CHEZ LES GONCOURT
DU MÊME AUTEUR
CHEZ LE MÊME ÉDITEUR
Mademoiselle Bovary, roman, 1991
Ivresse dans l’après-midi, récit, 1991
Colonel Lawrence, biographie, 1992
Ton fils se d****e, récit, 1993
Le Choix de Satan, roman, 1995
Georgette Leblanc, biographie, 1998
Eugène Ysaye, biographie, 2001
La Corruption sentimentale, essai, 2002
Miroir de Marie, roman, 2003
Maxime Benoît-Jeannin
Chez les Goncourt
Roman
Catalogue sur simple demande.
www.lecri.be lecri@skynet.be
(La version originale papier de cet ouvrage a été publiée avec l’aide de la Fédération Wallonie-Bruxelles)
La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL
(Centre National du Livre - FR)
ISBN 978-2-8710-6735-1
© Le Cri édition,
Av Leopold Wiener, 18
B-1170 Bruxelles
En couverture : Les frères Goncourt (graphisme).
Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.
Pourquoi ? Eh, que sait-on du
pourquoi de ce qu’on écrit ?
Edmond et Jules de Goncourt
À l’heure qui précédait le dîner et par n’importe quel temps, le jeune homme aimait se promener sur le boulevard Montmartre. Au crépuscule de cette fin de journée de novembre assez clémente pour la saison, il n’y connaissait encore personne et observait avec envie les rencontres entre amis et connaissances, ceux qui se contentaient d’un serrement de mains ou qui s’arrêtaient pour discuter un moment avant, parfois, de se diriger vers le café le plus proche, en se tapant sur l’épaule. C’était la vie de Paris telle qu’il l’avait rêvée à Gand, les foules sortant des passages, les discussions autour des affaires et des titres de journaux. Et les femmes, les Parisiennes, elles ne le décevaient pas. Toutes, dames du monde, ouvrières, actrices, lorettes, putains, il avait l’impression qu’elles lui donneraient sa chance pour autant qu’il sût leur plaire. Ses cheveux blonds, ses yeux bleus, son allure de dandy copiée sur Lucien de Rubempré dénotaient le provincial qu’une femme de trente ans accepterait sûrement de mettre à la page. Il était prêt à se laisser aimer même par une plus très fraîche, à condition qu’elle fît de lui un fashionable. S’il avait eu le temps et le goût de l’introspection culpabilisante, il se fût admonesté : « Mais dis donc, tu ne serais pas un peu p****n, toi aussi ? » Mais il n’était pas du genre à tomber dans ce genre de sermon. En fait, il avait déjà la réponse toute prête, si quelqu’un eût osé lui servir que ses ambitions sentaient un peu l’eau de bidet : « Pas moins que tous ceux qui débarquaient à Paris pour se faire un nom. » Il avait lu et relu Les illusions perdues mais se disait qu’il serait plus fort que Lucien parce qu’il n’aurait pas la malchance de rencontrer un Vautrin dans son ascension. D’ailleurs, est-ce que ces personnages existent dans la vie ? Et il lançait des œillades à droite et à gauche à toutes les femmes qu’il croisait. Il tenait un volume contre son cœur, comme un prêtre son bréviaire, son premier roman qu’il avait fait imprimer à Gand. Par instants, il le feuilletait nerveusement, à la recherche de l’ultime coquille qui tue, prêt à télégraphier pour que l’on recompose et imprime une centaine d’exemplaires s’il le fallait. Ce qu’il cherchait, c’était la première vraie lectrice, une femme du monde de préférence. Pour le moment, il l’avait donné à une de ses connaissances, une actrice de la Porte-Saint-Martin, qui ne l’avait pas encore ouvert. Il était clair que Suzanne Lagier n’y comprendrait pas grand chose car il avait tenté là comme une sorte de révolution qui le mettait hors de portée des simples lecteurs des petits journaux. Alors, une femme, qui n’était point de lettres mais de tréteaux… Enfin, qui sait, elle qui se targuait de connaître de grands esprits, allait peut-être, dès ce soir, lui tenir ouverte les portes de la gloire, le temps de se faufiler.
Un homme transportant un petit singe sur l’épaule l’aborda, alors qu’il se mettait en marche vers son rendez-vous. C’était au coin de la rue La Fayette. Habillé comme un peintre dans la dèche, avec des taches sur son paletot, coiffé d’un large feutre noir, une barbe de deux jours, la cravate pendant comme une ficelle autour du col gris de la chemise, le pantalon informe sur des chaussures poussiéreuses, il inspirait pourtant confiance par un regard et un sourire pleins de bonté.
— J’ai besoin de fumer, dit l’homme, et j’ai oublié mes cigares dans mon atelier, face à la toile inachevée, mon cher… En panne… Le besoin de fumer supérieur à celui de peindre… Dans ce cas, il vaut mieux aller faire un tour, sinon on gâche son pinceau…
Le jeune homme, qui avait de la considération pour les artistes de plus de quarante ans, voire qui les craignait un peu, lui offrit sans discuter un Londrès que le peintre dut disputer au ouistiti en lui tapant sur la main.
— Je n’ai pas de feu, s’excusa Léonce.
— Ce n’est rien. Merci.
Il alluma son cigare avec un briquet tiré de sa poche.
— Eh bien voilà, dit-il. Et vous ?
— Oh ! Je fumerai plus tard. Au vrai, j’ai rendez-vous avec une dame.
— Que lisez-vous de beau ?
— Un roman… qu’un ami m’a envoyé de Gand, dit-il timidement.
— Un roman belge ?
— C’est-à-dire…
— Et il vous demande… votre avis ?
— Euh… oui… en quelque sorte…
— Un conseil : ne lui dites pas ce que vous pensez… Aucun artiste, retenez bien ça jeune homme, ne supporte qu’on lui dise la vérité.
— Mais…
— Croyez-moi… Bon, je file… Mon modèle m’attend, vous savez… Et je ne suis pas encore rentré.
Il partit en biais, regardant par-dessus son épaule.
— Votre nom, monsieur…
Le jeune homme crut entendre « Pouthier », mais le quadragénaire était déjà loin dans la rue La Fayette. Cloutier, Égoutier, Moustiers, Routier ? Inutile de se tracasser pour un inconnu disparaissant dans l’anonymat du grand Paris.