Chapitre 3

1639 Words
Chapitre 3 Concentrée sur son ordinateur, le capitaine Mary Lester relisait son rapport sur l’affaire qui l’avait conduite à Vannes4. Scrupuleuse, à cheval sur les formes qu’il convenait de donner à un tel rapport, elle rajoutait une virgule ici, un trait d’union là, et veillait à ce que l’orthographe, la syntaxe, la concordance des temps même, en fussent aussi irréprochables que possible. Quand elle jugea le texte satisfaisant, elle lança l’impression et fit quatre sorties. Elle agissait toujours ainsi, deux pour le patron, une pour la classer dans son bureau et une autre pour ses archives personnelles. Elle data et signa manuellement les deux exemplaires réservés au commissaire Fabien, puis elle appela son bureau pour savoir s’il était visible. Il l’était, et, dès qu’elle eut frappé, elle vit la porte s’ouvrir. Le commissaire Fabien, tout sourire, s’était déplacé pour l’accueillir, ce qui indiquait qu’elle était bien en cour. — Bonjour patron, dit-elle en lui serrant la main. Je vous apporte mon rapport sur l’affaire de Vannes, ou plutôt d’Arradon. — Très bien mon petit ! fit le commissaire en se frottant les mains d’un air réjoui. Je viens justement d’avoir Chasségnac au téléphone. Il paraît que vous lui avez tiré une rude épine du pied ? — Une rude épine ? s’étonna-t-elle. Une toute petite écharde, patron… Elle opposa son pouce et son index presque à se toucher et rajouta : — Une toute petite, petite, écharde. Mais c’est vrai, les hommes ont toujours tendance à dramatiser et à se noyer dans un verre d’eau. Comme il la regardait avec la perplexité qu’il ressentait toujours en sa présence, elle lui tendit ses feuillets : — Tenez, tout est là-dedans. Fabien retourna s’asseoir dans son fauteuil et invita Mary en lui montrant ce que Fortin appelait « le siège visiteurs ». Elle s’y posa pendant que le commissaire lisait le rapport qu’elle avait établi. Il n’était pas bien long, une page et demie, si bien qu’il fut bientôt au bout. — En somme, fit-il en la regardant par-dessus ses lunettes, il n’y avait pas de voyeur… — En cette saison, non. Fabien parut surpris : — Pourquoi en cette saison ? — Parce qu’en hiver il n’y a pas de campeurs, et que toutes les plaintes qui, à ce jour, ont été déposées pour de tels délits l’ont été en juillet et en août, et toujours dans les terrains de camping. Et j’ajoute qu’elles ont été déposées à la gendarmerie, pas au commissariat. — Ah… — Il semble que la tentation soit forte, pour certains individus, de faire de petits trous dans les toiles de tente pour surprendre les dames dans leur intimité. — Il est certain que c’est plus facile que de percer un mur, remarqua le commissaire. Elle acquiesça : — Assurément. Plus facile et moins bruyant. — Donc, ces dames qui se sont plaintes… — N’avaient aucune raison de le faire. Fabien tritura les deux feuillets du rapport : — Pour finir, il n’y a rien là-dedans, fit-il. Elle sourit d’un air sibyllin. — Rien de rien, confirma-t-elle. Fabien la regarda, perplexe, puis il eut un sourire finaud : — Rien qui puisse être écrit ? demanda-t-il. Elle se mit à rire : — Vous ne perdez pas le nord, patron ! C’est justement pour vous raconter ce qui ne peut pas être écrit que je voulais vous remettre ce rapport en mains propres. — Je vous écoute… — Voilà, dit Mary, une de ces dames, qui avait le bras particulièrement long… Fabien glissa : — Madame Rocques peut-être ? — Madame Rocques, pour ne pas la nommer, avait pris la peine de faire intervenir le ministre de l’Intérieur en personne auprès du commissaire Chasségnac. Fabien hocha la tête, admiratif : — Rien que ça ? Ça explique bien des choses… Ce fut à Mary de froncer les sourcils : — Que voulez-vous dire ? — Plus