Chapitre 4

2271 Words
Chapitre 4 Fortin et Mary, chacun dans sa voiture, arrivèrent à Paimpol le vendredi 19 octobre, peu avant midi. Le ciel était gris, le temps doux. Ils s’installèrent à une terrasse pour prendre un café juste devant le port. Une jeune serveuse qui disposait des couverts sur les tables prit leur commande en leur faisant remarquer qu’ils devraient libérer la table à midi car à partir de cette heure, le service restauration commençait. — Ça tombe bien, dit Fortin, j’ai justement les crocs. — On se demande bien quand tu n’as pas les crocs, toi, grommela Mary, ma parole, tu ne penses qu’à bouffer ! — Ben, c’est important de bouffer, fit le grand d’un air pénétré. Il prit la jeune serveuse à témoin : — N’est-ce pas, mademoiselle ? Elle sourit largement à ce diable d’homme à la carrure impressionnante. — Certainement, monsieur. — Qu’est-ce qu’on sert ici ? s’enquit le lieutenant. — Je vous apporte la carte tout de suite. Elle revint avec les cafés commandés et remit la carte à Fortin qui la consulta aussitôt avec attention. Après examen, il la tendit à Mary en disant : — Je me ferais bien une douzaine d’huîtres avec un verre de blanc, et puis après une côte de bœuf frites avec une demie Bordeaux. Il regarda candidement Mary : — Et toi ? — Moi ? Une douzaine d’huîtres m’irait bien également, avec un dessert. Il s’étonna : — Tu ne prends pas de plat de résistance ? — Je ne suis pas un ogre, moi ! D’ailleurs, toi tu ne prends pas de dessert ! Il s’indigna : — Comment je ne prends pas de dessert ? J’ai vu des profiteroles qui me conviendraient parfaitement. — Pas étonnant que tu sois énorme, à engloutir comme ça ! La jeune serveuse s’activait à la table voisine. Une nouvelle fois, Fortin la prit à témoin : — Vous trouvez que je suis énorme, mademoiselle ? — Ne répondez pas, fit Mary, car en plus d’être énorme, c’est un dragueur impénitent. Elle avait réussi à faire rougir le pauvre Fortin qui était, en matière de relation avec les femmes, d’une pudeur de midinette. — Oh… fit-il choqué. Et il la gourmanda à voix basse : — Tu es gonflée ! Pour qui va-t-elle me prendre maintenant ? Elle jeta, provocante : — Pour un vieux cochon. Mais qu’est-ce que ça peut faire ? On est là pour bosser, mon vieux ! — J’sais bien, dit Fortin, mal content de passer pour un vieux cochon, d’abord parce qu’il estimait ne pas en avoir encore l’âge et ensuite… ensuite… Il rougit de nouveau : si cela venait aux oreilles de Madeleine ! Puis il promena son regard sur les bateaux mouillés dans le bassin tout proche. Et il ajouta, changeant de sujet : — Dis donc, c’est pas mal ici ! — C’est même très bien, reconnut Mary. Hors le fait qu’on y égorge les gens à la nuit tombée, c’est très très bien ! Il regardait un hôtel tout proche. — Il a l’air sympa, cet hôtel ! — Ça te plaît ? — Et comment ! — Alors va voir s’il y a une chambre de libre. Il s’étonna : — Une seule ? — Oui, moi je couche ailleurs. — Ah bon… Pourquoi ? — Parce qu’il vaut mieux qu’on ne nous voie pas ensemble. Le lieutenant, renonçant à comprendre, haussa les épaules et, résigné, redit : « ah bon… » Il s’éloigna et revint dix minutes plus tard en déclarant : — Voilà, j’ai ma piaule. Et elle donne sur le port. Comme tu dis, c’est très bien et je ne comprends pas pourquoi… Elle le coupa : — Parce que j’ai réservé ailleurs. Il la regarda comme s’il la soupçonnait de quelque manœuvre propre à l’éloigner d’un soupirant. Avec cette fille on ne savait jamais. Ils dégustèrent leurs huîtres, délicieuses, et Mary commanda une salade verte pour accompagner son équipier qui attaqua d’une fourchette gaillarde une côte de bœuf prévue pour deux affamés. Il ne la laissa de côté que lorsque l’os fut aussi blanc qu’un tibia de dromadaire après un an de Sahara. Ensuite il se tapa six profiteroles sous l’œil admiratif de la