendrement enlacés. La cadence se fit plus rapide. Tu me devanças ; je ne te suivais plus ! Mais que t’importait ma déconvenue, puisque tu continuas à danser avec un autre cavalier, alors que je regagnais ma place, dépité. L’espace d’un instant, votre ardeur vous transforma en fétus de paille, vous emportant follement. J’étais témoin de votre éphémère complicité, et je ne pus le supporter ! La jalousie n’avait guère eu de difficulté à se faufiler en moi, tant était grande ma rage de te posséder. Je dus me faire violence pour réprimer ma colère. N’avais-je pas subi sans broncher tous tes caprices ? Manifestement, tu n’accepterais d’en rester là qu’une fois enfin rassasiée. Mais le serais-tu jamais ? Lorsque la musique s’arrêta et que cessa la danse, tu me revins enfin et me déclaras à quel point tu te sentais lasse. Je ne soufflai mot et demeurai obstinément enfermé dans un silence lourd de reproches. Tes yeux se perdirent dans le vague… Nous nous remîmes en chemin pour Lutzelhardt. Nous étions passablement fatigués. Assise à mes côtés sur la charrette, tu te pelotonnas tout contre moi, comme si tu voulais te faire pardonner ton infidélité et te dissoudre dans mes baisers furieux. Ta bouche happa la mienne et tu me bus jusqu’à la lie. Nous nous ensevelîmes dans l’étendue liquide de la nuit, seulement guidés par la clarté lunaire. Le temps s’écoulait à l’horloge du destin dont les aiguilles s’activaient à tricoter nos futurs vêtements de contention… Soudain, sans raison apparente, tu me repoussas d’un geste vif et tu te détournas. A la faveur de quelque nuée tumultueuse qui venait justement de recouvrir le disque lunaire, tu te dissociais de moi. Qu’était-ce encore ? " Attention Wolfram ! Prends garde à toi ! Retiens-la ! ", songeai-je. J’étais désorienté. Ne m’étais-je pas égaré ? Perdu au cœur de la nuit, ne m’étais-je pas laissé aller bien au-delà de mes pensées ? Où en étais-je réellement ? Moi qui pensais pouvoir mener impunément mon coursier partout où je l’entendais, ne courais-je pas à présent au-devant d’un plus grand péril encore ? Je m’étais égaré, je ne le savais que trop. Comment escomptais-je retrouver la bonne direction? Privé de l’amour d’Arabella, comment pourrais-je ne fut-ce que subsister ? J’ignorais alors qu’à cet instant précis venait d’émerger en elle une interrogation qui ne la lâcherait désormais plus : " Que vais-je faire de lui ? " Je résolus d’aller de l’avant et nous poursuivîmes notre inexorable chemin. Un inquiétant passage s’ouvrait droit devant nous, resserré comme un défilé. Je ralentis l’allure.
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