tard, éluda Fabien. Poursuivez s’il vous plaît. — Le mari de la plaignante, maître Rocques, qui est, comme vous le savez peut-être, un avocat très en vue au barreau de Paris, entra à son tour dans la danse pour le plus grand déplaisir de Chasségnac. — Je le comprends, fit Fabien. Le ministre de l’Intérieur plus un maître du barreau, ça fait beaucoup pour un pauvre flic de province. Elle hocha la tête. — J’ai donc pris sur moi de le débarrasser de ce cher maître. — Et comment vous y êtes-vous prise ? — Très simplement. En lui faisant valoir que j’avais, moi aussi, mon diplôme d’avocate, que je pouvais également reprendre la profession de journaliste d’investigation que j’avais exercée pendant quelque temps, et que je n’étais donc pas tributaire du ministre de l’Intérieur pour gagner ma vie. Fabien la regarda de biais. Il n’aimait pas trop qu’elle lui rappelle cela. — Ce préambule étant posé, poursuivit-elle, je lui ai fait lire la déposition que sa femme avait signée… Elle s’interrompit pour ménager ses effets et reprit en articulant bien pour que chaque mot porte : — … un tissu de mensonges qui tombait sous le coup des articles 441/1 et 433/5 du code pénal. Fabien, qui s’attendait à quelque chose de ce genre, lâcha : — Alors ? — Alors j’ai passé un petit marché avec lui… Le nez du commissaire se plissa : — Je crains le pire ! — Allons donc, fit-elle avec un sourire en biais : Maître Rocques s’engageait à calmer sa femme qui voulait faire expulser des voisins pour des motifs qui ne tenaient pas debout, et moi j’oubliais les articles 441/1 et 433/5 qui auraient pu lui coûter cher. Après un silence, elle ajouta : — Outre ceci, le cher maître étant candidat à la députation dans le Morbihan, son sort électoral était scellé si une telle affaire venait aux oreilles de la presse. — Autant de raisons pour oublier les voisins, n’est-ce pas ? — C’est ce qu’il s’est engagé à faire, et il s’y est tenu. Nous nous sommes quittés bons amis. Désormais il m’appelle Mary et moi je lui donne du Benjamin long comme le bras. Fabien leva les bras, stupéfait : — Vous ne manquez pas d’air ! — Jamais, assura-t-elle. Fabien avait beau s’attendre à tout de la part du capitaine Lester, elle arrivait toujours à le surprendre. — Et la femme ? demanda-t-il. — Quoi, la femme ? — Comment a-t-elle pris la chose ? — Très mal, je suppose, mais je m’en fiche, c’est l’affaire de maître Rocques, pas la mienne. — Vu comme ça, marmonna Fabien. Elle ne releva pas cette réflexion désabusée et revint à un autre commentaire du commissaire : — Vous avez dit : « ça explique bien des choses… » Qu’entendiez-vous par là ? — Par là j’entends le ministre de l’Intérieur, ma chère… Elle souffla : — Encore ? — Ben oui. Et ce n’est pas ma faute. Paimpol, ça vous dit quelque chose ? — Et comment ! Pierre Loti, Pêcheurs d’Islande, Théodore Botrel… Elle se mit à chanter : — J’aime Paimpol et sa falaise… Fabien la coupa : — Il paraît qu’il n’y a jamais eu de falaise à Paimpol… — Exact, elles sont un peu plus loin, vers Plouézec, si je ne me trompe, mais Botrel ne pouvait pas le savoir, il n’a jamais posé ses sabots à Paimpol. Cependant, cela lui offrait une rime riche. Paimpolaise, falaise… Fabien admira : — Vous en savez des choses ! — Plus que vous ne croyez encore. En fait, à l’époque où Botrel écrivit cette chanson, il existait à Paimpol une maison close à l’enseigne de La Falaise. Et, à leur retour de campagne, les matelots qui durant six mois n’avaient vu d’autres morues que des vraies, avec des écailles et des arêtes, couraient en touchant au port, « escalader La Falaise ». Fabien fit la moue : — Permettez-moi de vous dire que, pour une jeune fille qui sort d’une institution religieuse, vous avez des