IV
La porte de l’appartement des Goncourt se referma.
À l’entrée du salon, Edmond et Jules baisèrent la main d’Ernesta Grisi. Théo leur tendit sa dextre. On se la serra. Estelle et Judith, les petites Gautier, firent leur révérence.
— Croquemort, huissier, commissaire, envoyé du gouvernement ou de la Comédie française ? Vous avez la croix ou l’on vous prévient que l’on a accepté votre pièce ?
Ils s’installèrent au salon.
— Rien de tout cela, mon cher Gautier. Il s’agit seulement d’une voisine qui s’est fait saigner. Vous n’avez pas remarqué la tache de sang ?
— L’escalier venait d’être rincé, mais j’ai cru que c’était en notre honneur. Vous êtes soupçonnés ?
— Ça m’en a tout l’air, dit Edmond.
— Faites comme nous, habitez Neuilly, vous serez tranquilles.
— Une odeur de sang flottait dans l’escalier, il me semblait bien, dit Ernesta.
— Je n’ai rien senti, dit Gautier.
— Nous sommes les premiers, dit Ernesta. Avec les enfants, on est toujours obligés d’être en avance…
— Ne fatiguez pas nos amis avec vos considérations. Nous sommes là. Nous y sommes. Point.
— Vous êtes, en tout cas, les bienvenus, dit Jules. Cependant, trop en avance, vous eussiez assisté… J’en frémis…
— Ou nous eussions empêché… À quoi tiennent, parfois, les événements, dit Gautier.
Jules synthétisa l’histoire à mots couverts, « pour les enfants ». Ernesta prit l’air horrifié d’une cantatrice dans le quatrième acte de Lucia de Lammermoor… Elle n’eut pas à se forcer. Si elle ne chantait plus, elle avait apparemment gardé le souvenir précis des mimiques qui indiquent la peur et l’horreur à l’opéra. Comme Gautier ressemblait de plus en plus à un lion fatigué — son feuilleton du Moniteur le tuait —, il commenta à peine le résumé de Jules et d’Edmond. La petite Judith s’y risqua :
— Qu’avait-elle fait, la dame ?
— Fait quoi, mon ange ? dit Jules.
— Pour qu’on la tue ?
— Elle n’a pas été sage, probablement, dit Edmond.
— Tant pis pour elle alors, dit Judith.
Jules et Edmond aimaient les petites jeunes filles, surtout quand elles étaient belles, mystérieuses et câlines. Judith, encore plus qu’Estelle, réunissait ces qualités. Les deux frères furent charmés. Judith et Estelle étaient un délicieux mélange de genres assez opposés en la personne de leurs parents. S’étaient-ils autant aimés qu’on le disait, alors que Gautier passait pour avoir été violemment amoureux de la danseuse Carlotta Grisi, sœur d’Ernesta ? On racontait qu’il s’était, une nuit, trompé de chambre, alors que les deux sœurs étaient en tournée, et qu’il n’avait pas vu la différence entre Carlotta et Ernesta. D’où, par la suite, Estelle et Judith… Des petites jeunes filles en train de muer, du reste, peut-être déjà formées… Et ça irait vite, la nature les prend par les cheveux et les entraîne, comme la marée, à la vitesse d’un cheval au galop.
Gautier caressa la chevelure de sa fille.
— N’est-elle pas adorable ?
Jules acquiesça d’un battement de cils et d’un sourire d’adolescent monté en graine. Puis refusa d’être davantage fasciné.
