III
Maria, en déshabillé, regardait par la fenêtre donnant sur la rue. Le crépuscule noircissait les façades des hautes maisons, transformant les passants sur les trottoirs et les voitures en taches noires. La lumière lugubre de la saison s’était retirée sur les toits et fuyait, mangée peu à peu par une ombre brumeuse.
— Eh bien, que se passe-t-il ? dit Edmond.
— Il y a un attroupement dehors, avec une voiture. On dirait le sapin.
— Fais voir…
Il se glissa derrière elle et, pour l’écarter de la fenêtre, la saisit sous les seins et effleura ses tétons. Elle se laissa pousser vers la droite et tomba dans les bras de Jules.
— Tu aurais pu prendre froid. On ne met pas le nez dehors dans cette tenue. Une blonde de Boucher comme toi, ma belle, ça doit facilement s’enrhumer. Imagine ton petit nez devenir tout rouge. Mais je te l’ai déjà dit…
Il lui bécota la joue.
— Cours t’habiller.
Elle s’esquiva.
Jules mit la main sur l’épaule d’Edmond. Ils contemplèrent le fragment de rue et se mirent à commenter.
— Ils l’emmènent, dit Edmond. C’est réglé.
— Et voilà : tout redevient comme avant. Les badauds vont retourner à leurs affaires.
— Mais pas tout de suite, tu vois, certains restent rêveusement au bord du trottoir.
— Quelque chose a eu lieu : un événement.
— Ils hésitent. Que faire maintenant ?
— Voilà, ils se détachent l’un après l’autre… Ils partent comme à regret.
— Regarde ces deux-là, ils se parlent.
— Ils lèvent la tête et paraissent étudier la façade de l’immeuble.
— Je voudrais bien connaître leurs spéculations.
Les deux frères ne parvenaient pas à s’arracher à la fascination de ce morceau de rue qui hébergeait ces quidams à chapeaux et parapluies. Et ils n’étaient pas loin de penser comme Descartes, mais simplement pour le plaisir d’imaginer une nouvelle, que sous les chapeaux et les parapluies avançaient des machines et non des êtres vivants réellement animés.
— Tiens, celui-là, qui s’en va, on dirait le père Théo. Ça lui fait quel âge, maintenant ?
— Attends… Il a vingt ans de plus que moi. Doit être dans la cinquantaine, ce vieux rescapé d’Hernani… Tu veux lui souhaiter son anniversaire ?
— Je demande l’âge des gens comme je demanderais l’heure dans un cimetière… C’est à cause du soir, j’ai l’impression que tout meurt quand la lumière s’en va. J’ai l’impression qu’on va tous dévisser son billard.
Le jour avait disparu au dessus des toits. La rue ressemblait maintenant à une crevasse de nuit. Un allumeur de réverbère passa.
— Éclairons, nous aussi, fit Jules, on n’y voit presque plus. On dirait qu’on va veiller une morte.
Les flammes de la cheminée jetaient des lueurs sur les verres de la table et les vases de cristal.
Jules et Edmond allumèrent le lustre et les candélabres de l’appartement et, bras dessus bras dessous, contemplèrent leurs meubles et leurs objets avec un sentiment de plaisir. La lumière des chandelles les mettait bien en valeur. C’était mieux que le gaz et son éclat aveuglant qui vous chauffait le crâne.
On sonna plusieurs coups à la porte d’entrée.
— Ils sont en avance, dit Edmond qui entra dans l’antichambre.
— Qui ça peut-il être ? dit Jules. Attends, va dire à Maria de rester dans sa chambre tant que nous ne l’inviterons pas à en sortir.
Il alla ouvrir.
Un monsieur habillé de noir ôta son chapeau pour le saluer et lui tendit sa carte. Jules lut : Commissaire André Fenouil.
— Ah bien, la police ?
— Oui, monsieur. À qui ai-je l’honneur ?
— Jules de Goncourt. Et voici mon frère…
Edmond était revenu et se tenait en retrait derrière Jules.
— C’est vous qui avez trouvé la fille Cruz…
— Mon Dieu, oui, monsieur, dit Jules.
— Auriez-vous quelques instants ? C’est juste la routine…
La routine, un vrai mot de policier. Ils font tout par routine, et c’est comme ça qu’ils vous envoient à la guillotine, parce que ça rime.
— Certainement, commissaire, dit Edmond, qui répondait en tant qu’aîné. Donnez-vous la peine d’entrer.
— Nous attendons des invités, dit Jules.
— Je ne serai pas long. Rassurez-vous.
Ils allèrent au salon. Et Edmond offrit au commissaire Fenouil de s’asseoir dans une bergère. Les deux frères s’installèrent sur le même divan, côte à côte. Fenouil tenait son chapeau sur ses genoux.
— Vous exercez donc la profession d’hommes de lettres.
— Hommes de lettres et rentiers, dit Edmond. Nous possédons des fermes en Lorraine.
— La terre, il n’y a que ça de vrai, dit Fenouil. Bel appartement… Compliments…
— Nous sommes ici depuis quatorze ans, monsieur. Le quartier nous plaît.
— Je sais.