connaissances un peu olé olé ! — C’est que j’ai vécu depuis, fit-elle avec une belle désinvolture, j’ai même participé au festival du chant de marin à Paimpol. Et certains refrains ne sont pas en odeur de sainteté dans les patronages et feraient rougir jusqu’au curé de Camaret. Fabien soupira : — Vous me surprendrez toujours, Mary Lester. Puis il oublia les chansons : — Moi, je veux vous parler des trois meurtres qui ont bouleversé cette petite ville. Vous avez vu ça ? — De loin. — Comment ça de loin ? — Ça fait les gros titres des journaux. Même un myope les aurait lus à vingt mètres. — Et qu’est-ce que vous en pensez ? — Je pense que ce n’est pas bien. Fabien commençait à être agacé : — Évidemment que ce n’est pas bien. Mais encore ? C’est tout ce que ça vous inspire ? — Que voulez-vous que ça m’inspire ? Encore un foldingue dont le Dieu aurait été offensé, un sataniste, un psychopathe… On a le choix, ce ne sont pas les cinglés qui manquent par les temps qui courent. — Rien ne prouve que c’est l’œuvre d’un cinglé, rien ne prouve le contraire non plus, d’ailleurs. En fait, rien ne prouve rien. — Si vous ne trouvez pas qu’il faut être cinglé pour agir de la sorte, qu’est-ce qu’il vous faut ? — Humph… fit le commissaire qui ne voulait pas entrer dans ce débat avec son enquêtrice préférée. La gendarmerie n’a pas le moindre petit bout de piste, si bien que quelqu’un - probablement ce maître Rocques qui vous tient en si haute estime - a soufflé dans l’oreille du ministre : « envoyez donc Mary Lester ». Et le ministre, par le biais d’une autre de vos relations… Elle s’exclama : — Mervent ! — Quelle perspicacité ! persifla le commissaire. Ludo, comme vous appelez quelques fois5 monsieur le conseiller particulier du président lui-même, a passé, via le chef de cabinet du ministre de l’Intérieur, le message à monsieur le préfet. Celui-ci m’a téléphoné aux aurores : « Monsieur le divisionnaire Fabien, envoyez donc Mary Lester à Paimpol. » C’était poliment exprimé, notez bien, mais c’était quand même un ordre. — Pfff ! fit-elle, pas moyen de souffler dans cette maison ! — Comment… Comment… Vous revenez de week-end et vous êtes fatiguée ? J’espère que vous ne comptiez pas venir au bureau pour vous reposer ! — Loin de moi cette idée, patron ! Quand dois-je partir ? — Vous devriez déjà y être ! fit le commissaire qui, maintenant, semblait trouver la situation plaisante. Elle, ça ne l’amusait pas. — Eh bien, je partirai demain matin. Elle brandit son index : — Et je vous préviens, Fortin m’accompagne ! Soudain la gaieté de Fabien s’envola et son visage afficha une gravité presque douloureuse : — Fortin ? Pour aller à Paimpol ? — Dame ! Vous oubliez qu’il y a un égorgeur qui sévit dans les parages, patron, vous ne voudriez tout de même pas qu’on me coupe le cou ? Il protesta : — Je vous interdis bien de vous faire couper le cou ! — Voilà un ordre auquel j’apporterai toute mon attention, ironisa-t-elle. — D’ailleurs, ajouta le commissaire, vous aurez toute une brigade de gendarmerie pour vous protéger. Elle jeta fièrement : — Une brigade de gendarmerie ne vaut pas un seul Fortin ! Fabien capitula : — Faites donc comme vous l’entendez, tête de mule ! Elle était déjà à la porte. Elle lui fit son sourire le plus séraphique : — Merci patron ! Puis elle ajouta : — Vous n’oubliez rien ? — Qu’est-ce que j’aurais oublié ? — D’habitude, je ne quitte jamais ce bureau sans que vous me disiez : « Tenez-moi au courant ! » Le commissaire fit le geste de lui jeter sa règle au visage en criant : « Fichez-moi le camp, impertinente ! ». Elle rejoignit son bureau en riant sous cape. 4. Voir Le visiteur du vendredi. 5. Voir Casa del Amor.
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD