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1368 Words
I Jules fumait dans son fauteuil, les pieds dans ses pantoufles, croisés sur le dessus de la cheminée, dans une pose de méditation et de repos, la main gauche appuyée sur le rebord de la bergère recouverte d’une housse à larges b****s, la droite tenant sa longue pipe. Il aimait le tabac et ses effets pacifiants sur l’esprit. Jules était vanné. Edmond et lui avaient beaucoup travaillé aujourd’hui. S’il n’y avait que cela : les refus qu’ils essuyaient continuellement, cette incompréhension entre eux, la presse et le public finissaient par leur taper sur les nerfs. Un peu de détente n’était pas superflu. Une espèce de vocalise de contralto lui fit dresser l’oreille. Il regarda la pendule. Tout juste. Edmond et Maria étaient en train de conclure. Il avait reconnu le timbre chaud de Maria dans cette manifestation orale plus proche du râle que du cri. Elle jouissait ou elle faisait semblant, ce qui revenait au même, car si l’on en arrivait à se soucier de la sincérité de sa maîtresse, on ne banderait plus. Jules avait eu son tour, il y avait trente-huit minutes exactement, et elle avait modulé le même son prenant naissance dans le bas-ventre, passant par les poumons et étant filtré par la gorge. « Se pourrait-il que nous la fassions goder de la même façon ? Nous sommes donc pareils en tout. Rien ne nous différencie. Tant mieux, du reste. Edmond a tiré son coup et moi je tire sur ma pipe. » Jules lâcha un jet de fumée au-dessus de lui. « Et quand c’est moi qui b***e, c’est Edmond qui fume, en attendant son tour. Quelle complémentarité ! » Il était temps d’aller voir à la cuisine si Rose n’avait pas besoin d’un encouragement. Elle fatiguait depuis quelques mois. Et ce dîner n’était pas une mince affaire. Il se leva, éteignit sa pipe et la secoua sur le rebord de la cheminée. Non, Rose s’en tirait fort bien toute seule. Elle n’eût pas supporté la présence d’une aide-cuisinière. À plus forte raison que l’on fasse monter des soupers de chez le traiteur d’en bas. Ces messieurs n’aiment plus ma cuisine ? Elle ne l’avait pas même entendu rentrer, tant elle s’affairait. Ils allaient être quatorze à table. Elle ouvrit la fenêtre et se pencha un instant dans la cour. — Un peu d’air, dit-elle. Elle se penchait encore. — Attention, Rose,vous finiriez par tomber. Et il la retint par les épaules. Elle referma, tournant l’espagnolette pour laisser sortir la chaleur. — Reposez-vous un peu, Rose… Nous avons le temps… — Je me reposerai quand je serai morte, oui. Il eût été du dernier mauvais goût d’insister tant elle avait le culte du sacrifice. Jules ressortit de la cuisine et décida qu’il était temps de se changer. Son habit était étalé sur son lit. Il retira son ample veste, son pantalon d’intérieur et revêtit le costume noir de l’homme du monde. Un coup d’œil dans le miroir lui apprit que quelque chose n’allait pas. Son pantalon tombait mal et lui cachait les pieds. Jules avait gardé ses pantoufles. Il se déchaussa et enfila ses escarpins. Voilà qui était mieux ! Qu’en penserait la comtesse ? Lui écrire ? Pas ce soir en tout cas. On ne savait pas quand la soirée se terminerait. Et alors, si les invités ne s’en allaient pas trop tard, il faudrait tout transcrire dans le cher Journal. Cependant, dommage que la comtesse fût si surveillée. Il se revoyait la suivre rue Saint-Georges jusqu’à Notre-Dame de Lorette et, audace suprême, plonger en même temps qu’elle sa main dans le bénitier pour lui effleurer le bout des doigts. Cela avait commencé ainsi, bien chastement, pour finir par la purgation hebdomadaire… Un cri l’arracha à sa méditation amoureuse. Cette fois, il ne s’agissait pas de Maria s’abandonnant encore au plaisir. Quoique… Que foutait Edmond ? Ça venait du palier. Le cri monta et s’amplifia. La comtesse qui se faisait dérouiller par son mari, cet imbécile vaniteux ? Dans ce cas, il monterait et lui casserait la figure tout bonnement… Après tout, cette femme lui plaisait. Ce n’était pas le grand amour mais… la dernière fois qu’elle l’avait sucé, elle lui avait témoigné par cet acte tant de bonté, tant de dévouement… Il est curieux d’ailleurs d’observer la réaction d’une femme lorsqu’elle s’apprête à goûter une pine pour la première fois. On lit sur son visage comme une hésitation, comme si elle évaluait la taille du membre, puis bravement sa bouche s’arrondit et elle vous donne le paradis. Par la fenêtre donnant sur la cour, Jules regarda vers le haut