Chapitre 3

1138 Words
Clara sut immédiatement ce qui se passait : ces crampes n’étaient que l’annonce de ses menstruations. Son premier réflexe fut de chercher Théodore, celui qui l’avait toujours épaulée. Sa voix se fissura en un appel ténu : — Théodore… j’ai mal… Elle tendit la main, persuadée qu’il était tout près. Mais en rouvrant les paupières, elle découvrit le néant : la chambre était vide, froide, presque étrangère. Sur la table, un papier soigneusement plié l’attendait. Elle l’ouvrit. « Je m’absente trois jours pour affaires. Je prends l’avion dans peu de temps. » Tout, jusque dans l’écriture, semblait réglé et impersonnel. Clara serra la feuille entre ses doigts, incapable de retenir ses pleurs. Trois ans de solitude ne l’avaient jamais atteinte aussi durement. La douleur physique se mêlait à un rhume brutal qui la clouait au lit. Épuisée, elle appela son travail pour s’excuser, puis se glissa sous les couvertures et s’endormit d’un sommeil lourd. Deux jours plus tard, sa fièvre avait disparu, la fatigue s’était dissipée. Elle se glissa dans un bain brûlant, puis prit son téléphone. — Karen… il faut que je te parle. — Qu’est-ce qui t’arrive ? — J’aurais besoin d’argent… Elle savait que son amie n’en avait pas vraiment. Ses parents, simples ouvriers, vivaient modestement. Mais il n’y avait personne d’autre vers qui se tourner. — C’est encore pour ton père ? demanda Karen. — Oui… La ville entière avait été secouée : l’un des juges les plus respectés de Chicago venait d’être arrêté. — Je suis de garde cette nuit, je ne pourrai pas venir avec toi. Mais… je peux te prêter 80 000 dollars. C’est tout ce que j’ai. — Ça suffira. Je trouverai le reste. Clara sentit sa gorge se serrer. — Tu viens de m’aider plus que tu ne crois. Je ne pourrai jamais assez te remercier. — Arrête. On se soutient, c’est tout. Et je sais ce dont tu es capable. La voix de Karen se fit plus légère. — Justement, j’ai peut-être quelque chose pour toi. Un client cherche une interprète francophone. Il paie cent mille dollars pour la soirée. Tu veux tenter ? — Cent mille ? répéta Clara, hébétée. Cette somme tombait du ciel. C’était pile ce qu’il lui manquait. — Évidemment que j’accepte. Donne-moi son contact. — Fais attention, ils sont du genre fêtards. Tu crois gérer ? — Tu plaisantes ? Tu te rappelles mes soirées à l’université ? Karen éclata de rire et lui envoya les informations. Clara appela tout de suite. Grâce à la recommandation de son amie, l’accord fut conclu rapidement. Rendez-vous à l’hôtel à dix-huit heures. Elle inscrivit l’heure, euphorique : entre le prêt et ce travail, elle pouvait réunir cent quatre-vingt mille dollars. Elle choisit une tenue simple mais soignée, se maquilla vite, prit ses affaires et héla un taxi. Dix minutes plus tard, elle traversait le hall d’un grand hôtel. Après avoir donné son nom, un employé la guida jusqu’au troisième étage, le long d’un couloir recouvert de moquette épaisse. Devant une salle privée, elle inspira profondément et entra. Quatre hommes discutaient déjà. En un instant, elle repéra celui qui semblait diriger les autres. Elle s’avança. — Monsieur Bruno, je suis Clara, l’interprète. — Ah, vous voilà ! dit-il, visiblement satisfait de son assurance et de son apparence. Ils échangèrent une poignée de main ferme. Bruno la présenta, puis lui expliqua l’objet de la réunion : une négociation commerciale où sa présence était indispensable, puisque l’interlocuteur adverse ne parlait que français. Peu après, le groupe opposé arriva. Parmi eux, un Français, accompagné d’un assistant et d’un supérieur. Clara ressentit une étrange impression de déjà-vu en apercevant l’homme qui se tenait à ses côtés. Lui, par contre, la reconnut immédiatement : — Ma sœur Clara ! Il souriait avec chaleur. Alors seulement, elle perçut dans son regard une douceur familière. — Matt… répondit-elle, émue. Matt Stornes, le fils spirituel de son père, autrefois fonctionnaire avant de repartir en Suisse pour reprendre les affaires familiales. Il n’était jamais revenu depuis. Le travail reprit aussitôt, mettant entre parenthèses leurs retrouvailles. Clara s’installa derrière Bruno, attentive, traduisant chaque phrase avec précision et reformulant sans trahir le sens. Elle sut garder le ton juste, équilibré. À mi-chemin, on proposa un toast. Clara porta le verre de Bruno, mais l’alcool la fit grimacer. Son teint se décolora. Matt s’en rendit compte ; il murmura quelque chose à l’oreille de son représentant. Dès lors, les boissons se firent rares, remplacées par des assiettes. Clara respira mieux. Une heure et demie passa, et l’accord fut signé. N’ayant plus de rôle, elle demanda la permission de se retirer et quitta la salle en direction des toilettes. Elle avait pensé s’allumer une cigarette, mais son sac étant resté sur la table, elle se contenta de se rafraîchir les mains. En sortant, elle tomba nez à nez avec Matt. — Merci pour tout à table. Sans toi, j’aurais fini ivre et malade, dit-elle simplement. Matt eut un bref rire, sortit un mouchoir propre et le lui tendit. — Essuie-toi. Tu vas finir enrhumée. Elle le prit sans hésitation. — Tu en as toujours un sur toi, à ce que je vois. — Vieille habitude. C’est plus pratique. Ils revinrent côte à côte vers la salle, leurs épaules se frôlant. Matt prit la parole. — J’ai appris ce qui est arrivé au professeur. Je n’ai pas pu te joindre. — Il l’a bien cherché, répondit-elle froidement. Quand on dépasse les limites qui nous sont confiées, on finit par tomber. Il n’a droit à aucune pitié. Matt acquiesça d’un air peiné, puis sortit une carte de visite qu’il lui offrit. — On raconte qu’il n’a pas été condamné. Si jamais tu as besoin de quelque chose, appelle-moi. Il a été mon mentor. Elle hésita avant de prendre la carte. Pendant un bref instant, elle songea à lui demander une somme colossale. Mais la honte la retint. Comment solliciter l’aide de celui dont son père avait été le guide ? — Je te contacterai si j’en ai besoin, dit-elle simplement. Elle changea de sujet. — Il paraît que tu t’es marié en Suisse. Comment ça se passe ? — Mal, admit-il avec amertume. Ma femme ne vit que pour s’amuser. Des hommes l’entourent sans cesse. J’ai fini par demander le divorce. Clara resta muette, frappée par la franchise de la révélation. — Et votre fille ? demanda-t-elle enfin. — J’ai laissé la moitié de mon patrimoine pour en avoir la garde. Je crains que son comportement ne la détruise. Je suis revenu ici avec elle. On restera quelque temps. Devant l’inquiétude qui traversa le regard de Clara, il tenta un sourire. — Ne t’en fais pas. Les ruptures font partie de la vie. C’est juste une dispute poussée trop loin. Clara esquissa un sourire en retour, sans trouver quoi dire de plus.
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