Chapitre 12

1203 Words
La chose était tellement gigantesque, tellement folle, que le procureur général se dit une dernière fois : « Allons ! Allons ! Je rêve !… Ou l’on se rit de moi, ou j’assiste à quelque mascarade ! » Mais il n’eut qu’à regarder celui qu’on appelait le roi des Catacombes et celle que l’on appelait Liliane d’Anjou et l’homme rouge que nous appelons le Vautour, pour comprendre d’une façon définitive que ceci n’était pas un jeu. Il voulut parler, crier, protester, et, avec lui, derrière lui, autour de lui, vingt voix s’élevèrent, étranglées par l’angoisse. – Silence à tous, commanda R. C., et que personne ne bouge ! Sous peine de mort ! Ces paroles furent accompagnées d’un mouvement des soldats qui entouraient la caverne et qui mirent tranquillement l’assistance en joue… Ils étaient quatre maintenant à entourer Sinnamari. Celui-ci s’était levé. Il avait regardé l’échafaud, il avait regardé le bourreau… et, il se montrait maintenant aussi calme, disons le mot, aussi fort qu’il avait été tout à l’heure faible, pusillanime et lâche. Les quatre hommes le poussèrent vers l’échafaud. Quelques marches conduisaient à la plate-forme où attendait le bourreau ; avant de les lui faire gravir, les gardiens de Sinnamari lui entravèrent les jambes, lui enlevèrent sa jaquette et son faux col. Sinnamari avait les cheveux courts, taillés en brosse, et le cou haut, bien dégagé. La dernière toilette fut donc vite faite, sans l’aide des ciseaux. Les poignets ramenés dans le dos furent solidement liés. Pendant ces rapides préparatifs, Sinnamari, plus maître de lui que jamais, aussi paisible que s’il eût continué d’être le maître des autres, laissait faire. Il semblait penser à autre chose… Vraiment, il était beau de dédain, d’insouciance et d’insolence… On le poussa… Il obéit… Il monta sur la plate-forme d’un pas assuré. Alors un homme que d’autres hommes maintenaient et sur la bouche duquel on essayait en vain de glisser un bâillon pour qu’il ne troublât pas de ses cris ce moment suprême, le procureur général, parvint encore à se faire entendre… – Vous n’accomplirez pas ce crime devant moi ! criait-il… ou alors, tuez-moi comme lui !… Vous n’êtes que des assassins !… Vous n’êtes que des assass… Le bâillon lui ferma enfin la bouche et clôtura sa folle indignation. Mais on ne pouvait mettre des bâillons à tout le monde, et la vocifération du procureur général eut au moins la vertu d’entraîner à sa suite quelques protestations. Puis l’assistance, dans un mouvement irréfléchi, se précipitait vers l’échafaud, oubliant la menace des fusils. Mais les protestataires furent rejetés les uns sur les autres, entourés d’un quadruple cordon de troupe, réduits à l’impuissance. S’écrasant les uns les autres, ils firent encore entendre une clameur désespérée où dominaient les cris hystériques des femmes. Et puis soudain, un silence mortel régna. L’homme qui allait mourir avait fait un signe. Il demandait à parler. Le roi des Catacombes ordonna qu’on le laissât parler. Sinnamari dit : – Tout à l’heure, quelqu’un ici même a demandé grâce ! Je ne sais pas qui, mais assurément ce ne peut être moi… Mais s’il semblait à quelqu’un d’entre vous que j’aie réellement prononcé ce mot de pardon imbécile, que celui-là se souvienne qu’avant de mourir, j’ai demandé pardon d’avoir demandé pardon !… Sinnamari se retrouvait lui-même, avec toute sa puissance morale, à la seconde même de la mort, et il en conçut un orgueil incommensurable. Avant de s’avancer vers le billot, il regarda R. C. et, dans un geste de mépris infini, il haussa les épaules… Le Vautour lui mit aussitôt la main sur les épaules et le courba. Sinnamari se ploya alors à genoux et allongea la tête sur le billot. Soudain, il releva un peu la tête et avec un retour de blague faubourienne qu’il affectait dans les grandes circonstances, il dit : – Ah ! pardon ! Avant de mourir, j’aurais quelque chose à vous demander ! J’ai assez vu vos figures. Vous ne pourriez pas tirer le rideau !… Ce fut le Vautour lui-même qui s’avança au bord de l’échafaud… Il paraissait troublé par tous ces cris et il tira le rideau. On eût dit que sa main tremblait… Le rideau était tiré… Deux, trois, quatre secondes s’écoulèrent… On entendait le bruit rauque des respirations… Et puis, il sembla que le sifflement d’une épée passait dans l’air, au-dessus de toutes les têtes qui s’inclinèrent comme si le même coup allait les frapper – et, formidable, un coup retentit dont l’échafaud tout entier résonna, derrière le rideau rouge. Et après le coup, on entendit un cri de douleur atroce et des plaintes… et des plaintes… et il y eut un autre coup… et il y eut encore des plaintes… un gémissement lamentable qui ne demandait qu’à finir. Et on entendit encore un coup !… Et puis l’échafaud se tut !… Dans le caveau, c’était la folie déchaînée ; certains étaient tombés à genoux et pleuraient, d’autres riaient, comme rient les fous !… Alors, on vit l’homme rouge sortir du rideau rouge, s’avancer devant le rideau rouge et il dit : – C’est fait !… Et il resta devant le rideau comme s’il avait été changé en statue. Les rangs des soldats s’écartèrent… Les invités de ce funèbre spectacle s’esquivèrent en poussant des cris insensés, par le souterrain qui s’ouvrait devant eux… En un instant, le caveau fut vide… Le roi des Catacombes lui-même le quitta, la tête basse, le front soucieux, la poitrine gonflée d’un affreux soupir. Il ne resta dans le caveau que cet homme rouge debout, devant ce rideau tragique… et que le corps allongé sur le sol de Liliane d’Anjou évanouie… Dix minutes plus tard, à quelques pas de la petite maison de la rue des Saules, dans ce cimetière où nous avons introduit une fois déjà le lecteur, Robert Carel se tenait debout devant un tertre qui ne portait aucun nom ; le vent glacé qui passait dans les branches des cyprès eût pu seul l’entendre murmurer : – Vous qui êtes ici, vous que j’ai réunis ici dans une même tombe anonyme, mon père, ma mère… dormez en paix, vous êtes vengés !… Vos bourreaux ont été frappés selon la justice de Dieu !… L’un d’eux est devenu fou en apprenant que les deux enfants qu’il chérissait plus que sa vie étaient le fruit de l’adultère ! Le second est mort de faim ; le troisième, mon père, est mort, comme vous, sur l’échafaud ! Priez pour moi !… Ayez pitié de moi !… Adieu !… Les yeux en pleurs, Robert Carel se retourna alors vers Paris, dont les dômes et les flèches d’or flambaient déjà sous les feux du soleil couchant. – Adieu, Paris ! s’écria-t-il… Adieu, ville bénie, ville maudite ! La plus belle et la plus détestable des cités du monde !… Tu ne me reverras jamais. R. C. est mort !… Robert Carel est mort !… Le roi des Catacombes est mort !… L’œuvre de vengeance est morte !… Mais Robert Pascal est vivant, lui, et l’œuvre commence !… Et par-delà l’espace, Robert Pascal, loin de Paris, loin du monde, loin des hommes, dans le coin de nature heureuse où celle qui l’aimait l’attendait, sourit à sa belle fiancée !
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