Chapitre 11

1181 Words
– Par suggestion, répondit Teramo. – Qui avez-vous interrogé ?… Toujours les morts ?… – Non, monsieur le procureur général, un vivant ! – Pourrais-je savoir son nom ? – Oh ! Tout le monde vous le dira. La chose s’est passée devant tous ces messieurs chez moi. Et du reste je suis sûr qu’il vous le dira lui-même… C’est M. le procureur impérial, votre collègue, M. Sinnamari ! – Le procureur impérial ? – Cela vous étonne ?… Évidemment, monsieur le procureur général, M. Sinnamari, à première vue, ne paraît guère suggestionnable !… C’est une forte et puissante nature qui pourrait apparaître, au profane, rebelle à tout ce qui touche à l’hypnotisme. Et, cependant, je n’ai eu qu’à prendre la main de M. Sinnamari et à lui demander : « Où est le cadavre ? » Sa main m’a répondu qu’il était ici !… Ah ! c’est une science encore bien mystérieuse que celle de l’hypnotisme… Songez donc que si la main de M. le procureur impérial avait scellé elle-même ces pierres sur ce cadavre, sa main n’en aurait pas su davantage ! Les ouvriers travaillaient maintenant avec précaution… mais bientôt toute la niche où s’allongeait le corps de la morte, qui avait été placé debout dans la maçonnerie, fut visible… Le corps était revêtu de longs voiles blancs, d’une sorte de peignoir qui l’enveloppait, encore d’un suaire, de la tête aux pieds. À ce moment, la plainte de tout à l’heure se renouvela dans l’ombre, et puis, cette plainte, sourde d’abord, devint un cri éclatant. On entendit, toujours dans le même coin d’ombre, comme un bruit de lutte acharnée… – Qu’est-ce que c’est ? demanda le procureur général. – Oh ! ce n’est rien, répondit le comte, c’est M. le procureur impérial qui, fort impressionné par ce spectacle, demande sans doute à s’en aller ! Gardes, faites avancer M. le procureur impérial ! commanda la voix étonnamment vibrante de Teramo-Girgenti. Et alors on vit… On vit s’avancer en face de la tête de la morte la tête de Sinnamari. Toutes les manifestations de l’horreur étaient gravées en traits affreux sur cette face de damné. Ses yeux, où se lisait une épouvante sauvage, fixaient maintenant, sans pouvoir s’en détacher, les paupières closes de la morte ! Comment était-elle restée, après tant d’années de tombeau, si semblable à elle-même ? Comment l’œuvre de destruction était-elle si peu avancée qu’on eût pu croire que cette femme n’était descendue au tombeau que de la veille ! Sa gaine de ciment et de plâtre l’avait sans doute préservée de la rapide pourriture !… En vérité, elle paraissait encore si vivante dans la mort que Sinnamari, les cheveux dressés sur la tête, la repoussa d’un geste instinctif et désordonné, comme s’il l’avait déjà vue s’avancer vers lui, d’un pas d’outre-tombe !… Derrière Sinnamari, un homme prononça alors des paroles étranges dans une langue inconnue. Et ces paroles furent accompagnées d’un geste si souverain que la morte lui obéit. Oui, à l’appel de Teramo-Girgenti, la morte elle-même répondit. Les yeux que l’on croyait clos à jamais s’ouvrirent, la bouche respira… la poitrine haleta… et la morte se mit en marche !… se mit en marche vers Sinnamari… L’assemblée recula dans un désarroi indescriptible… Deux femmes s’évanouirent de terreur… Les hommes tremblaient comme des enfants dans les ténèbres ; le procureur général saisit le poignet de Teramo-Girgenti, mais retira aussitôt sa main, car il avait eu la sensation de toucher un bras de feu… et il raconta plus tard que Teramo, à ce moment, brûlait comme un fer rouge ! La morte sortit du mur… Sinnamari était tombé à genoux… On assista à ce spectacle plus extraordinaire encore que celui d’une morte qui se met en marche : Sinnamari, ne pouvant plus marcher, tombant à genoux. La morte le toucha. Et il crut tout de suite qu’il allait mourir !… Elle ne dit qu’un mot : – Assassin ! Et lui ne répondit qu’un mot : – GRÂCE ! Et ce mot, le mot de l’aveu, ayant passé comme un souffle sur la tête de tous les assistants, le caveau fut aussitôt plongé dans les ténèbres. Et chacun resta ainsi un instant, se demandant ce qui allait sortir des ténèbres. Il en sortit cette chose effrayante qui fit hurler Sinnamari… À la place de la morte, il y avait Liliane !… Sinnamari comprit de quelle illusion formidable il avait été le jouet et de quelle trahison sa maîtresse s’était rendue coupable ! C’est elle qui l’avait perdu, elle dont il se croyait aimé !… – Comédie !… hurlait-il. Comédie ! Mais une voix couvrait déjà la sienne… – La comédie est terminée, proclamait une voix, que la tragédie commence ! On se retourna vers celui qui avait parlé ainsi. C’était Teramo-Girgenti qui, d’un geste, venait de se débarrasser de tous les accessoires de la vieillesse. Ses cheveux blancs, sa barbe blanche tombèrent, et il apparut dans tout le rayonnement de sa fulgurante jeunesse. – Je ne suis ni comte, ni Teramo-Girgenti, je suis le roi des Voleurs, le roi des Cavernes, le roi des Catacombes ! Et il s’avança vers Sinnamari qui recula, malgré l’effort de ses gardiens, car il crut que l’autre allait le poignarder ou lui brûler la cervelle. – Assassin de mon père, assassin de ma mère, je t’accuse encore d’avoir fait de moi, Robert Carel, qui était né pour être un honnête homme, un bandit !… Puis, tourné vers Liliane : – Je t’accuse d’avoir fait de ma sœur, une prostituée ! Une prostituée qui a roulé, jusqu’au fond de ton lit, pour mieux te perdre, Sinnamari ! Dans la gorge de Sinnamari passa une sorte de grondement. Le roi des Catacombes continua : – Et maintenant, tu vas mourir ! Il y a un prêtre ici, il y a tout ce qu’il faut ici pour mourir, Sinnamari… Mais, avant de mourir, il faut que tu saches encore ce qu’est devenue ta dernière victime, le troisième enfant de Robert Carel, qui est venu au monde la nuit, où, ici même, dans cette maison, mourait sa mère… notre mère… Sais-tu ce que tu as fait de celui-là ?… Eh bien ! regarde, regarde ce que tu as fait de mon frère !… Et le geste du Roi des Catacombes sembla tirer lui-même le rideau rouge qui voilait tout le fond du caveau. Le rideau glissa et l’on sut ce qu’il cachait. Il cachait un échafaud ! l’antique échafaud de planches, sur lequel on voyait un lourd billot. Et près du billot, dans toute sa force au repos, immobile, debout, les mains jointes au pommeau de l’épée colossale, un homme, un géant, dont aucun masque ne dissimulait le profil d’oiseau de proie… Le Vautour ! – Tu en as fait le bourreau ! À la vue de cet échafaud dressé au milieu d’eux, tous les spectateurs de cette horrible scène eurent la sensation exacte de l’épouvantable réalité. Certains avaient pu, jusqu’alors, se demander jusqu’où irait cette inquiétante comédie ; ils le savaient maintenant, ils ne pouvaient plus en douter… elle irait jusque-là, c’est-à-dire jusqu’à l’échafaud.
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