Chapitre 10

1122 Words
très bien ! très bien ! reprit le procureur général sur un ton doucement ironique… Nous allons donc assister à une séance de magie !… La chose me sera d’autant plus agréable que je ne m’y attendais pas. C’est parfait !… Votre ressuscitée va être tout à fait contente !… Pour les morts comme pour les vivants, vous faites bien les choses, monsieur de Teramo-Girgenti !… Et le procureur général, très franchement, rit… et puis brusquement il cessa de rire parce que personne, contrairement à son attente, ne riait avec lui. Si bien que ce rire solitaire l’étonna lui-même et qu’il en fut tout impressionné ! Il regarda les visages les plus proches, mais ceux-ci se détournèrent de lui, funèbres et mystérieux. Car eux tous qui se rappelaient l’histoire de Teramo et qui avaient vu apparaître Sinnamari, tous sentaient qu’ils allaient assister à de l’horreur et à de l’épouvante !… Quant à Sinnamari, ses yeux, quittant peu à peu le rideau rouge et se tournant vers l’autre extrémité du caveau, venait de découvrir que la tenture noire qui couvrait, à cet endroit, le mur, avait été soulevée, et que, devant la pierre mise ainsi à nu, un groupe de trois terrassiers, immobiles, appuyés au manche de leurs pioches, attendaient… Les terrassiers ne se tenaient donc point là, dans ce coin-là, justement, justement dans ce coin-là de pierre nue, laissée à découvert par la tenture préalablement relevée, ne se tenaient point là, dis-je, à cause du travail qu’ils avaient fait, mais à cause du travail qu’ils avaient à faire… Quel travail ? Sans doute, Sinnamari en eut-il la vision bien nette, et cette vision suffit-elle à lui enlever ce qui lui restait de force, car comme il avait ouvert la bouche pour crier, il la referma sans qu’elle eût laissé échapper aucun son. Et ses yeux se fermèrent aussi pour ne plus voir les terrassiers !… Tout de même, on entendit une sorte de glapissement, un petit rire aigre et qui parut singulièrement démoniaque en ce lieu, d’autant qu’on ne pouvait se rendre compte d’où il venait. Raoul Gosselin, qui se trouvait là et qui tenait, toute serrée contre lui la tremblante Marcelle Férand, finit par découvrir tout en haut d’un pilier, accroupi sur une petite planchette scellée dans la brique, la figure énigmatique, terrible, ridicule, de M. Macallan. Il le montra du doigt à son amie, qui en fut encore plus épouvantée. Le comte de Teramo-Girgenti, entraînant le procureur général à travers l’assistance qui les laissait passer avec effroi, s’en était allé vers le coin devant lequel se tenaient les trois ouvriers terrassiers. Il montra la pierre et dit – : – La morte est là ! Tout l’effort du procureur général consistait à ne point paraître trop étonné des phénomènes surnaturels qu’on lui promettait. Quand Teramo-Girgenti lui eut dit : « La morte est là », c’est donc sur le ton de la même ironie aimable et d’une curiosité polie qu’il demanda : – Mais où donc sommes-nous, cher monsieur… dans un cimetière ? – Non, répliqua froidement le comte, dans un tombeau !… un tombeau connu seulement du propriétaire de cette maison et de moi !… Monsieur le procureur général, ceci est la cave d’un petit pavillon perdu sur les hauteurs de Montmartre, dans lequel il y a plus de vingt ans, un homme tortura si bien une femme, que celle-ci qu’il tenait prisonnière, mourut de mort violente, à l’issue d’une scène d’orgie, en donnant prématurément le jour à un enfant. – Quelle lugubre histoire ! fit le procureur général, beaucoup plus impressionné qu’il ne voulait le paraître… Et personne ne l’a su ?… La justice ?… – La justice, monsieur le procureur général, l’ignora… mais un juge la connaissait… – Et ce juge n’en a rien dit ? – Ce juge a caché l’histoire, comme il a caché le cadavre de sa victime !… Et il a cru enterrer pour toujours l’une et l’autre de ses propres mains quand, dans cette cave, le lendemain de son forfait, il a traîné le corps de la malheureuse !… – Et le mari ? demanda le procureur général. – Le juge dont je vous parle avait eu la précaution d’envoyer le mari, pour un crime dont lui, juge était seul coupable, à l’échafaud ! – De qui tenez-vous cette histoire, monsieur de Teramo-Girgenti ? interrogea solennellement le procureur général. – Du fils aîné des deux victimes : de Robert Carel lui-même !… – Robert Carel !… murmura le procureur général. Ce nom eut, je crois, quelque retentissement jadis, dans les annales judiciaires !… – C’était aussi le nom du père qui fut jugé par les assises de la Seine… – Mais il me semble, monsieur, que si vous n’avez, pour étayer une pareille accusation, que le témoignage du fils, ce témoignage devrait vous paraître au moins suspect… – Je ne vous demande point d’y ajouter foi !… – Que me demandez-vous donc, monsieur ? Je ne vous comprends plus !… – Le témoignage des vivants est devenu si suspect, monsieur le procureur général, que je ne vous demande qu’une chose : c’est d’écouter les morts !… – Et qui les fera parler ? – Moi !… Teramo-Girgenti se tourna alors du côté des trois ouvriers et leur fit signe. Ils s’approchèrent. – Ces hommes vont s’attaquer à cette maçonnerie. Approchez-vous, monsieur le procureur impérial, et regardez-la, examinez-la, c’est une vieille maçonnerie, à laquelle on n’a point touché depuis vingt ans. Un premier coup de pic vint frapper le mur. En même temps, un grincement étrange, une plainte rauque se fit entendre dans un coin, des ténèbres, comme si on y étranglait quelqu’un !… C’était Sinnamari qui commençait à mourir ! Les trois ouvriers eurent vite fait de desceller pierres et briques et de faire sauter plâtres et gravats. Soudain, ils s’arrêtèrent et reculèrent, effrayés… Une niche venait d’apparaître… à la hauteur de leurs têtes, et, dans cette niche, une figure… une figure extraordinairement momifiée de femme… L’un d’eux approcha une torche et recula encore… La torche vacillait affreusement dans sa main débile… Le comte la lui prit et s’approcha à son tour du trou nouvellement pratiqué dans la muraille… La tête apparut encore dans la lueur… elle paraissait flamber dans un brasier d’enfer… Il y eut des cris d’effroi… C’était une tête fort bien conservée et qui avait dû être remarquablement belle ; les cheveux étaient tout blanc et tombaient en mèches désordonnées sur ce visage ravagé par une douleur qui y laissait encore ses traces, après vingt ans de mort ! Le procureur général se tourna vers Teramo-Girgenti, et lui demanda d’une voix qu’il essayait en vain d’affermir : – Comment avez-vous appris, monsieur, qu’il y avait un cadavre ici ?
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