CHAPITRE 1 – LE COUVENT EN CENDRES
Oriane
Cette nuit, j’ai mis le feu à mon enfance.
Les flammes dansent, voraces et superbes, dévorant la pierre grise du couvent où j’ai passé vingt ans à me cacher, à apprendre, à haïr. Les tuiles s’effondrent dans un fracas sourd, pareilles à des dents qui se brisent, tandis que le ciel se teinte d’un orange v*****t, zébré par de lourdes volutes sombres. Une chaleur cuisante m’arrache des larmes, mais ce n’est pas de la tristesse ; à moins que, tout au fond de moi, je ne pleure l’enfant que j’étais, celle qui s’endormait encore au son des berceuses avant que la guerre ne vienne lui broyer les os.
Derrière moi, l’herbe humide retient le corps de l’espion, la gorge ouverte, là où ma dague conserve encore une tiédeur trompeuse. Cet homme s’appelait Renaldo. Les traits de son visage étaient harmonieux, presque doux, et le portrait d’une femme flanquée de deux enfants reposait contre sa poitrine, dans sa poche intérieure. Il a rendu l’âme dans un souffle, murmurant le nom du Duc, un râle déchirant que j’ai abrégé sans la moindre hésitation. Douze années d’un entraînement impitoyable, de faim, d’insomnies et d’une rancœur distillée goutte à goutte par la mère supérieure m’ont enseigné une vérité absolue : la vengeance est un plat qui se mange froid, à condition de ne jamais oublier d’en saler la plaie. Cette vieille femme est morte l’an passé d’un mal qui lui a dévoré les entrailles, et mon visage est resté de marbre. Je ne pleure plus rien, depuis le jour où mon monde a brûlé une première fois.
Le couvent craque de toutes parts, une poutre maîtresse cédant dans un geyser d’étincelles crépitantes. Mes ongles s’enfoncent si profondément dans mes paumes qu’une goutte de sang finit par perler, m'ancrant de force dans le présent alors que mes pensées glissent vers le passé. Vers ma mère, la reine Esmée, qui portait des souliers de cristal et dont le rire résonnait comme une mélodie, il y a deux décennies, avant que le Duc ne surgisse avec ses hommes, ses lames et ses torches. Mon père s’est écroulé le premier, une flèche plantée dans l’œil, puis mes frères ont couru avant d'être rattrapés. Leurs hurlements résonnent encore dans les replis de mes cauchemars.
Dissimulée sous le tapis, je percevais le monde à travers les franges de laine, observant les bottes du Duc passer juste devant mes yeux. C’est lui qui a ramassé les souliers de ma mère, les élevant comme un trophée dont le verre brillait, souillé de pourpre. Ma mère n’a pas émis un son ; son regard s’est glissé sous l'étoffe, sachant exactement où je me tenais, et ses lèvres ont simplement articulé un mot : « Vis ». Puis sa tête a basculé, ses yeux figés sur moi jusqu'au dernier soupir.
Elle est morte avec ce faible sourire, et mes lèvres ne se sont plus jamais entrouvertes pour imiter ce geste.
L’air s’emplit d’une odeur âcre de brûlé, de soufre et de chair consumée. Les nonnes ont eu le temps de fuir car je les avais averties ; je ne suis pas un monstre, du moins pas entièrement. En leur offrant quelques pièces d’or et une carte, je les ai poussées vers le sud, vers un monastère plus modeste. Elles garderont le silence par pure terreur, toutes à l’exception de sœur Agathe. Celle qui a guidé mes premiers pas demeure immobile, adossée au tronc d’un arbre, les bras croisés, fixant sur moi ses pupilles claires.
— Tu vas où, maintenant ? demande-t-elle d’une voix calme, comme si je revenais d’une simple promenade.
— À la cour, dis-je. Je vais épouser le prince.
Elle hoche la tête, impassible, ayant toujours su que cette heure viendrait.
— Tu vas mourir, Oriane.