jeune serveuse et, quand il eut avalé un nouveau café, il se déclara prêt à passer aux choses sérieuses. — En fait de choses sérieuses, fit Mary, tu peux aller faire la sieste. — Ben… et toi ? — Moi, je vais chez les gendarmes, et, comme je te l’ai dit, je préfère qu’ils restent dans l’ignorance de ta présence. — Alors, à quoi je sers ? — Tu me suivras comme une ombre, tu seras mon chien de garde. Et si j’ai besoin de communiquer avec toi, nous avons nos portables. Mais pour l’instant, tu as quartier libre. Je t’appelle dès que je serai sortie. oOo La première personne qu’elle aperçut en se garant devant la cour de la gendarmerie était une vieille connaissance. — Frédéric Leblanc ! s’exclama-t-elle. Pour une surprise… Le gendarme, étonné, vint vers elle : — Mademoiselle Lester… Si je m’attendais… Il lui serra la main avec effusion. — Alors, Leblanc, on a déserté Huelgoat ? Et elle ajouta en montrant ses épaulettes : — Et on a pris du galon, à ce que je vois ! Vous voilà adjudant ? — Adjudant, confirma le gendarme qui paraissait particulièrement ravi de retrouver cette jeune femme rencontrée alors qu’il n’était que maréchal des logis en poste à Huelgoat6. Que faites-vous dans la région ? — Hé, les flics c’est comme les mouches, le sang les attire. — Je croyais que vous n’étiez plus flic ? — Je le suis redevenue et, comme vous, j’ai monté dans la hiérarchie. Mais comme je n’ai pas d’uniforme, ça ne se voit pas. Désormais, je suis capitaine. Leblanc hocha la tête : — Félicitations. Mais, vous voulez dire que… — Que je suis là pour cette affaire d’égorgements, oui… Leblanc siffla entre ses dents. — J’en connais un à qui ça va faire plaisir ! — Qui donc ? — Mercier ! — Non ! fit-elle. Vous n’allez pas me dire que cette ganache d’adjudant-chef sévit toujours ? Et elle répéta, songeuse : — Mercier… Il est par là ? — Affirmatif, fit Leblanc. Il n’est plus adjudant-chef, mais major, et il commande la brigade… — Ah là là ! fit-elle accablée. Elle le regarda d’un air soupçonneux : — Vous ne pouvez donc pas vous quitter ? Leblanc eut un geste évasif : — Je ne décide pas des affectations. Mary fit la moue. Elle pressentait des relations difficiles avec le major Mercier qui, en d’autres temps, s’était révélé psycho-rigide et aussi dépourvu d’humour que l’abbé Guépin, le prêtre intégriste de Nantes7. — Vous pouvez me conduire jusqu’à lui ? — Pas de problème… Elle demanda, alors qu’elle le suivait vers la porte d’entrée : — Il est toujours aussi raide ? — Toujours, fit Leblanc, mais c’est un bon patron. Il ne connaît que le règlement et ce n’est pas à six mois de la quille qu’il va changer. — Ah bon, il prend sa retraite dans six mois ? — Oui. Il aurait pu la prendre plus tôt, mais il semble avoir du mal à décrocher. — Ah… le prestige de l’uniforme, s’exclama Mary. Mercier devait faire partie de ces gens qui n’existent que par leur fonction. Major dans une caserne de gendarmes c’est quelque chose, c’est respecté, ça commande et on obéit. Ex-major dans une maison de lotissement périurbain, ce n’est plus rien. Finalement, c’était une perspective assez déprimante et on pouvait comprendre que le major Mercier prolonge autant qu’il le pouvait ce poste de commandement. Avant que sa femme prenne le pouvoir ? Qui sait ? Ils étaient arrivés devant une porte vernie garnie d’une plaque : « chef de corps ». Leblanc toqua énergiquement et, après avoir entendu un non moins énergique « entrez ! », il poussa la porte. — Major, il y a là le capitaine Lester, de la police nationale, qui voudrait vous voir. — Faites entrer ! fit sobrement le major. Et Mary entra. Face à la porte, le major Mercier était assis derrière son bureau. À sa gauche, une jeune femme travaillait derrière un écran d’ordinateur. Il y eut un silence, puis le major pointa l’index sur Mary : — Vous ? Comme réception chaleureuse, on aurait pu mieux faire. Elle voulut dégeler l’atmosphère et s’avança la main tendue. — Quelle surprise, major ! Mes félicitations, vous êtes monté en grade ! — Vous aussi, me semble-t-il, fit Mercier réticent. Néanmoins il serra la main qui lui était tendue et présenta son assistante : — Ma secrétaire, mademoiselle Leblé… Mary tendit également la main à mademoiselle Leblé qui la serra avec une petite inclinaison de tête. C’était une jeune femme de vingt-cinq à trente ans, aux cheveux très noirs, coupés courts, aux lèvres charnues soigneusement peintes d’un rouge agressif. Mary aperçut des yeux noirs, durs, qui la considéraient sans aménité. Elle pressentit aussitôt qu’elle n’était pas près de copiner avec mademoiselle Leblé. Elle revint vers le major. — Vous avez été avisé de ma venue, je suppose ? — On m’avait annoncé un capitaine, mais j’avoue que j’étais à mille lieues de m’attendre… Vous aviez quitté la police, il me semble ? — En effet, mais, à la demande de mon patron, j’y suis revenue. Aujourd’hui, sur recommandation du ministère, il m’envoie vers vous. J’espère que nous allons collaborer intelligemment sur ce dossier. Elle soulignait à dessein l’intervention du ministère afin que nul n’en ignore et qu’on ne lui mette pas de bâtons dans les roues. Simple précaution, mais en prend-on jamais assez quand on est une femme flic égarée dans une gendarmerie ? Le major ne répondant pas, elle insista : — Où en êtes-vous ? Mercier jeta d’un ton rogue : — Nulle part ! Mary regarda l’adjudant Leblanc qui se tenait, immobile, les bras croisés près de la fenêtre. Elle répéta, incrédule : — Nulle part ? Leblanc vint au secours de son chef : — Les meurtres ont été découverts le 17 octobre et, hors le fait que nous avons l’assurance qu’ils ont été perpétrés dans la nuit du 16 au 17, à ce jour, c’est-à-dire le vendredi 19, quarante-huit heures après cette découverte, nous n’avons pas le moindre embryon de piste… — Il n’y a rien au dossier ? — À part ces photos, non. Il lui tendit trois clichés qui avaient dû être pris à l’institut médico-légal. On y voyait deux femmes et un homme. Tous les trois septuagénaires, tous les trois la gorge ouverte, tous les trois le sein gauche marqué d’une plaie étroite. Mary frissonna. — Ben dites donc, c’est un drôle d’artiste, votre tueur ! — Vous pouvez le dire, fit l’adjudant Leblanc. Le cœur a été percé par une lame longue et fine et l’agresseur a parachevé le travail en leur ouvrant la gorge de gauche à droite. — Ce qui indiquerait qu’il est droitier, remarqua Mary. — Exact. C’est une sorte de signature car, aux dires du médecin légiste, les victimes sont mortes sur le coup avant même de toucher terre. Et il ajouta : — Vous pouvez garder ces photos, ça vous évitera la visite à la morgue. — Merci, dit Mary en frissonnant. Aller mater des cadavres n’était pas sa distraction favorite. Déjà qu’en photo… — Et s’il s’agit d’un fou, rajouta le major, nous n’avons qu’une crainte, c’est qu’il recommence. Elle acquiesça : — En effet, s’il s’agit d’un dément, tout peut arriver. Cependant, qu’est-ce qui vous pousse à penser qu’il pourrait s’agir d’un psychopathe ? — Les victimes, dit le major. Trois personnes âgées, sans histoires, sans relations entre elles, saignées comme des bêtes ! En disant cela, sa bouche s’était plissée, avec dégoût. — Ne faut-il pas être fou pour faire des choses comme ça ? continua-t-il. — Si, reconnut Mary. — Et puis, ajouta Leblanc, c’était la pleine lune… Bodin revenait de la pêche à la crevette de nuit. — Ah bon, fit Mary. C’est un élément qui pourrait nous guider sur la piste d’un psychopathe, en effet. — Vous vous rendez compte, s’exclama le major, si ça recommence à la prochaine pleine lune… Accablé par avance, il s’épongea le front en soufflant : — Je vois d’ici les titres des journaux ! — Ne nous arrêtons pas à ça, dit Mary. De toutes façons, quoi qu’ils fassent, les représentants de l’ordre ont toujours tort. Ils arrivent trop tôt, ils arrivent trop tard, et jamais là où il faudrait. Les journalistes… — Ces fouille-merde ! gronda Mercier. Visiblement il y avait une grande incompréhension entre le gendarme Mercier et la gent journalistique. Mary, qui avait un temps fait partie de ces « fouille-merde », se risqua à prendre leur défense : — Ne vous braquez pas contre la presse, major, elle fait son boulot. Mercier la regarda avec rancune, comme si elle avait prononcé une incongruité : — Ouais, fit-il, mal convaincu. Elle poursuivit, impavide : — Rappelez-moi les faits, si vous le voulez bien. D’un mouvement de menton, le major donna la parole à l’adjudant Leblanc. — Les faits ? répéta Leblanc d’une voix calme. C’est bien simple : Firmin Bodin a été poignardé puis égorgé peu après minuit le 17 octobre près de la Croix des Veuves alors qu’il revenait d’une partie de pêche à pied la nuit. — Et cette Croix aux Veuves est isolée ? — Oui, elle est plantée sur la lande, face à la mer. C’est là que les femmes de marins guettaient les goélettes morutières à leur retour des bancs de Terre-Neuve… — L’autopsie a confirmé cette heure ? demanda Mary. — Les faits sont plus parlants que l’autopsie, fit l’adjudant. — Ah, fit-elle intéressée, expliquez-moi ça ? — Je l’explique de la façon suivante : la pratique de cette pêche est dangereuse. Tous les ans, des gens qui s’aventurent loin dans les roches n’ont pas le temps de revenir sur la terre ferme et sont emportés par le flot remontant. Or, Firmin Bodin, enfant du pays et ancien marin, connaissait ce risque. Lorsque l’on pratique cette pêche, en général par grandes marées, on s’aventure au plus loin des chaos rocheux que découvre la mer. C’est un terrain hostile, glissant, sur lequel il convient de se déplacer avec précautions sous peine de se tordre une cheville ou de se briser un membre. Ceci signifie qu’on ne peut bouger que fort lentement, surtout la nuit. Bodin savait tout ça, mieux que personne. Sa femme nous a confié qu’il préférait partir tôt, pêcher à mesure que les roches se découvraient et décrocher dès la renverse de marée. — Soit autour de minuit, dit Mary. — Voilà ! fit Leblanc satisfait d’avoir été compris. — Donc, quand il commençait sa pêche il faisait encore jour et à minuit… Le major finit la phrase avec une nuance de sarcasme dans la voix : — Eh bien, à minuit, il faisait nuit ! Grande découverte, capitaine ! Mary préféra ignorer cette mesquinerie en s’adressant à Leblanc. — Bodin a donc rejoint la terre ferme dans le noir et c’est là que son meurtrier l’attendait. — Oui, près de son vélomoteur… Enfin, entre deux nuages, le noir était tout de même éclairé par la pleine lune. — Bien sûr, mais ceci explique l’heure à laquelle il a été agressé : au début de la marée il faisait jour, donc pour ne pas être vu, il convenait d’attendre qu’il remonte de la grève. Mais comment cet agresseur a-t-il su que Bodin serait seul près de la Croix des Veuves ce soir-là ? — Il l’aura suivi depuis sa maison, suggéra le major. — Ça impliquerait donc qu’il connaissait Bodin, fit remarquer Mary. — Ouais, acquiesça le major, mais à Paimpol tout le monde connaissait le père Bodin ! — Donc, ça indiquerait en plus que le tueur est un familier de la ville ? Depuis quand êtes-vous en poste ici, major ? — Depuis bientôt cinq ans. — Bien. En cinq ans, vous devez avoir acquis une vue assez précise de la population ? — En effet, reconnut le major le visage fermé. Où voulait-elle en venir ? — Voyez-vous dans vos paroissiens quelqu’un qui serait susceptible de zigouiller trois personnes en une seule nuit ? 6. Voir Le testament Duchien. 7. Voir Couleur Canari.
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