Edmond était déjà debout, Rose venant d’introduire un autre visiteur. À ses éclats de voix et sa gaîté qui résonnaient dans le couloir, tous avaient reconnu Flaubert. Gautier regarda un instant la pointe de ses chaussures. Le succès du nouveau venu l’irritait un peu. Lancé par un procès retentissant, il était en passe de faire paraître un nouveau roman — carthaginois, celui-là — qui promettait. Et puis, il jouissait d’une fortune personnelle — vingt mille livres de rente — qui le mettait à l’abri du journalisme dont vivotait Gautier. Bon, se dit-il, cesse d’être amer. Et il sourit au jeune romancier. Enfin, pas si jeune, il était entré dans la quarantaine et n’avait qu’un roman à son actif. Gautier avait été plus précoce et plus prolifique. Bon Dieu, c’était à vingt-quatre ans, songea-t-il, que j’ai publié Mademoiselle de Maupin ! Et depuis, combien de romans, de poèmes et d’articles, un fleuve d’articles qui irait se jeter dans la mer de l’Oubli.
Le Normand de Rouen était devant eux : grand, gros et blond, la moustache viking, les yeux un peu globuleux. Jules lui avança un fauteuil dans lequel il cala son gros derrière.
— Ah ! je suis éreinté !
— L’escalier ? dit Edmond.
— Mais non, ma Salammbô ! Les épreuves, c’est affolant, mon cher, les épreuves ! Ça me donne envie de tout recommencer de A à Z, tiens ! J’aimerais me mettre de suite à un roman oriental mais contemporain, absolument contemporain, je vous assure… Les beys et les effendis seraient en habit noir et cravate… Ça se passerait à Stamboul ou au Caire…
Les filles de Gautier regardaient cet homme qui parlait d’épreuves comme un acteur dans le rôle de Jésus-Christ. Elles savaient déjà de quoi il s’agissait et trouvaient qu’il en faisait un peu trop dans le mélodramatique. Leur père n’était pas si théâtralement crucifié, quand il s’agissait de se relire.
— Toutes ces baisades m’ont épuisé, continua-t-il. Et puis, les massacres et les amours des mercenaires, vous n’avez pas idée…
— Mais si, dit Jules, vous nous en avez presque lu l’intégralité l’autre soir.
— Un fameux tour de force, dit Edmond.
— Plus que ça, dit Flaubert. L’histoire, l’aventure d’un roman, ça m’est bien égal. J’ai l’idée, quand je fais un roman, de rendre une couleur, un ton…
Théo croisait et décroisait les doigts. Jules s’en alarma. Il fallait à tout prix faire dériver la conversation, sinon ce bon Gustave n’allait pas arrêter de se répandre et on parlerait encore de son roman de Carthage à minuit. Et peut-être en réciterait-il, de mémoire, une tranche bien descriptive, avec ce souci du détail dont il avait le secret.
Ce fut l’arrivée de Suzanne Lagier qui s’en chargea. Elle déboula dans le salon, accompagnée d’un petit jeune homme blond à fines moustaches. Flaubert s’arrêta net en la voyant au milieu d’eux, la proue et la poupe provocantes, dans tout l’éclat charnel et peuple de ses trente ans. Du temps de Balzac, elle eût paru déjà mûre. Sous le Second Empire, la jeunesse des femmes avait gagné dix ans. Et puis, comme le visage des rondes, celui de Lagier gardait des traits d’enfance. Pas une ride de mauvais augure ne marquait ses joues et son front.
Les seins de Suzanne Lagier, Edmond rêvait d’y mordre, et voilà qu’elle les lui promenait sous les yeux. Les hommes aimaient bien Lagier, ce Rubens au parler dru, dont le c*l promettait et tenait. Celle-là, quand elle vous coinçait entre ses cuisses, attention à ne pas décharger trop tôt, ça lui donnait des humeurs. Elle était capable de vous assommer d’un coup de poing.
Elle s’assit sur Jules, étalant sur lui sa chaleur postérieure. Elle en sentit immédiatement l’effet et sourit d’aise.
— Comment vas-tu ? Ça me fait plaisir de voir du si beau monde chez vous, les frangins. Oh, les petites filles !
Elle leur fondit dessus et les embrassa.
— N’oubliez pas le papa ! dit Gautier.
