Lambert était près de lui, Lambert lui répondait. Et Grimm reprit : – Allons-nous en !… Allons-nous en… Mon bon Lambert ! – Monsieur, répliqua Lambert, qui était aussi calme que son maître paraissait affolé… il faut être raisonnable !… – Raisonnable… Lambert ! Qu’entendez-vous par « raisonnable », mon ami ? – J’entends qu’il faut nous asseoir, ne point crier, ce qui ne servirait de rien, et essayer de passer le temps aussi agréablement que possible. – Hein ? Et Eustache Grimm, renonçant à discuter avec un homme qui semblait avoir perdu le sens commun, roula vers la porte de chêne au judas grillagé et la secoua avec une force que ses derniers accès de faiblesse n’eussent point laissé soupçonner… – Là, que vous disais-je, monsieur ! fit Lambert sur un ton de triomphe personnel qui mit le comble à l’inquiétude de M. le directeur… – Quoi ? glapit Eustache Grimm, en claquant des dents… Est-ce que je serais enfermé ?… – Dites que nous sommes enfermés ! Et vous approcherez de la vérité. – Et pourquoi serions-nous enfermés ?… implora d’une voix expirante le malheureux directeur. – J’allais vous le demander… – C’est un traquenard, c’est une trahison… On veut me tuer !… On veut… Au secours !… Au secours !… Soudain, Eustache Grimm se tut. Il venait de sentir sur son front le froid d’un canon de revolver. Le bon Lambert lui disait : – Si vous appelez encore une fois au secours, monsieur le directeur, je serai dans l’obligation de vous tuer !… Grimm se laissa tomber sur un escabeau. – Vous ne feriez pas cela, Lambert… Pourquoi voudriez-vous me tuer, Lambert ?… – Parce que je suis là pour cela !… – Vous êtes là pour me tuer ? – Pour vous tuer, si vous criez !… – Et si je ne crie pas ?… – Si vous ne criez pas, alors je suis là pour vous faire la lecture… Ce disant, le bon Lambert alla pousser un petit loquet de bois qui ferma complètement le jour du judas, alluma une chandelle qu’il trouva dans un coin, apporta la chandelle sur la table, entre le livre, le carnet de chèques, la cruche à eau et le morceau de pain ; puis il s’assit et ouvrit le livre… Eustache Grimm le regardait, ne comprenant rien à son manège, et se demandait s’il rêvait… Une hypothèse effroyable cependant commençait à lui apparaître au fond, tout au fond de sa conscience épouvantée, c’est que l’heure de la vengeance et de l’expiation pouvait bien avoir sonné pour les crimes d’autrefois… Et que Lambert, l’huissier Lambert, ce bon Lambert, semblait être l’un des principaux instruments de cette vengeance et de cette expiation. – Voulez-vous, monsieur, que je vous lise quelque chose d’amusant ? Et qui nous fera passer quelques minutes agréables dans cette solitude ?… Nous avons justement là les aventures du comte de Monte-Cristo, je ne les connais pas et j’en ai souvent entendu parler ; ce me sera une véritable joie que de vous les lire ; seulement, permettez-moi une petite faiblesse… Je suis fort curieux de ma nature, et quand je lis un roman je commence toujours par la fin, sans quoi, je n’aurais pas le courage d’en attendre le dénouement. Sur quoi, Lambert ouvrit le volume dans ses dernières pages, commença de lire à l’instant où le baron Danglars, qui était un banquier dont Monte-Cristo avait à se venger, se trouve enfermé dans une caverne de bandits, aux environs de Rome. Le baron Danglars était gardé par un sieur Peppino, comme dans la minute même Eustache Grimm était gardé par ce bon Lambert ; tout cela ne manquait point d’une certaine analogie avec la situation présente et fit dresser l’oreille à Eustache Grimm. Lambert lisait : « Votre Excellence veut-elle manger ? demanda le bandit Peppino au banquier Danglars. – À l’instant même si c’est possible, répondit celui-ci, qui avait grand-faim. – Rien de plus aisé, dit Peppino. Ici l’on se procure tout ce que l’on désire, en payant bien entendu, comme cela se fait chez tous les honnêtes chrétiens. – Cela va sans dire ! s’écria Danglars, quoiqu’en vérité les gens qui vous arrêtent et qui vous emprisonnent devraient au moins nourrir leurs prisonniers ! Mais Peppino répondit que ce n’était pas l’usage. Sur quoi, le baron demanda qu’on lui servît un poulet. Le poulet fut apporté sur un plat d’argent. – On se croirait à la Maison Dorée, murmura Danglars, et il se mit en devoir de découper la volaille. – Pardon, Excellence, dit Peppino, ici on paie avant de manger ; on pourrait n’être pas content en sortant. Danglars jeta un louis à Peppino qui le ramassa. – C’est un louis d’acompte, fit-il. – Quand je disais qu’ils m’écorcheraient, murmura Danglars ; voyons combien vous redoit-on pour cette volaille étique ? – Votre Excellence a donné un louis d’acompte, ce n’est plus que quatre mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf louis que Votre Excellence me redoit. Danglars ouvrit des yeux énormes croyant à une plaisanterie ; comment, cent mille francs un poulet ! – Excellence, c’est incroyable comme on a de la peine à élever la volaille, dans ces maudites grottes ! » – Assez !… Assez !… Ferme ce livre ! Ferme ce livre ! s’écria Eustache Grimm, soudain transporté de rage, j’ai compris !… J’ai compris pourquoi on m’a enfermé ici… pourquoi cette cruche et ce pain sont sur cette table !… Pourquoi ce carnet de chèques… pourquoi ce maudit maître d’hôtel me disait tout à l’heure que l’occasion ne se retrouverait plus pour moi d’apprécier à si bon compte sa cuisine !… Tais-toi, Lambert !… Tu es un misérable !… Vous êtes tous des bandits !… Vous avez résolu de me ruiner ! Mais je résisterai ! Je ne mangerai que du pain, je ne boirai que de l’eau !… – C’est comme M. le directeur voudra, répondit Lambert avec humilité… Du reste, depuis M. Alexandre Dumas père, le pain a augmenté, et un pain de deux livres coûte aussi cher que… – Aussi cher que quoi ?… interrogea, haletant, le prisonnier… – Aussi cher que le poulet de M. Danglars !… L’idée qu’il lui faudrait payer un pain de deux livres cent mille francs fit dresser les cheveux sur la tête de M. le directeur… – Dans huit jours, gémit-il en retombant sur son escabeau, je serai ruiné… – Mettons-en quinze, rectifia Lambert, qui semblait déjà avoir fait ses calculs… – Et après ? – Après, monsieur le directeur… eh bien ! Mais après… je n’entrevois guère pour vous d’autre solution que celle de mourir de faim !…