Edmond et Jules ne relevèrent pas. Cette réponse sentait l’inquisition policière. On s’était donné la peine de vérifier. On supposait qu’ils devaient en connaître un bout sur les histoires de l’immeuble. Pourtant, la concierge avait déjà dû déballer ce qu’elle savait. La femme Arnaud occupait la fonction depuis trente ans. Que pouvaient-ils ajouter à ses dires ? Alors le policier voulait-il corroborer, confronter leurs déclarations précises à celles, divagatoires, de la concierge, vu que la vieille avait tendance à mélanger les biographies de ses locataires ? Ceci se passait, inutile de le dire, dans la tête des deux frères. Quand l’un interrompait une pensée, l’autre la continuait. On va me dire que c’est impossible à prouver. Eh bien, je le sais, c’est tout. Mais cela restait, comme de juste, opaque à l’entendement du commissaire qui ne semblait pas spécialement futé, encore qu’il y a des gens de police qui le sont plus que d’autres. Au reste, on trouve surtout dans ce corps des intelligences moyennes. Les génies et les imbéciles y sont très rares. Mais alors il y a quelque chose d’énorme dans leur génie ou leur stupidité.
— Vous permettez ? dit Edmond. Je vous laisse un moment avec mon frère.
— Je vous en prie, dit le commissaire. Alors, c’est vous qui l’avez trouvée, monsieur…
— Rose, quand vous aurez un instant, fermez les persiennes, dit Edmond par la porte de la cuisine.
Et il revint vite s’asseoir à côté de son frère, comme si le cadet avait besoin de sa présence.
— Certes, dit à ce moment seulement Jules.
— Et comment ?
— C’est simple. J’ai entendu un cri, puis une cavalcade dans l’escalier. Ça m’a inquiété, et je suis allé voir.
— Et vous, monsieur ?
— Moi ? dit Edmond. Je travaillais dans ma chambre. Je n’ai rien entendu.
— Et il était comment ce cri ?
— En fait, hurlement serait plus juste.
— Que faisiez-vous quand elle a hurlé ?
— Je rêvassais en fumant la pipe, attendant que mon frère ait fini son travail. Et je me préparais à m’habiller pour recevoir.
La première phrase qui lui était venue était : « Je rêvais qu’elle me taillait une pipe, juste après que mon frère eut fini de la sauter. » Heureusement, il avait choisi d’être convenable.
— Et vous, M. de Goncourt aîné, que faisiez-vous ?
— Je vous l’ai dit, Monsieur le commissaire, je travaillais dans ma chambre porte close.
— Pourquoi ?
— Pour ne pas être dérangé, évidemment.
— Ce qui fait que la porte étant fermée, vous n’avez rien entendu.
— Surtout que j’étais absolument concentré sur mon ouvrage.
Jules eut un sourire que le commissaire trouva niais.
— J’avais fait ma besogne. Et mon frère y allait de la sienne. Chacun son tour, c’est ainsi que nous travaillons.
— Toujours ?
— Cela dépend des sujets.
— Cela vous regarde, dit le commissaire. Revenons à la dame Annabella Cruz. Vous la connaissiez ?
— Nous étions voisins de palier, c’est tout, dit Edmond.
— Il nous arrivait de la croiser, concéda Jules.
— La concierge dit qu’elle recevait des hommes, dit Fenouil.
— Je crois qu’elle en sait plus long que nous sur ce point, Monsieur le commissaire, dit Jules. Forcément.
— Ce cri devait être puissant. Entre la porte et l’appartement proprement dit, il y a l’antichambre.
— C’est exact, monsieur. Tout le monde a dû l’entendre dans la maison.
— Je vérifierai. Quand vous êtes sorti, monsieur, vous n’avez donc rien vu.
— Pas une ombre. Juste la femme allongée de tout son long, la tête en bas.
— Vous avez regardé dans l’escalier ?
— Pourquoi ?
— Vous auriez pu apercevoir l’assassin qui fuyait. S’il portait, par exemple, une casquette ou un chapeau. Si c’était un ouvrier ou un homme du monde…
— Eh bien, je n’y ai pas pensé, Monsieur le commissaire. La scène était suffisamment captivante en elle-même pour que l’envie me passe de regarder par-dessus la rampe.
— Vous n’êtes pas vraiment un témoin, c’est fâcheux. Sans témoin, je ne vois pas ce que je peux faire.
— Nous en sommes désolés, dit Jules.
— Merci. Je crois que ce sera tout, messieurs.
Le commissaire Fenouil se leva.
— Je vous raccompagne, dit Edmond.
Un couple et deux petites filles se tenaient devant la porte.
— Vous permettez ? dit le commissaire.
Ils s’écartèrent.
La concierge attendait devant l’appartement de la défunte. Le commissaire la rejoignit.
— Ouvrez, dit-il.
Elle s’exécuta.
Le commissaire se tourna vers Jules et Edmond qui accueillaient leurs visiteurs :
— Sa porte n’était pas fermée à clé. Elle sortait donc de l’appartement. L’assassin devait la guetter…
— Ou venir comme elle de l’intérieur, dit Jules.
— Pas bête, dit le commissaire avant d’entrer chez feu Annabella Cruz.