Elle se contenta de lui faire la profonde révérence qui dévoilait ses charmes.
— Ma femme, dit Gautier, désignant Ernesta.
— C’est bien de la sortir un peu, Théo, dit Lagier. Bonsoir madame, très honorée.
Ernesta battit des cils et agita son éventail.
— Ce soir, tournez votre langue sept fois dans votre bouche, Suzanne, dit-elle. Attention aux petites, s’il vous plaît !
— Mais oui, mon cœur. Si ça me démange trop, on les enverra se coucher. N’ayez crainte.
Et, à son oreille :
— Toi, je te ferais bien une langue !
Puis, à la cantonade :
— Ah ! je ne sais pas ce que j’ai, ce soir, je me sens comme une machine à vapeur !
— Ça promet ! dit Gautier.
Le jeune inconnu que Lagier avait amené ne disait rien et semblait attendre d’être présenté. Il essayait de ne dévisager personne mais on le sentait dévoré d’impatience.
— Allons, Suzanne, dit Jules, ne laissez pas votre ami en plan. Vous voyez bien qu’il n’en peut plus…
— Léonce Jacquelain, dit-elle. De Gand. Voilà !
— C’est tout ? fit Jules.
— Eh ! il n’est pas comme vous autres. Il débute.
— Vous êtes belge, monsieur ? dit Edmond.
— Non, monsieur, mes parents sont français, commerçants à Gand. Les Comptoirs du Nord, c’est eux. Je suis seulement à Paris depuis six mois. Je fais mon droit. Il faut absolument que j’étudie les plus beaux exemples d’éloquence. Alors, je vais au Palais et j’écoute… religieusement.
— Je l’ai recueilli à la porte de ma loge, dit Lagier.
— Je fréquente, en effet, la Porte-Saint-Martin…
— C’est une autre sorte de théâtre que le Palais de justice, dit Gautier.
— Avec Lagier, vous êtes lancé, dit Flaubert.
— Pour le moment, je n’écris pas pour le théâtre…
— Ah ! parce que vous écrivez ? Bienvenue, confrère. Il faut absolument travailler pour la scène, entendez-vous, si vous voulez toucher le public et que ça vous rapporte. Le roman, pfuii… Laissez-le aux vieux que nous sommes…
— C’est bien à vous de dire cela ! Vous avez vos revenus, que diable ! dit Gautier.
Puis :
— Néanmoins, il faut en croire Flaubert, mais on doit être rapide, mon jeune ami. Et lui ne l’est pas. Quant à l’amour-propre… Dites-vous bien que votre pièce, chacun voudra la tripatouiller… Ils mettront leur nez dans tous les recoins de votre scénario…Vous ne serez plus chez vous…
Cependant, le jeune Gantois n’écoutait plus Gautier. Le nom de l’auteur de Madame Bovary l’avait mis dans tous ses états.
— Flau… Flaubert ? Le créateur d’Emma et de Léon ? Vous, maître ? Une œuvre qu’un client russe de mon père lit dans sa propriété près de Saint-Pétersbourg ?
— Eh bien quoi, qu’est-ce qui t’arrive, mon minet ? Tu deviens tout pâle… Tu perds tes bas ? Je t’avais bien dit que, chez les frères, il y aurait du beau monde. Tiens, ce monsieur-là, qui vient de te faire l’honneur d’une réplique, eh bien c’est ce bon vieux Théo Gautier. Les lettres, la danse, l’opéra, le théâtre, le feuilleton, c’est lui !
— Toutes les lettres françaises en un seul soir ! Merci ! Merci !
Il prit Lagier par la taille et l’embrassa sur les deux joues.
— Il est très chaud, ce garçon, si je vous racontais… Après qu’il s’est promené sur le boulevard Montmartre à tout reluquer… Mais non, il y a les petites. Vivement qu’elles grandissent, qu’on puisse parler entre femmes…
Et elle se mit à agiter son éventail.