et vit son visage sensuel de dame comme il faut, cependant curieuse, qui se penchait en avant, entre ses rideaux. Ils échangèrent un regard d’interrogation et de complicité. Bon, ce n’était pas elle. Elle ne souffrait pas à cause de lui. Le cri se prolongeait. Jules traversa l’antichambre et courut à la porte d’entrée. Attends, de quoi te mêles-tu ? Mais la curiosité fut la plus forte et il tourna la poignée, lorsque le cri s’éteignit subitement. Puis il y eut une cavalcade dans l’escalier. La main de Jules retenait la poignée comme si elle était collée au cuivre. Qu’attends-tu ? Nom de Dieu ! Il entrebâilla la porte, puis l’ouvrit toute grande. Le palier était vide, toutes portes fermées, excepté celle devant laquelle Jules se tenait, encore hésitant, n’osant faire un pas. Enfin il sortit de l’embrasure et regarda dans l’escalier. Il vit d’abord une chaussure posée en équilibre sur le rebord du palier et deux jambes de femme entourées d’un bouillonnement de lingerie et de robes. Elle était découverte jusqu’au nombril. Il arriva au bord du carré d’où il dominait le corps jeté dans la volée de marches comme une poupée désarticulée par une fillette coléreuse. La femme, son chapeau ayant roulé au bas des marches, portait des rubans sous ses jupes et ses bas tenaient par des jarretières roses. Les cuisses étaient puissantes et brunes, franchement ouvertes. L’une toute droite. L’autre remontée, la jambe étant repliée et le bout du talon reposant sur l’arête d’une marche. La femme offrait à la vue intéressée de Jules son entrejambe velu. Il descendit l’escalier en s’appuyant sur la rampe. Le corps reposait sur le dos, le visage montrant son profil gauche, les bras épars de chaque côté comme cassés en deux, les mains semblables à des étoiles de mer, qui ne manquèrent pas d’évoquer pour Jules l’attitude d’une danseuse espagnole. Un ruisseau de sang coulait de la gorge ouverte. Jules reconnut la victime : la fille Cruz, leur voisine de palier, une p****n… plutôt belle d’ailleurs cette Annabella avec ses longs et épais cheveux noirs et sa bouche rouge sous un nez mutin. Maintenant la bouche entrouverte montrait les dents : grimace de douleur et de terreur qui ne lui disait rien encore. Il était moins éprouvant de contempler sa chatte. Et dire que je ne l’aurai pas baisée ! Ah ! c’est trop bête ! Et il trempa sans le vouloir le bout de son escarpin dans le ruisseau de sang qui formait une flaque en bas des marches. Nom de Dieu ! La soirée commençait bien. Il avait hâte de rentrer et de prendre des notes. On devrait toujours avoir sur soi un carnet et un crayon. Il se voyait assis au bord du palier, en train de décrire comme un scribe d’amphithéâtre la couleur changeante des cuisses d’Annabella Cruz… — Jules ? Que fais-tu dans l’es… ? Bon sang de bois ! Edmond en robe de chambre, les jambes nues s’était avancé sur le palier, dominant le corps déjeté. Jules se retourna. — Reste où tu es ! — Bon Dieu ! que t’avait-elle fait ? — J’aurais préféré la coucher dans son lit, celle-là, tu me connais. — Encore une histoire d’amour qui a mal tourné… — Si l’on peut dire… Un miché qu’elle a dû ruiner et qui s’est vengé… On ne sait pas… — Annabella Cruz ? — Elle avait le plus beau nom de l’immeuble, excepté le nôtre, je crois. — Et le plus beau c*n. On lui a fait une fente supplémentaire. Tout de même, quelle façon ignoble de traiter une femme ! Et si c’était un crime d’amour, Jules ? — Le cartomancien m’ayant prévenu de me méfier d’une femme brune, je l’évitais… Ce ne peut donc être moi… J’ai un alibi, mon frère, j’étais avec toi… Il s’interrompit, ses yeux s’étant abaissés sur le visage grimaçant de la morte qu’il surplombait. Et alors il se rappela celui de la Méduse du Caravage peint sur un bouclier de parade qui se trouve à Florence. Les longs cheveux noirs touffus et frisés d’Annabella pouvaient évoquer les serpents qui se tordent sur le crâne de la Gorgone et la collerette de sang rouge autour de son cou la décapitation du monstre par Persée. Intéressant… En tout cas à noter. Il arrive que la vie se soumette humblement à l’art. — Bon, rentre t’habiller, dit Jules. Je vais prévenir la concierge. Et puis, non, ça m’a retourné. Jules remonta les marches en courant et faillit bousculer son frère. — Dépêche-toi ! voilà que moi aussi, ça me prend, dit Edmond. Quand ils furent devant le cabinet d’aisances, Jules, réprimant une grimace, s’effaça devant Edmond. — Tu es l’aîné.
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