Chapitre 9
La couleur quitta brutalement le visage de Toby. Il demeura figé, incapable de prononcer le moindre mot. À l’autre bout du fil, Zane Coleman, qui semblait anticiper cette réaction, laissa échapper un rire moqueur.
— Incroyable, hein ? J’ai découvert ton divorce en consultant les tendances du moment. Dis-moi, ça fait quel effet d’être remplacé ?
Un court silence s’installa, puis Toby lâcha d’une voix sifflante :
— Ferme-la.
— Oh, allez, ne sois pas susceptible, reprit Zane en riant. Je te l’avais pourtant dit : Sonia était une femme rare. Tu as eu la chance qu’elle reste six ans à tes côtés. Une autre t’aurait déjà claqué la porte au nez depuis longtemps.
L’irritation de Toby monta d’un cran.
— Ça n’a aucune importance. Je n’ai jamais été amoureux d’elle.
— Bien sûr… Tu préfères Tina, n’est-ce pas ? répondit Zane d’un ton faussement innocent.
Il avait connu Tina à l’université. En observateur averti, il avait vite compris que la jeune héritière Gray n’avait rien d’angélique. Sonia, en revanche, lui avait toujours laissé une impression favorable : douce, discrète, attentive, tenant la maison Fuller à bout de bras sans jamais recevoir la moindre reconnaissance.
— C’est pour ça que tu m’appelles ? Pour te payer ma tête ? coupa Toby, sombre.
— Pas seulement. Je voulais aussi t’informer que ton ex-femme a réservé tout le premier étage du Celestial à prix d’or. Et devine quoi ? J’ai reçu une invitation personnelle. Allez, je te laisse, le spectacle commence.
La ligne se coupa. Toby resta quelques instants immobile, le regard perdu sur son téléphone, avant de reprendre mécaniquement ses dossiers. Il venait à peine de se replonger dedans que la porte s’ouvrit avec précipitation.
— Monsieur, annonça Tom, la vieille Mme Fuller est arrivée.
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Au même moment, au Celestial, Sonia avançait ses pions avec une précision calculée. Si elle avait convié Zane ce soir-là, ce n’était pas par simple courtoisie. Peu de gens savaient qu’il était le second fils du maire adjoint. Son activité principale se trouvait à l’étranger et, cette fois, il était rentré pour conclure un partenariat stratégique avec Paradigm Co.
Le conseil d’administration, aveuglé par ses préjugés, l’avait éconduit à plusieurs reprises. Sonia, elle, avait immédiatement compris que l’opportunité qu’elle attendait depuis longtemps venait enfin de se présenter.
Un verre de vin à la main, elle s’approcha de Zane avec aisance.
— Monsieur Coleman, cela fait bien un an que nous ne nous sommes pas croisés. Vous n’avez pas pris une ride.
Zane sourit, ses yeux en amande brillant sous les lumières tamisées.
— Mademoiselle Reed, c’est vous qui me laissez sans voix. J’ai peine à croire que la femme élégante et sûre d’elle que j’ai devant moi soit la même que celle d’il y a deux ans.
Elle fit lentement tourner le liquide pourpre dans son verre.
— Le changement est une constante. Il faut savoir regarder devant soi, vous ne croyez pas ?
Il se rapprocha volontairement, baissant la voix.
— Une chose me tracasse, avoua-t-il. Je suis un proche de Toby… alors pourquoi moi ? Serait-ce mon charme irrésistible qui vous a convaincue ?
Sonia sourit, amusée par son ton léger. Elle se pencha vers lui et murmura quelques mots à son oreille.
L’expression de Zane se figea aussitôt. Son regard devint grave, presque admiratif.
— Vous êtes redoutablement perspicace, murmura-t-il. Toby se mordra les doigts un jour ou l’autre.
Le sourire de Sonia se fit plus discret.
— Il n’est plus dans ma vie. Cela n’a plus d’importance.
— Touché, répondit-il en riant. Alors célébrons notre avenir commun. Miss Reed, m’accorderez-vous cette danse ?
Il lui tendit la main avec une exagération théâtrale, mais une silhouette élancée s’interposa. Carl venait d’arriver, un verre de jus à la main. Sans un mot pour Zane, il échangea le verre de vin de Sonia contre le sien.
— Si tu continues à boire, tu finiras avec un mal de tête, dit-il calmement.
Contre toute attente, Sonia accepta sans protester. Elle porta le verre de jus à ses lèvres, impassible.
Zane observa la scène, puis leva les yeux vers Carl. Il resta un instant interdit. L’homme était remarquablement beau, charismatique, doté d’une allure qui éclipsait la plupart des mannequins célèbres.
Un frisson lui parcourut l’échine. À cet instant précis, Zane eut la certitude que Toby n’avait encore aucune idée de l’ampleur du désastre qui l’attendait.