Dans le même moment, la porte du jardin de la petite maison de la rue des Saules s’ouvrait, et un maître d’hôtel d’une correction absolue saluait très bas Eustache Grimm, que ce brave Lambert soutenait pour qu’il ne tombât point, tant il paraissait en proie à la plus violente émotion. Si faible, du reste, paraissait Eustache Grimm que le maître d’hôtel n’hésita pas à venir en aide à l’huissier qui allait succomber sous le poids du directeur de l’Assistance publique. Ainsi, soutenu de droite et de gauche, Eustache Grimm fut conduit, traîné, presque porté jusque dans le jardin. La porte s’était refermée derrière lui. – Remettez-vous, monsieur le directeur, disait d’une voix sympathique l’huissier Lambert… Et, tourné vers le maître d’hôtel, il ajouta : – L’heure du déjeuner de M. le directeur est passée, et il n’est point surprenant qu’il en éprouve quelque incommodité ! – Le déjeuner de M. le directeur est servi ! répliqua le maître d’hôtel. Si M. le directeur veut bien me suivre !… Mais quoi ! Ces paroles merveilleuses, qui eussent, en toute autre circonstance, donné des jambes à M. le directeur, dans l’instant qu’il lui en manquait le plus, parurent ne point produire d’effet appréciable. Eustache Grimm laissait tomber un regard éteint sur les lieux où il venait, sans qu’il s’y attendît, de pénétrer de si étrange façon. Il regardait le jardin, les allées, et, en face de lui, la petite maison où l’on accédait par un perron sur le haut duquel un chef cuisinier, dans les atours immaculés de ses importantes fonctions, attendait… Un gémissement informe sortit de la bouche entrouverte du malheureux. – Qu’est-ce que dit monsieur le directeur ? demanda le maître d’hôtel avec intérêt. – Que dites-vous ? interrogea Lambert, anxieusement penché sur son maître, qui s’appuyait, pour ne point tomber, contre le mur. – Allons-nous-en ! murmura Eustache Grimm en secouant la tête désespérément. Lambert s’écria : – M. le directeur dit qu’il a faim !… Le maître d’hôtel fit un signe au chef, qui accourut, et tous trois, réunissant leurs efforts, parvinrent à pousser Eustache Grimm jusqu’aux marches du perron, qu’il dut gravir, bon gré, mal gré. De là, on voulut le diriger sur la salle à manger. Mais Eustache Grimm se cramponna : – Pas par là !… Pas par là ! Il dut cependant obéir à plus fort que lui. Quand il revit la salle à manger, il fit : – Oh ! Mon Dieu !… Et ce n’était point un cri d’allégresse, bien que jamais salle à manger ne se fût présentée avec plus d’avantage aux yeux d’un gourmand-gourmet que cette salle à manger-là. La table était royalement servie pour un appétit gigantesque. Le maître d’hôtel prit la parole. – M. le comte, fit-il, m’a chargé de l’excuser auprès de monsieur le directeur. Une affaire inattendue de la plus haute importance le force de renoncer au plaisir de déjeuner avec monsieur le directeur ; mais j’ai reçu mission de veiller à ce que monsieur le directeur ne manque de rien, et j’ose espérer que monsieur le directeur sera content… – Où est Lambert ? demanda en tremblant l’agonisant Eustache Grimm. – M. Lambert mange à la cuisine… Faut-il l’appeler ? – Dites-lui que nous allons partir tout de suite… Du moment que le comte n’est pas là, expliqua d’une voix mourante le directeur de l’A. P., je n’ai pas faim… Ce fut en vain que le maître d’hôtel lui énuméra tous les mets succulents qui avaient été préparés à son intention. Non ! Décidément il n’avait pas faim ; ni faim, ni soif… Il n’avait qu’un seul désir, celui de s’en aller… Et il redemanda Lambert. – Monsieur le directeur a tort de mépriser notre cuisine, fit d’un air pincé le maître d’hôtel… Que Monsieur le directeur se rappelle bien ce que je vais lui dire : Monsieur le directeur n’aura plus souvent l’occasion de manger de la cuisine comme celle-là ! Mais Eustache Grimm redemanda Lambert. – Comme monsieur le directeur voudra ! Lambert apparut. Eustache Grimm prit son bras, fermant autant que possible les yeux, non point comme on eût pu le penser pour ne plus apercevoir toutes ces extraordinaires victuailles qu’il quittait, sans y avoir touché… mais pour ne pas se souvenir… Oui, il lui semblait qu’en fermant les yeux il ne verrait plus cet endroit, où d’aussi horribles choses s’étaient passées, au temps de leur jeunesse… et que, ne le voyant pas, il ne se souviendrait plus ! Hélas ! hélas !… Il voyait encore dans la nuit de ses paupières closes. – Fuyons ! murmurait-il. Fuyons !… Maintenant, ils étaient descendus dans le jardin. Lambert le faisait à nouveau traverser à Eustache Grimm. Mais pourquoi ne le dirigeait-il point vers cette petite porte par laquelle ils étaient entrés ? Grimm ne s’aperçut même pas qu’il ne suivait plus le même sentier que tout à l’heure. Il se trouva soudain devant une sorte de masure aux murs de terre épaisse qui servait autrefois de débarras au jardinier. Lambert le poussa dans cette masure et referma la porte derrière eux, une lourde porte de chêne qui ne laissait passer la lumière que par un petit judas grillagé. Il n’y avait pas de fenêtre à cette masure. Le rai de lumière qui passait à travers le judas tombait sur une table de bois grossier et éclairait d’une façon fantastique, avec un relief à la Rembrandt, les quelques objets qui s’y trouvaient. C’étaient un livre, un carnet de chèques, un morceau de pain de ménage et une cruche d’eau. Eustache Grimm avait ouvert grand les yeux, sur ce décor de cauchemar… Qu’était-ce que cela ?… Une prison ?… Et si c’était une prison… qu’y faisait-il ?… Il appela d’une voix déchirante, cette fois, car la peur, l’horrible peur, le talonnait et le mordait aux mollets… Il voulait fuir… fuir… – Lambert !… Lambert !… – Monsieur, fit Lambert, il ne faut pas crier comme ça, ou il va nous arriver des choses forts désagréables…