Chapitre 9

1079 Words
Sinnamari ne s’était point aperçu que la porte secrète se refermait derrière lui. Il descendait toujours. La lanterne l’éclairait peu. Et, prudemment, il tâtait du pied les marches de pierres. Il pensait que Liliane avait dû trébucher, que, peut-être, parvenue sur le sol du caveau, elle était tombée dans quelque excavation. Il arriva aux dernières marches de l’escalier. Un parfait silence régnait autour de lui. Il était dans la paix suprême de la terre. Sans qu’il parvînt à en démêler la cause, une inquiétude soudaine vint l’étreindre au cœur. Il se fit violence. Il avança encore. Il quitta l’escalier. Et, tout à coup, sa lanterne s’éteignit, comme si on avait soufflé dessus. Il fut dans la nuit du caveau. Il s’arrêta, formidablement inquiet. Subitement, la nuit s’éclaira de la flamme de torches. Il recula. Mais deux mains formidables s’abattirent sur ses épaules, et une voix laissa tomber ces mots : – Au nom du Roi, je vous arrête !… Vingt visages étaient penchés sur lui, éclairés fantastiquement par le flamboiement écarlate des torches, que tenaient contre les murs des géants immobiles… D’où venaient ces gens ? Par quel sortilège trouvait-il tout à coup, dans ce caveau qu’il croyait connu de lui seul, cette silencieuse assemblée ? Qui l’avait réunie ? Par quel chemin était-elle venue ? Pour quoi faire ? Pour le juger, sans doute, puisqu’on venait de l’arrêter au nom du Roi ! Non, non, ce n’était pas possible ! Eux, des juges ! Allons donc !… Il les reconnaissait bien. Ce n’étaient point là figures de magistrats qu’il avait accoutumé de croiser tous les jours dans les couloirs et dans les chambres du Palais, mais des figures amies, des gens qui se disaient fort honorés de lui serrer la main, quand, par hasard, il daignait les distinguer dans la cohue de la vie parisienne : figures de sportsmen, de clubmen, de gentlemen, figures du Tout-Paris de toutes les premières et qui avaient été rassemblées, sans doute, bon gré, mal gré, au fond de ce trou, pour y assister à quelque sinistre « farce », inventée par ce pince-sans-rire de Teramo-Girgenti ou par R. C. lui-même… Une farce ?… Une plaisanterie ?… Dans la petite maison de la rue des Saules ?… Dans cette cave-tombeau ?… R. C… mais, malheureux, c’est Robert Carel ! C’est son fils à elle !… Et il t’a condamné à mort !… R. C. va tenir sa parole, Sinnamari !… Le terrible procureur commença de frissonner terriblement… Alors, ils étaient venus là, en spectateurs de sa mort !… Car, maintenant, il n’en doutait plus ! Il allait mourir !… Il allait mourir !… Il entendait encore la voix de R. C. ! « Dans quarante-quatre jours, jour pour jour, heure pour heure !… » Sinnamari voulut secouer l’étreinte de ses deux geôliers… Mais son effort fut vain… Il sentit ses cheveux se dresser sur sa tête… Il avait peur… peur !… Sinnamari avait peur !… Ses yeux épouvantés faisaient le tour des choses… ne reconnaissaient plus l’ancien caveau, transformé en une véritable chambre mortuaire… Des draps noirs, des draperies noires où pleuraient des larmes d’argent, tout l’ornement des exécutions de première classe, en honneur au dernier acte des aventures romantiques, formaient un cadre sinistre au drame qui allait se dérouler là et dont il était le principal acteur… celui qui allait mourir. Tout autour de ce caveau en deuil, il y avait une double rangée de soldats, oui de soldats, dont il n’avait encore jamais vu l’uniforme, avec des fusils, des armes dont l’acier flamboyait à la lueur des torches… Est-ce qu’on allait le fusiller ?… Car, de quelle mort allait-il mourir ?… Au fond du caveau, un large rideau rouge avait été tiré complètement, de bout en bout, entre les draperies noires. On eut dit qu’il y avait là, derrière, quelque théâtre en miniature, quelque tréteau… quelque chose enfin qu’on cachait, mais que, certainement, on allait montrer tout à l’heure et dont la pensée en délire de Sinnamari ne pouvait se détacher. Qu’est-ce qu’il y avait derrière le rideau rouge, le rideau rouge tiré entre les draperies noires ? Pour la première fois, Sinnamari avait peur. Et cette sensation inconnue lui ôtait toute faculté autre que celle d’avoir peur… d’avoir peur de mourir… En vérité, en vérité, il n’y avait là que des amis. Il reconnaissait les principaux invités de la soirée Teramo-Girgenti. Ainsi, ils avaient voulu assister à ses derniers moments… Des gens qui le craignaient, qui travaillaient avec lui, dont il faisait tous les jours la fortune, qu’il avait accablés de faveurs !… Jusqu’à Mme Demouzin qui avait tenu à être de cette petite partie, ma parole !… Jusqu’à Philibert Wat qui se tenait, muet et immobile, telle une statue de la terreur, dans ce coin… Tout à coup, une voix sourde et lugubre annonça : – Monsieur le procureur général ! … Bien vivant le procureur général ! Et derrière lui, bien vivant, le comte de Teramo-Girgenti ! Le procureur général !… Il semblait tout étonné, le grave et honnête magistrat, de se trouver dans un lieu pareil, au milieu de tant de gens qui paraissaient du reste aussi inquiets que lui. Comment était-il venu là ? Quelle curiosité le comte avait-il excité chez ce juge austère ? Quelle visite « à l’envers de Paris » avaitil promise ? Le procureur général avait cru certainement faire une promenade ordinaire au fond des Catacombes… Oh ! la chose avait dû être admirablement préparée, et ce souterrain, que les yeux de Sinnamari venaient d’apercevoir, aboutissant à sa cave, n’avait pas été creusé en un jour. Non… il avait fallu quarante jours pour le creuser. Les quarante-quatre jours de trêve que lui avait si insolemment accordés le roi des Catacombes… Le procureur général n’avait pas vu Sinnamari resté entre ses deux gardes tout au fond du caveau, appuyé contre le mur… presque dans l’ombre de l’escalier !… Le haut magistrat regardait cette salle étrange, ces soldats bizarrement accoutrés, ces personnages muets et effrayés, ces porteurs de torches, et ce rideau rouge ! – Monsieur le procureur général, expliqua Teramo-Girgenti d’une voix fort naturelle et dénuée de toute emphase, monsieur le procureur général, peut-être seriez-vous moins étonné de vous trouver tout à coup transporté dans un décor si vous m’aviez fait l’honneur, il y a quarante-quatre jours, d’assister à la petite fête qui a inauguré mon hôtel. » Sans quoi, continua Teramo-Girgenti, vous n’ignoreriez pas que j’ai promis de ressusciter une morte !…
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